Richard Marazano : « Sauvegarder la planète, c’est une vraie guerre »

9 septembre 2009 0
  • Au moment où la taxe carbone fait l’objet de tous les commentaires, Richard Marazano et Chris Lamquet publient un ouvrage qui contextualise l’enjeu du combat pour la sauvegarde de la planète au niveau mondial. Nous ne sommes plus ici dans le confort douillet des salons occidentaux, mais dans la jungle, au cœur d’une vraie guerre. Hélas, ce n’est pas seulement de la fiction…
Richard Marazano : « Sauvegarder la planète, c'est une vraie guerre »
Eco warriors par Richard Marazano et Chris Lamquet
Editions 12bis

Comment s’est passée votre rencontre avec Chris Lamquet ?

Nous nous connaissons depuis deux ou trois ans maintenant. C’est Xavier Fauche qui nous avait réuni pour un travail commandité par EADS Astrium : la création d’aventures aérospatiales réalistes et conseillées par des experts. Dès le début, nous nous sommes bien entendus et nous avons commencé à partager nos points de vue respectifs concernant la bande dessinée mais aussi nos vues politiques et philosophiques. Même si nous avons vite découvert des différences d’intensité dans nos prises de position, nous nous sommes vite convaincus que nous avions assez peu de points de divergences réels. Tant à propos de nos réflexions sur notre médium que sur les thèmes environnementaux et sociaux, nous sommes bien souvent d’accord.

L’écologie est un thème depuis longtemps rebattu dans la BD et que Lamquet connaît bien. Vous en faites une guerre...

Rebattu ? Vous trouvez ? C’était sans doute vrai dans les années 1970 mais, à ma connaissance, il n’y a pas eu tant de séries récentes qui ont abordé ce thème de front. Certains auteurs saupoudrent leurs aventures de thématiques écologiques finalement vaguement esquissées, mais je ne me souviens pas avoir lu de récit qui abordait ces thèmes directement et de façon contemporaine, en faisant la trame principale d’une série. C’est je crois ce qui a séduit Chris qui se sent en effet concerné depuis longtemps par ces sujets.

Croquis préparatoir pour Eco Warriors
(c) Chris Lamquet

Vous parlez de guerre, et je trouve que c’est bien une guerre à laquelle nous assistons. Mais ce n’est ni Chris lamquet, ni moi même, ni les Eco-warriors qui l’avons initiée ou inventée. C’est une guerre entre une idéologie productiviste et consumériste qui considère qu’elle peut s’approprier ou détruire le vivant, et des espèces qui essayent de survivre. Parmi elles, des hommes dont certains ont choisi de résister et se battre.

Les nouveaux seigneurs de cette idéologie dominante consumériste et idolâtre de la croissance veulent mettre un prix sur tout ce qui existe afin de pouvoir le vendre et en tirer un maximum de profits immédiats, sans se soucier des conséquences à moyen ou long terme sur l’environnement ou sur les hommes. Cette politique désastreuse qui a pris de l’ampleur dés l’époque coloniale pour trouver sa quintessence dans notre ère néocapitaliste a conduit à l’extinction de milliers d’espèces et, selon l’UNESCO, causerait aujourd’hui la mort de 50 millions d’être humains chaque année des conséquences de la mise en place systématique d’un marché de la pénurie et de la faim. Regardez l’inquiétant documentaire We Feed the World [1] et vous y découvrirez P. Brabeck, le PDG de Nestlé, vantant les mérites de la privatisation de l’eau et se plaignant de ce qu’il appelle des extrémistes qui voudraient que l’eau soit considérée comme un élément vital accessible à tous.

Ce sont ces seigneurs de la privatisation et de la consommation qui en exerçant librement leur prédation totale sur notre monde ont commencé cette guerre et je considère les Eco warriors comme des résistants. Lorsque les moyens légaux ne sont plus suffisants pour faire prévaloir le droit à la vie contre le droit de massacrer et de vendre, contre le droit de produire et polluer, certains décident d’agir dans l’illégalité et osent poser la question de l’invalidité de lois qui ne servent que des intérêts particuliers ayant instrumentalisé les moyens de production de la loi à leur profit.

Etude préparatoire pour Eva. Dans la première version, elle était moins jolie : une sorte de "Mademoiselle Jeanne" réaliste...
’c) Chris Lamquet

Les Eco warriors font partie de ceux qui leur résistent et j’ai plus de respect pour leur engagement et leurs méthodes parfois rude que pour la distante froideur avec laquelle les grands industriels décident de rayer de la carte des pans entiers de la forêt amazonienne... Ou des pans entiers de l’humanité. C’est pour ces raisons que nous avons voulu que les Eco warriors soient les héros de cette nouvelle série.

C’est un thème qui vous tient à cœur ?

