Sergio Toppi – Köllwitz 1748 : Quatre regards sur la guerre

30 juillet 2020 0 commentaire
  • Cela fait presque huit ans que l’Italien Sergio Toppi est mort. Huit ans pendant lesquels, il faut le reconnaître, on a quelque peu oublié cet artiste au talent singulier. Un talent qui se rappelle pleinement à nos souvenirs dans ce livre coup de cœur !

Comment pourrait-on qualifier le dessin de Sergio Toppi ?... On pourrait, en se contentant d’une approche superficielle, le rattacher à une narration graphique proche de celle de Pratt, ou de Manara, en tenant compte par exemple de ses albums les plus connus en français : « L’homme du Nil  » ou « L’Homme des marais  ». Ce serait être simpliste, parce que, avec Toppi, les écoles et les modes n’ont aucune prise.

C’est de la bande dessinée, certes, puisque ses albums nous racontent des histoires. Mais l’art de Toppi dépasse les codes élémentaires du 9e art. Il n’a pas été le seul, bien évidemment, à nier les cadrages de l’habitude, à faire exploser les règles du découpage. Mais il a été le plus important des narrateurs dans ce domaine, il faut le dire, le rappeler… Ses bandes dessinées les plus personnelles réussissent une osmose parfaite entre texte et dessin, entre littérature et illustration, créant ainsi une nouvelle forme de BD qui eut de l’influence, incontestablement, dans l’évolution de la BD des années 1970.

Sergio Toppi – Köllwitz 1748 : Quatre regards sur la guerre

On parle beaucoup de romans graphiques, à raison ou sans raison du tout… Ici, on peut parler, avec ce recueil de quatre histoires, de nouvelles graphiques, tant il est vrai que les récits sont charpentés comme des nouvelles, littérairement parlant, et que ces récits se construisent autant par les mots que par les dessins.
Quatre nouvelles, oui, avec un thème commun, une trame de fond qui fait de cet album un livre possédant une vraie unité.

La première histoire nous emmène au XVIIIe siècle, au profond d’une bataille, dans les pas d’un simple soudard. C’est l’histoire d’une défaite, c’est l’histoire de milliers de morts, c’est aussi un récit qui se mêle de fantastique, comme pour enlever une part de sa responsabilité à l’être humain.

Le deuxième récit se vit dans le désert africain, dans la juste après-guerre 1940/45. Et le sable se couvre des débris des batailles perdues ou gagnées, chars en pourrissements lents, armes aux finalités désormais inutiles. Et deux hommes de ce désert renient leurs traditions et récupèrent ces vieux métaux aux rouilles souveraines, pour les revendre. Mais ce n’est pas la nature qui va se venger de leur cupidité, c’est le métal, c’est cet amoncellement de fer et d’acier derrière lequel se cachent des morts par milliers. Du réel au fantastique, il n’y a qu’un pas, souvent, et c’est ce pas qui révèle, ici, une part du talent exceptionnel de Toppi.

La quatrième nouvelle graphique de cet album est, à mon sens, la plus aboutie, la plus humaine, la plus humaniste. Elle nous plonge dans la guerre, encore, mais cette fois en Asie, au Vietnam. Tout se passe dans un petit village, un lieu perdu qui n’a de la guerre que des échos lointains, jusqu’au jour où des militaires européens arrivent chez eux. Pas de tuerie… Pas d’horreur… Mais l’incompréhension d’un enfant, simplement, qui dit : « quelque chose me suivait… à quelques pas de moi… silencieusement cette chose ne m’abandonnerait plus… c’était la peur. »

L’ultime histoire de ce livre se déroule encore plus près de chez nous, géographiquement et chronologiquement. C’est de la guerre en ex-Yougoslavie que Toppi nous parle. Il utilise pour ce faire un symbole mille et une fois repris dans la littérature, dans la chanson (par Henri Dès, par exemple, à l’époque où il ne chantait pas uniquement pour les enfants, par Jean Ferrat, aussi) : l’amitié, quelle qu’elle soit, sociale ou familiale, entre deux être que la guerre va placer dans deux camps différents. Mais Toppi ne se contente pas de reproduire un thème bien trop vu ou lu. Il s’attarde surtout au quotidien de la fuite, de la peur, de l’idéologie, de la religion, de la différence. Et il le fait, comme à son habitude, au travers du dessin, d’abord, et tout en finesse, sans rien vouloir imposer. Toppi, dans cette dernière nouvelle de ce livre, se fait plus photographe que journaliste, plus observateur que juge…

Ce qui est très étonnant dans la narration de Toppi, au profond de cet album, c’est que la guerre dont il nous parle, il la montre très peu… Et la grande réussite de cet auteur, c’est justement de parvenir toujours à remettre l’humain au centre de la vie, de l’aventure, de la mort.

Il faut lire Toppi… Il faut plonger et replonger dans le noir et blanc lumineux de son dessin… Il faut le découvrir, le redécouvrir, le faire découvrir… Bravo et merci aux éditions Mosquito de ne pas laisser s’éteindre la vraie mémoire de la bande dessinée : la place des artistes d’hier comme d’aujourd’hui qui ont permis à la BD d’être un art à part entière !

(par Jacques Schraûwen)

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Köllwitz 1742 - par Sergio Toppi - Mosquito - 68 pages – Mai 2020

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