"Tempête sur Cuba", un docu-fiction pour l’été

3 juillet 2020 0 commentaire
  • Étonnant road-trip dans les derniers jours de la révolution cubaine, "Tempête sur Cuba" mêle fiction et réalité, humour et documentation sérieuse, géopolitique et enjeux militaires pour mieux nous faire comprendre les dessous de Cuba au temps de Castro et du Che, d'Hemingway et de la CIA, du mafieux Meyer Lansky et du dictateur Batista.

Les vacances approchent, et peut-être cherchez-vous quelques romans graphiques à glisser dans votre valise ou votre sac ? De ceux qui vous procurent aventure et évasion, sans craindre de se voir reposer sur un coin de table dans un soupir exaspéré ? Dans ce cas, vous pourrez certainement emporter au moins Tempête sur Cuba !

Certes, son petit format ne paie pas de mine. Sa couverture ne dégage pas d’emblée un déclic empathique, avec ses petits personnages en marche, qui s’effacent devant le titre. En plus, l’auteur ne vous dira sans doute rien, car il n’a publié qu’un seul autre album en français en 2017, Le Chasseur de sourire chez Emmanuel Proust, un récit qui traitait de la vie d’un chirurgien-dentiste sur la côte américaine pendant la Guerre froide. Sans compter que ce titre Tempête sur Cuba rappelle ceux de plusieurs films hollywoodiens des années 1940 et 1950...

"Tempête sur Cuba", un docu-fiction pour l'été
Une introduction qui oscille entre la farce et le théâtre

Cette allusion tombe pourtant à point nommé, car l’un des héros de cet album n’est autre qu’Errol Flynn, l’acteur australo-américain qui s’imposa de 1935 à la fin des années 1950, entre autres dans son rôle de Robin des Bois (relisez vos Innommables !). De sa superbe, Flynn domine tout le début de cet album : voguant vers Cuba avec son voilier, il a entraîné à sa suite Frank Spellman, un photographe de starlettes, en lui promettant une somme rondelette pour les prises de vues de son prochain film.

Ce gros mensonge de l’acteur, qui ne se prend d’ailleurs jamais au sérieux, ne tient pas longtemps après que Frank se soit fait enlever par la mafia de Meyer Lansky. Ce dernier sait pertinemment qu’Errol Flynn désire en réalité interviewer Fidel Castro en personne, histoire de revenir à la Une des tabloïds. Et il lui fallait un bon photographe pour immortaliser cette rencontre. D’où le choix porté sur Frank qui a été reporter de guerre avant de se reconvertir dans le tout Hollywood.

Frank apprend les dessous de leur expédition... à ses dépens !

Cet incroyable récit de 130 pages aux tons colorés nous propose de visiter Cuba sous ses différentes facettes, dans une époque-charnière où le régime dictatorial vit ses dernières heures. Son autodidacte auteur espagnol Agustin Ferrer Casas nous maintient en haleine de bout en bout, car il parvient en permanence à faire varier les styles et les angles de vues, pour mieux nous étonner.

Rencontre improbable, mais authentique, au cœur de la jungle !

La valse à mille "Pan"

Cette première variation se déroule au niveau du cadre de l’aventure elle-même. Elle débute dans les magnifiques hôtels de l’île, la face « colonisée » par les Américains, dans un luxe fastueux qui tranche d’autant plus nettement avec la misère dans laquelle vit la population cubaine, terreau de la révolution à venir. Ferrer a préféré cependant ne pas s’y attarder préférant donner la parole aux révolutionnaires : la seconde partie du récit se déroule au nord de l’île, dans le camp des insurgés tout d’abord, puis en pleine intervention militaire. Enfin, la dernière partie propose un retour à Cuba dans un contexte bien changé : les combats sont dans la rue, les mitraillettes crépitent, et les Américains font tout ce qu’ils peuvent pour sauter dans le premier avion : c’est la débandade !

Fuite des Américains qui jusqu’au bout ont cru pouvoir rester : décolleront-ils ?