Je ne saurais vous dire pourquoi, mais depuis l’enfance la biodiversité me fascine, et je conserve également un sentiment très fort d’empathie pour ceux qui subissent les effets d’une injustice caractérisée et systématique. Aujourd’hui encore je suis toujours pris d’une grande émotion lorsque je visite la grande galerie de l’évolution et que je m’attarde dans l’espace réservé aux animaux disparus. On y trouve des spécimens empaillés qui sont les seuls représentants d’espèces que l’homme, par ses activités diverses d’industrie ou de prédation (qui sont parfois les mêmes), a conduit à l’extinction complète. Je ne pourrais pas vous dire pourquoi cela me touche tant. Comme beaucoup de gens, je m’interroge sur les démarches nouvelles que nous devons adopter, j’essaye de réduire l’impact de mon activité personnelle sur l’environnement, j’essaye aussi de faire en sorte que ce qui m’est nécessaire pour vivre ici ne détruise pas ceux qui vivent là bas. Consommer bio, échanger équitable, je ne peux qu’espérer que cela peut y contribuer en effet. Malheureusement, la pratique n’est pas aisée, et je me découvre être comme un gamin qui apprend à ne pas trop saloper le monde dans lequel il vit. Cet apprentissage est fait d’erreurs et de doutes, de réflexions et de choix parfois difficiles. J’essaie et j’apprends…

Ce n’est pas votre première BD qui raconte les rapport Nord-Sud...

Le thème de la préservation de l’environnement dépasse largement celui des rapports "Nord-Sud", mais tous deux sont intimement liés. La société industrielle de consommation essentiellement développée par les pays riches de l’hémisphère nord est la principale cause de pollution et de destruction des écosystèmes.

Mais ces mêmes rapports de domination existent aussi à l’intérieur des riches pays industrialisés où des groupes entiers de la population sont livrés à la pauvreté et forcés de suivre des modes de consommation qui sont destructeurs de liens sociaux et néfastes pour leur santé. Au nord aussi de larges de territoires sont livrés à la pollution. Au sud, certaines élites corrompues ferment les yeux ou collaborent avec les seigneurs de l’hémisphère nord. Les "rapports Nord-Sud" ne sont finalement que la "territorialisation" d’un système de domination qui leur préexistait.

On a voulu nous faire croire qu’il n’existait plus de caste ou de classe dans la société moderne de consommation, que le "village global" avait aboli les frontières et clivages d’autrefois et, par-là même, la nécessité de lutter était censée avoir disparu. L’état du monde aujourd’hui nous prouve bien le contraire. Des populations qui autrefois vivaient des ressources de leur terre sont forcées de migrer pour ne pas mourir de faim après que leurs moyens de subsister aient été détruits par les habiles restructurations voulues par le F.M.I. et la Banque mondiale. Nous sommes forcés d’accepter la pollution de vastes territoires, la disparition de nombreuses espèces, et la réduction en esclavage de pans entiers de l’humanité pour préserver les privilèges de quelques-uns.

Page d’Eco Warriors. Le premier état et sa mise en couleurs.
(c) Ed. 12bis

Amateur de science-fiction, vous aimez les anticipations un peu angoissantes...

Après quelques séries de science fiction comme Zéro absolu, Le Complexe du chimpanzé et Genetiks, j’avais cru qu’on pourrait peut être me qualifier de "professionnel" de la science fiction ; gageons qu’il faut que je travaille encore pour gagner ce titre. Plus sérieusement, ce n’est pas tant l’anticipation et ses dimensions angoissantes de possibles futurs apocalyptiques ou totalitaires qui m’intéressent. Le présent devrait me suffire.

Je n’aborde pas un projet en me convaincant d’écrire un récit futuriste pour mettre ensuite en avant un certain côté sombre propre à générer des angoisses intéressantes et productives narrativement autant que source de suspens pour le lecteur. Les contextes que je développe découlent plutôt des idées qui ont été le moteur de la création de chaque récit.

Ainsi dans Le complexe du chimpanzé, je voulais faire ressentir ce que pouvait être le choix d’une femme qui poursuit les rêves qu’elle nourrit depuis l’enfance et qui, pour cela, doit se résoudre à abandonner une partie de sa relation avec sa fille, brisant ainsi ses espoirs. Le rêve de conquête spatiale, comme aboutissement du sentiment de se porter au delà des frontières du possible me semblait pouvoir porter idéalement ce projet en même tant qu’il permettait l’expression du mystère et de la fascination du voyage dans l’espace.

À l’origine d’Eco warriors, il y a cette question importante pour moi aujourd’hui qui découle d’une réflexion sur ce qu’a été la vie de mes parents : Il me semblait important de réfléchir à ce que pouvait représenter l’engagement aujourd’hui ou dans un futur proche. Comme cet engagement devait se faire dans un monde de plus en plus « globalisé », il devait lui aussi être global. Quand Chris m’a demandé si j’étais intéressé de lui écrire un récit où il pourrait revenir à un dessin plus proche de la nature, dessiner des animaux, et notamment des grands singes, la jonction s’est faite immédiatement : Ce serait une série d’aventures avec pour thème la nature, l’écologie et nos héros seraient des gens engagés pour la protéger. Dans cette aventure, les menaces et les dangers sont malheureusement bien réels, et il me semble qu’un certain angélisme serait déplacé, voire négationniste. Malheureusement oui, notre écosystème est menacé et il nous faudra trouver de nouvelles façons de penser et de vivre si nous voulons survivre. Vous voulez un scénario d’anticipation angoissante ? L’extinction de masse à laquelle nous faisons face, celle de l’Holocène, est la sixième que la terre ait connu depuis ses origines, et elle est de loin la plus importante et la plus rapide. Mais surtout, contrairement aux précédentes, cette nouvelle extinction de masse n’a pas été générée par des causes extérieures, c’est l’homme qui en est la cause principale, sinon unique. Finalement, l’idée que de Eco warriors refusent cette dynamique comme fatalité me semble beaucoup plus rassurant qu’angoissant...

