Thierry De Royaumont : un chef d’œuvre oublié de la bande dessinée à redécouvrir

4 novembre 2019 4 commentaires
  • Le neuvième art manque souvent de mémoire… Réveillons-la avec la réédition de ce que nous considérons comme l’un des chefs d’œuvre marquants des années 1950. Rendons à Pierre Forget sa place dans la grande Histoire de la BD !

Les aventures de Thierry de Royaumont ont connu quatre albums : Le Secret de l’émir, La Couronne d’épines, L’Ombre de Saïno et Pour Sauver Leïla. J’avais reçu, enfant, L’Ombre de Saïno, qui se terminait sur cette vignette : « Vous saurez qui est Saïno en lisant le prochain épisode… »

Un épisode que j’ai recherché, adolescent, puis adulte, pendant des années, de bouquiniste en bouquiniste, mais qui ne fut édité qu’en 1987. Cependant, ces recherches incessantes m’ont permis de dénicher et d’acheter les volumes précédents… Des « romans graphiques » avant la lettre, puisqu’ils dépassaient, et de loin, la pagination habituelle de la BD d’alors, ces histoires allant jusqu’à 106 planches !

Une image de la chevalerie

Thierry De Royaumont, c’est un héros occidental et chevaleresque comme il y en eut beaucoup dans ces années d’après-guerre. Un héros sans peur et sans reproche symbolisant en quelque sorte la nécessité, après les horreurs nazies, de connaître de nouvelles jeunesses aux idéaux altruistes. L’esprit chevaleresque mis à l’honneur dans cette série, tout comme l’amitié, profonde, devennient ainsi une vraie force dans les remous de l’adversité…

Mais avec Pierre Forget, le dessinateur, et Jean Quimper, son scénariste, nous sommes très loin des Belles Histoires de l’Oncle Paul, ou même des bandes dessinées réalisées par le couple Funcken. On se trouve même dans un réalisme extrêmement fouillé au niveau historique en général, et au niveau des décors en particulier.

Thierry De Royaumont : un chef d'œuvre oublié de la bande dessinée à redécouvrir

Histoire, fantastique et philosophie

Son réalismes’exprimait également dans un scénario qui se refusait au manichéisme, longtemps avant qu’elle ne devienne une nécessité enfin reconnue par tout un chacun. Bien sûr, le contexte de sa publication dans Bayard, un "illustré" catholique l’explique, le thème de cette série a une connotation religieuse. Mais avec un respect affiché de manière tout à fait aussi évidente pour la « différence ».

En outre, dans L’Ombre de Saïno, que je considère comme le chef d’œuvre pur de cette série, le propos est totalement ailleurs que dans l’affrontement entre des croyances opposées. Dans cet album, Thierry De Royaumont, de retour de Terre sainte, retrouve son domaine… Et se découvre, en même temps, un ennemi implacable : Saïno, un individu d’une cruauté sans bornes, à la tête d’une confrérie cherchant tous les pouvoirs par tous les moyens et dont les réseaux se déploient sur plusieurs pays et plusieurs ethnies aux architectures improbables, d’une modernité que ne désavouerait pas Schuiten

L’Ombre de Saïno représente l’intrusion d’un fantastique teinté de science-fiction dans un univers moyenâgeux extrêmement bien restitué. C’est aussi une construction narrative exceptionnelle, pour l’époque comme pour aujourd’hui, d’ailleurs, laissant la place à des questionnements qui se révèlent étonnamment philosophiques.

Un dessin exceptionnel de vivacité

Et puis, ce qui marque dans Thierry De Royaumont, c’est le dessin. Pierre Forget a été illustrateur dès les années 1940 pour des collections de romans pour la jeunesse, aux éditions Alsatia et Spes surtout. En bande dessinée, il a signé, chez Bayard, l’adaptation d’un des chefs d’œuvre éternel du cinéma, Les Sept Samouraïs, une adaptation d’une fidélité extraordinaire qui m’avait fait aimer le film quand j’avais huit ans, avant que je n’aie conscience qu’il s’agissait d’un film ! Il a aussi signé un western, Faucon Noir, qui s’éloignait, par le regard qu’il posait sur les Amérindiens, de tout ce qui se faisait alors.

Le dessin de Forget est d’une souplesse exceptionnelle, et le dessinateur a une manière bien à lui de rendre compte du mouvement, en jouant très souvent avec les perspectives, mais aussi dans la manière d’élaborer la planche de façon à ce que la construction participe pleinement à la narration. Sa façon de jouer avec les ombres, inspirée sans aucun doute par son métier d’illustrateur proche de Pierre Joubert, est tout à fait remarquable, elle aussi.

Une réédition à ne pas rater !

Pierre Forget a abandonné un jour la bande dessinée pour devenir professeur de gravure, et par la même occasion l’un des plus grands graveurs de timbres de la fin du vingtième siècle.

On pourrait croire que la réédition de sa série-phare répond à un besoin nostalgique, et c’est en partie vrai. Mais en partie seulement, parce que Pierre Forget, comme je le disais en introduction, est un des grands oubliés du Neuvième Art ! Et cette réédition permet à tout un chacun de découvrir un artiste complet qui s’est éloigné, dès le départ, des récits enfantins d’un média qui brillait très souvent surtout par une certaine mièvrerie. On est déjà, avec Thierry De Royaumont, dans la BD résolument moderne, par ses thèmes, par le traitement des sujets choisis, par le graphisme aussi. Rendons hommage à un artiste qui avait, avant que tout le monde s’y mette, contribué à créer une véritable bande dessinée adulte !

Voir en ligne : éditions du triomphe

(par Jacques Schraûwen)

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Les aventures de Thierry De Royaumont, par Pierre Forget et Jean QuimperEditions du triomphe)

 
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4 Messages :
  • Ce livre m’a fasciné, enfant. Je ne compte pas le nombre de relectures faites de l’Ombre de Saïno. Autant que le secret de la grande pyramide, la marque jaune et la mauvaise tête. C’étaient mes bouquins de chevet. Et c’est vrai, en devenant adolescent et adulte, personne n’en parlait plus de ce récit, alors que les autres sont devenus des classiques incontournables. Je serais curieux de le relire pour savoir si c’est un souvenir de lecture idéalisé par l’enfance ou un oubli de l’histoire. Je me réjouis de cette réédition .

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    • Répondu par Jacques Schraûwen le 5 novembre à  18:47 :

      Merci pour cette réaction qui prouve que je ne suis pas le seul à penser que la nostalgie peut offrir la chance de retrouver des vrais trésors... Trésors de mémoire, peut-être, mais de sensations, surtout, d’émerveillements,

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    • Répondu par lau le 11 novembre à  15:12 :

      Il est assez intéressant de voir l’intérêt porté aux éditions du triomphe et ses ré-éditions interressantes ; jijé en fait partie...

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      • Répondu par Jacques Schraûwen le 12 novembre à  08:08 :

        En effet... même si, avouons-le, tout ne me plaît pas chez cet éditeur... Mais avec Forget et Joubert, il fait un excellent boulot de mémoire !

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