Tamara Drewe : quand l’adaptation Frears la trahison

14 juillet 2010 12 commentaires
  • Prenez un {graphic novel} britannique de 124 pages regorgeant de texte et de finesse et transformez-le en long-métrage comique : même réalisé par Stephen Frears, gare à la claque…

On ne présente plus Posy Simmonds, illustratrice de presse et auteure de deux graphic novels magistraux. Comblée de distinctions – Prix de la Critique décerné par l’ACBD en 2008 –, la Britannique est notamment membre de la prestigieuse Royal Society of Literature, où elle siège aux côtés des prix Nobel Doris Lessing et V.S. Naipaul.

Tamara Drewe : quand l'adaptation Frears la trahison

Tamara Drewe, son deuxième graphic novel, est une adaptation libre de Loin de la foule déchaînée, de Thomas Hardy, dont l’héroïne Barbara jouait de ses charmes pour faciliter son ascension sociale, et choisissait finalement l’amour d’un berger. Chez Posy Simmonds, le cadre bucolique est préservé puisque l’intrigue se déroule au beau milieu de la campagne anglaise, dans une résidence pour écrivains tenue par l’épouse d’un auteur de polars à succès, Nicholas Hardiman. Tamara, enfant du pays devenue chroniqueuse dans un quotidien de Londres, et qui décide de se réinstaller dans la maison de sa mère après le décès de celle-ci, vient perturber l’équilibre local. Chacun est en effet obsédé par la séduisante jeune femme, ses longues jambes et son joli nez refait : certains locataires de la résidence, le maître des lieux lui-même (qui n’en est pas à une liaison adultérine près), et deux adolescentes qui s’ennuient dans le petit village.

Posy Simmonds met son graphisme délicat au service d’une satire aussi acerbe que délicatement ouvragée. Ecrivains ratés à l’ego surdimensionné, auteur de polars qui jouit de son succès tout en étant conscient du mépris que la sphère littéraire lui réserve, épouse bafouée qui trouve mille raisons de tolérer les écarts de son mari, adolescentes collées à leurs téléphones portables et aux magazines people – jusqu’à Tamara et son désir d’ascension sociale facilité par la chirurgie esthétique : tout le monde, si l’on ose dire, s’en prend plein la figure. C’est grinçant, cruel et surtout foisonnant de détails : la part de texte dans les pages de Simmonds est importante et lui permet d’aller au fond des personnages comme des événements.

Avant de découvrir l’adaptation de ce petit bijou, on s’inquiète donc un peu : comment comprimer tout cela en un long métrage, même de près de deux heures ? Bien sûr, c’est Stephen Frears qui est derrière la caméra : l’homme a donné au cinéma un certain nombre de chefs-d’œuvre parmi lesquels Les liaisons dangereuses, parangon d’adaptation littéraire réussie – tous les espoirs sont donc permis. Et puis on est lourdement déçu…

Frears a en effet tiré Tamara Drewe vers la comédie dans le sens le plus burlesque, voire loufoque du terme. Le microcosme littéraire est toujours là, exposé avec drôlerie au début du film, mais on s’en désintéresse malheureusement assez vite. De plus, chez Posy Simmonds, tout le monde se prenait très au sérieux, quitte à se raccrocher péniblement aux rideaux lorsque sa médiocrité était exposée aux yeux de tous ; dans le film de Frears, on a droit à des personnages grotesques qui se comportent de façon grotesque, sans la moindre retenue. Le musicien de rock (l’un des amants de Tamara) est un singe grimaçant, l’auteur de polars un gros naze, et Tamara une bimbo… (OK, dans le livre c’est une bimbo aussi, mais on a droit à ses chroniques, bien écrites et plutôt fines.) La délectation que l’on éprouvait, notamment, en suivant le couple formé par Nicholas et Beth Hardiman s’évanouit puisque, là où dans l’album on avait droit à un vieux beau sournois maltraitant avec cynisme sa femme grosse et complexée, on se retrouve avec un gros lourdaud passablement laid et une épouse belle et simplement dépassée…

Bref, si vous avez envie de vous taper une bonne comédie sans prétention, allez voir le film de Stephen Frears. En revanche, si vous avez lu le livre et adoré sa subtilité… relisez plutôt le livre !

