Spirou & Fantasio - T47 : « Paris sous-Seine » - Par Morvan & Munuera - Dupuis

6 décembre 2004 2 commentaires
  • Créé en 1938 par Rob-Vel, Spirou a connu, au gré de ses dessinateurs successifs, de nombreuses et profondes modifications, parfois pour le mieux et souvent pour le pire. Selon le talent (pas donné à tout le monde) pour raconter sous forme de figuration narrative des récits bien construits et inoubliables, très peu sont montés sur le podium d'une qualité distinctive, à part Jijé, l'incontournable Franquin et le solide tandem de Tome et Janry. La nouvelle équipe qui a repris le flambeau de cette série fétiche veut tellement faire moderne, au sens péjoratif, qu'elle tombe dans le piège de l'excès narratif et graphique, propre à certains jeux vidéo où le tape-à-l'oeil prédomine sur la narration.

On a droit alors à un dessin plus design avec des effets spéciaux graphiques, des séquences complexes sans suite logique et sans fil conducteur. On a remplacé le suspense par des poursuites sans fin et sans but. Le thème à la mode du chaos est partout, autant dans la forme que dans le contenu. Comme dans un film purement spectaculaire, il a fallu une équipe de spécialistes pour réaliser cette production éblouissante ; en plus du scénariste Morvan, et du dessinateur Munuera, on a confié les couleurs à un nommé Christian Lerolle, le lettrage à Glogo et le design des engins à la japonaise à Philippe Buchet.

Le point de départ de l’intrigue décousue démarre vraiment dans un Paris noyé pour un simple caprice égoïste d’une vilaine mégalomane, miss Flanner. Elle fut une ancienne consoeur du comte de Champignac. Celui-ci, complètement obnubilé par cette dernière, ne comprend rien à ce qui se passe, et le lecteur encore moins.

Des robots déchaînés apparaissent presque à chaque page, tout cela parce que le comte de Champignac présente une nouvelle invention sur la dilatation de l’eau afin d’irriguer les déserts. Nous sommes loin des recherches sur les champignons et sur des engins que les premiers dessinateurs voulaient perfectionnistes, dont la conception et le fonctionnement étaient marqués au sceau de la crédibilité.

Avec Radar, le robot apparu en 1948, on n’abusait jamais de gadgets farfelus, purement décoratifs. On savait s’arrêter en exploitant un dessin toujours au service de la narration, en évitant les détails indigestes. Parce que fonctionnelles avec des manettes et des cadrans toujours utilitaires, en plus d’être intégrées au récit, ces créations mécaniques dans les premières aventures sont devenues visionnaires d’une époque.

Comment oublier le « Zorgléoptère », en passant par le « Fantacoptère » et la « Zorglumobile » ! On prenait la peine d’identifier ces engins comme des personnages à part entière ; le merveilleux et la bonne humeur étaient toujours au rendez-vous.

Le talent des nouveaux participants n’est pas mis en doute, mais il ne semble plus appartenir à une tradition où l’on savait raconter avec une structure toujours au service d’une intrigue attachante. Le dessin de Munuera est superbe, bien léché et plastiquement attrayant. Les onomatopées et les idéogrammes sont expressifs et d’une grande originalité. Toute la belle technique graphique et « les effets sonores » se concentrent sur une production d’effets cinématographiques qui n’ont pas leur place dans un récit imprimé. Beaucoup de bruit et de fureur pour rien. À la page 41, on nous montre en très gros plan l’oeil et les dents de Spirou, mais sans lien avec ce qui précède et ce qui suit. Il n’y a aucune force équilibrante entre les protagonistes et les antagonistes dans ce dernier tome paru.

C’est un album réservé aux amateurs inconditionnels de jeux vidéo et qui appartiennent exclusivement à une génération post-moderne ; c’est-à-dire, moins on comprend, plus on est « IN » et « COOL ». Pour les fidèles lecteurs de BD, cet épisode permettra, dans l’épidémie actuelle d’ivraie, de distinguer le bon grain étouffé dans la reprise purement commerciale de certaines séries.

(par Richard Langlois)

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2 Messages :
  • Je ne sais pas si tout mettre sur le dos d’un soit-disant jeunisme ne relève pas plus d’une aigreur passagère que d’une analyse de fond. Il faut être bien naïf pour croire que l’amateur de jeu-vidéo et de culture japonaise se contentera de ce Spirou décousu, fade et au final sans intérêt. Nous ne sommes pas tous les décérébrés que vous vous imaginez et nous manions l’écclectisme avec brio.

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  • Très bonne analyse qui résume bien le problème de ce livre : à trop vouloir bien faire on dénature la série.

    Il ne suffit pas de dessiner une Turbotraction remisée dans un garage pour espérer garder l’esprit de la série.

    Moi ce qui m’a fait le plus de peine dans cet album c’est de voir Champignac, qui jusqu’à maintenant faisait des découvertes et créait des inventions "crédibles" dans son "petit" laboratoire, réaliser seul des robots à la taille démesurées et parler un langage trop "cool"

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