On sent votre méthode de travail influencé par le cinéma contemporain, comme d’autres scénaristes de votre génération, comme Dorison ou Nury. Vous visez à être adapté ?

En fait, je ne vois pas très bien en quoi, du point de vue de la méthode, mon travail ressemblerait au cinéma. Apparemment, on trouve très souvent que mes scénarios, une fois dessinés, ressemblent à des films. C’est une remarque qui revient album après album, quel que soit le dessinateur avec qui je collabore. J’avoue en être flatté, car je crois y discerner une manière de compliment. Cependant cela ne découle en rien de ma méthode de travail. A priori, lorsque j’écris un scénario de bande dessinée, je le pense pour le médium bande dessinée et sa narration particulière, avec des conceptions de l’ellipse et de l’évocation qui lui sont propres, une sorte de mécanique interne lié à la façon de raconter spécifiquement en bande dessinée. Peut être que ce qui justifie cette comparaison, c’est une certaine conception du rythme et de l’écriture visuelle dans ce qu’elle peut avoir de commun avec l’écriture filmique.

Ce qui me fascine dans le cinéma, c’est la capacité de certains auteurs à faire ressentir leur point de vue, leur identité, leurs sentiments, alors qu’ils doivent orchestrer le fonctionnement d’une machine souvent complexe, et cela dans des sujets parfois très variés, des récits de genre, de la science-fiction au polar, en passant par le récit historique. Toutes proportions gardées, si vous vous vous plongez dans Barry Lyndon, 2001 l’odyssée de l’espace ou L’ultime razzia (The killing), c’est bien un bout de chemin avec Kubrick que vous entamerez, quel que soit le genre et les contraintes.

Comme chacun j’ai mes passions et mes fixations, des artistes ou des mouvements artistiques que j’admire et cela m’influence sans aucun doute. Ce sont peut-être ces influences diverses passées et présentes qui font en partie le lien entre mon travail et le cinéma contemporain dans l’esprit de certain lecteurs. Toutefois, je lis également beaucoup, je m’intéresse à la photo, à la peinture, à la psychologie sociale, l’histoire, l’anthropologie, et malheureusement le temps me manque, mais ceux qui me connaissent peuvent également voir poindre toutes ces influences dans mes récits.

Jean-Pierre Dionnet, président 2006 du jury du Prix 2006 de la meileure BD adaptable au cinéma, à Monaco, avec son lauréat.

Quant à savoir si mon but en tant qu’auteur de bande dessinée est d’être adapté au cinéma, c’est un autre problème. J’essaye d’écrire une histoire qui me touche et de l’écrire au mieux pour partager mes sentiments avec d’autres. Si certains me font l’honneur de penser que ces histoires pourraient également devenir de bons films, comme a semblé le penser le Jury du festival de Monaco qui m’a récompensé pour Cuervos, alors tant mieux. Et, pourquoi pas ?, faire une petite incursion dans ce média qui me passionne également...

Est-ce que vous voyagez sur le lieu de vos récits ? Quels documents apportez-vous à votre dessinateur ?

Malheureusement, pas autant que je le voudrais, le temps me manque là aussi et j’ai également des obligations familiales. Mais il est certain que les voyages que j’ai eu la chance de pouvoir faire, tant en Afrique du nord, en Amérique du sud ou dans l’Océan indien, qu’en Europe, ainsi que les rencontres que ce genre de voyage génèrent forcément, tout cela m’a beaucoup nourri pour mes récits.

Je penses souvent à Abdu, l’ami targui de la famille avec qui j’ai marché seul dans le désert autrefois, à Salim le pêcheur mauricien qui m’a confié ses espoirs, à Luìs, l’Indien Mapuche du Chili qui m’a parlé de ses combats pour préserver la culture et les terres de son peuple contre l’état colonial chilien, Mark le Homeless de San Francisco avec qui j’ai passé une nuit à refaire le monde, aux Chattierkama, cette famille indienne si accueillante et qui, quoi que vivant très modestement, m’a invitée chez elle pour tout partager. Tous ont bien voulu échanger avec moi leurs expériences de vie. Il y a aussi mes amis ou coauteurs chinois, argentins, américains, italiens ou espagnols. Plus que des documents, j’essaye de transmettre un peu de cette expérience humaine, que ces rencontres m’ont apportées. Chaque rencontre est une invitation au voyage…

Propos recueillis par Didier Pasamonik, le 7 septembre 2009.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire la chronique d’Eco Warriors sur ActuaBD->9069]

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[1Documentaire de Erwin Wagenhoffer, 2007.

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