(par Arnaud Claes (L’Agence BD))

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12 Messages :
  • Variations sur Tamara Drew
    14 juillet 2010 08:36

    Quel intérêt d’essayer de retranscrire un livre ? Aucun. Hitchcock l’explique très bien dans ses entretiens avec Truffaut. Alors, Frears ne retranscrit pas, il adapte. Il prend un matériau pour en faire autre chose. Il fait des choix. C’est un auteur aussi puisque réalisateur. C’est absurde de vouloir comparer les deux en essayant de prendre le livre comme une vulgate toute sacrée. Autant faire deux œuvres qui se distinguent l’une de l’autre et qui tiennent compte des spécificités du médium et du rapport différent au public.

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    • Répondu par Arnaud Claes le 14 juillet 2010 à  11:47 :

      Truffaut considérait aussi que les meilleures adaptations se font à partir de livre moyens, voire faibles. De là à inverser l’axiome...
      Quoiqu’il en soit, lorsqu’on adapte une oeuvre de grande qualité et qui a rencontré le succès, à défaut d’en respecter la lettre (ce qui est ici impossible), on peut au moins en respecter l’esprit. De mon point de vue, ce n’est pas le cas avec Tamara Drewe - mais ce n’est que mon avis.

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      • Répondu le 14 juillet 2010 à  13:49 :

        Stephen Frears ferait dans le faible... Il devrait consulter les critiques d’Actua Bd avant d’oser toucher à une BD.
        Mais il y a un truc que vous oubliez tout le temps avec la BD. c’est qu’elle est muette et qu’elle est construite d’images fixes. Le jeu des ellipses crée un rapport à l’humour, au non-dit qui est impossible à exposer de la même manière avec un autre art (cinéma, théâtre, roman). Les textes écrits avec des dessins en-dessous transposés directement à l’écran ne passent pas. Même les textes de Goscinny semblent plus faibles. Donc, non, je ne partage pas votre analyse. Je ne trouve pas que Frears inverse l’axiome. Il propose sa vision. Ce n’est pmême pas nécessaire de comparer un livre à un film. C’est vain. Chacun aura sa vision du truc de toute façon. Ce que vous avez ressenti en lisant le livre de Posy Simmonds, je ne l’ai pas ressenti de la même manière.

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      • Répondu par Patrick Gaumer le 14 juillet 2010 à  14:01 :

        "Truffaut considérait aussi que les meilleures adaptations se font à partir de livre moyens, voire faibles." Il a dit ça ? Possible. Amusant de la part du réalisateur de Fahrenheit 451 (d’après Ray Bradbury) et de la Chambre verte (d’après l’Autel des morts d’Henry James). De toute manière, chacun a bien raison d’affirmer son point de vue. Tant que les gens continuent à lire et à aller au cinéma !

        Bien amicalement,

        Patrick Gaumer

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        • Répondu par Arnaud Claes le 14 juillet 2010 à  15:58 :

          Mmmh... Ma lecture de son livre d’entretiens avec Hitchcock date de quelques années, il est vrai :p Je crois qu’il disait surtout, en faisant notamment référence à Tirez sur le pianiste, qu’adapter des livres mineurs permettait de faire des films plus personnels (donc de meilleurs films dans l’optique réalisateur = auteur) en s’affranchissant de l’oeuvre d’origine. Et qu’adapter un chef d’oeuvre était très difficile - à mon sens Frears n’y est pas parvenu avec Tamara Drewe, mais encore une fois, ce n’est que mon avis.

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          • Répondu le 14 juillet 2010 à  18:51 :