La deuxième variation du récit se joue autour du personnage principal : un Errol Flynn conquérant et Frank le photographe qui collectionne les beignes et demeure passif face aux événements. On aborde le récit dans les pas de l’acteur, avec une pointe de curiosité pour ce ludion en mal de gloire, qui collectionne les conquêtes féminines pour se donner encore un peu d’espoir.

Mais plus tard, et pas exactement en même temps que la précédente variation, Frank le photographe attire progressivement l’attention du lecteur, jusqu’à complètement éclipser Flynn qui n’avait effectivement plus rien à apporter d’autre que sa propre caricature. Au contraire, Frank gagne en épaisseur ! On en apprend plus sur son passé de photographe de guerre, et par son regard, se dévoilent les raisons du combat des révolutionnaires, en particulier des femmes qui prennent part au combat : passionnant.

Ce deuxième variation se poursuit avec un nouveau passage de témoin, vers le commandant Camilo Cienfuegos, un héros révolutionnaire oublié du grand public. Ferrer le montre en pleine action, que cela soit en acte ou en parole… avant qu’il ne subisse un terrible revers du sort dont nous laissons la surprise au lecteur.

Cette succession de personnages portant l’histoire donne un magnifique rythme au récit, le rendant aussi passionnant que profond, et en permettant de s’intéresser à d’authentiques individus, par la biais de faits imaginés ou rapportés par l’auteur.

La troisième variation reste dans le ton du récit. L’entame prend les atours d’une farce théâtrale, que cela soit dans la rencontre avec les personnages, ou les rencontres successives et volontairement répétitives auprès des « autorités de l’île » : on s’amuse autant qu’on s’informe, ce passage obligé profitant de ces légers ressorts comiques pour en devenir des plus divertissants. Plus tard, ce ton légèrement parodique s’atténue, pour laisser la place à un récit plus guerrier : on vibre avec les personnages, que cela soit dans leurs actes de bravoure ou dans les divers rebondissements qu’ils doivent affronter. Enfin, la dernière partie ajoute un aspect social au travers du vécu des Américains des dernières heures de la révolution.

La rencontre avec Hemingway : fiction ou réalité ?

Un graphisme au diapason

Ces trois variations qui auraient eu toutes les chances de dégénérer en une grande cacophonie, se maintiennent dans un subtil équilibre tout au long du récit, pour maintenir le lecteur en perpétuel éveil, aiguisant sa curiosité tant dans le devenir des héros que les péripéties historiques.

Le graphisme réaliste et coloré de Ferrer apporte le liant nécessaire pour homogénéiser l’ensemble. Même dans les scènes plus dures, les expressions de ses personnages maintiennent une note d’humour bienvenu. Et si les effets de quelques explosions ne sont toujours aussi réussis que ses magnifiques décors, l’auteur se rattrape rapidement dans d’étonnantes doubles-pages qui bousculent un peu le "gaufrier" pour mieux entraîner le lecteur dans des passages à grand spectacle.

L’une des doubles-pages où Cienfuegos brille par son héroïsme

La part de réalité

Un passionnant dossier qui complète le propos.

Un dossier final de notes très complètes et tout bonnement passionnantes. clôt l’album On y apprend notamment comment Errol Flynn et son photographe ont réellement rencontré le dictateur Batista au bord d’une piscine, un élément que l’auteur a préféré retirer du récit craignant que les lecteurs ne jugent cette vérité trop peu crédible...

On découvre également des éléments complémentaires sur le fameux révolutionnaire oublié Cienfuegos, à propos duquel Ferrer écrit en conclusion : « Ce livre joue avec l’Histoire et, en plus de rendre hommage à un héros des temps modernes, prétend donner une seconde chance à ce personnage charismatique qui aimait la vie, et en riait, comme s’il s’agissait d’un rêve. »

Agustin Ferrer Casas au travail
Photo : DR.

Un humour omniprésent, un appétit de vivre partagé par les protagonistes, un passionnant récit au sein de la Grande Histoire, avec un panaché de détails authentiques et une brochette de personnages hauts en couleurs, voici l’incroyable cocktail de Tempête sur Cuba, idéal pur la plage.

(par Charles-Louis Detournay)

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Tempête sur Cuba - Par Agustin Ferrer Casas - Paquet.

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