            Au début, je partais du point de vue d’Hitchcock et non de celui de Truffaut. Mais bon...
            Justement, Stephen Frears a raison de se démarquer du livre. il sait que c’est un chef d’œuvre. Et un chef-d’œuvre est toujours assez riche pour permettre des adaptations différentes. C’est uen des raison qui fait qu’un chef-d’ouvre est un chef d’œuvre. Tout le monde peut s’en emparer parce qu’il devient en entre dans l’inconscient collectif. Donc, Frears prend un angle différent. Plus burlesque, plus grotesque. Ainsi, il adapte, il ne retranscrit pas. Très bien ! Tant mieux ! Et faire des comparaison n’a aucun intérêt. Imaginez un instant que vous ne connaissiez pas le livre. Quel regard auriez-vous sur ce film ? Certainement tout autre. Refaire deux fois la même chose est stupide, vain, impossible et inutile. C’est le regard d’un artiste sur le travail d’un autre artiste qui enrichit les choses. Cela donne une autre dimension à l’univers. Si vous me racontez votre soirée d’hier et que quelqu’un d’autre me la raconte, il y aura des différences. Le regard, le jugement seront différents. C’est l’intérêt des évangiles, par exemple. C’est ça qu’il faut chercher et à décrire, pour un artiste comme pour un critique... et pas de jouer au jeu des 7 erreurs. Tout le monde s’en fiche de ces maniaqueries !

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            • Répondu par Arnaud Claes le 15 juillet 2010 à  22:43 :

              Je pense avoir fait autre chose que jouer au jeu des 7 erreurs... Mais effectivement, si je ne connaissais pas le livre, j’aurais certainement un autre regard sur le film. Ma déception vient avant tout de mon admiration pour l’oeuvre de Posy Simmonds. C’est ce que j’écris dans l’article.

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              • Répondu le 16 juillet 2010 à  14:17 :

                C’est tout à votre honneur d’aimer l’œuvre de Posy Simmonds. Mais voilà, Posy Simmonds a sa personnalité, sa vision du monde et Stephen Frears qui est est excellent cinéaste a aussi sa personnalité et sa vision du monde. La meilleure solution qu’il avait pour montrer son respect à l’œuvre était de s’en démarquer. Je crois que c’est ce dialogue entre deux artistes qu’il est intéressant d’approfondir.

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        • Répondu par pm le 14 juillet 2010 à  21:22 :

          Non, c’est Hitch qui disait ça , pas Truffaut.

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      • Répondu par Paul le 14 juillet 2010 à  15:32 :

        On n’adapte pas une œuvre pour lui être fidèle, mais pour réaliser une autre œuvre, avec ses qualités propres. Si cela passe par une fidélité à la lettre ou à l’esprit, pourquoi pas, mais au final seul le résultat compte. Si la comédie est réussie, bravo Frears !

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        • Répondu par Oncle Francois le 14 juillet 2010 à  22:29 :

          j’ai vu ce film ce soir, je dois dire que j’ai été plutôt déçu... pourtant la salle était pleine à craquer (vers 17heures), et le public (surtout féminin) semblait ravi.

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  • Tamara Drewe : quand l’adaptation Frears la trahison
    18 juillet 2010 12:51, par onc jeanjean

    Il faudrait pouvoir distinguer les œuvres et admettre que cinéma et BD , comme cinéma et littérature, n’obéissent pas aux mêmes codes, et ne procurent pas les mêmes plaisirs les mêmes frissons ..
    La version cinématographique de Tamara respecte le scénario original en bien plus drôle, et heureusement, avec ce delicious humour anglais...
    Heureusement car sinon le spectateur n’aurait pas fait la différence avec un Barnaby ( sans le héros )
    Même les acteurs ( actrices ) ressemblent à ceux de la BD !!! Et c’est déjà une performance ... Avec deux pies ( de bas de page comme dans la jungle en folie ) qui font le fil rouge d’un huis-clos ou rien ne se passe, disent-ils, sauf les rêves des écrivains incapables d’observer, d’apprécier et donc de s’intégrer dans la vraie vie des trentenaires du village ... Tous sauf une ! Tamara of course...
    Le réalisateur a juste exagéré quelques traits, ajouté une pointer d’auto-dérision, qui rendent les personnages plus proches, plus sympathiques, plus réels, que la BD qui en poussant un peu la noirceur ambiante, décrit un univers de bobos égocentriques snobinards et désabusés...
    Il est rare que les films tirés des BD soient satisfaisants, à part l’Asterix d’Alain Chabat.. mais "Les petis ruisseaux" et "Tamara Drewe" sont de très bons crus qui montrent à Besson qu’il n’était pas obligé de faire comme les autres auteurs, et de s’approprier autant Adèle Blanc Sec ...Même si son film était plutôt pas mal ! )

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