Knock Outsider : l’art brut comme retour aux sources

2 novembre 2019 0 commentaire
  • Des ouvrages et des expositions en France et en Belgique : Knock Outsider ne ménage pas ses efforts pour mettre l'art brut à l'honneur en cette fin d'année. Et contribue ainsi, non seulement à promouvoir des artistes qui sans cela resteraient totalement inconnus, mais aussi à brouiller les frontières entre les champs artistiques pour mieux susciter la créativité.

Quel rapport entre un Tintin un peu amoché peint sur un carton dans une petite localité de Wallonie et une structure métallique de plusieurs mètres de hauteur au fin fond du Texas ? Ou entre une planche de bande dessinée griffonnée au style à bille exposée à Paris et une tête de mort sculptée dans la roche en Californie ?

Jean Dubuffet nous donne la clé. Nous avons là des « œuvres ayant pour auteurs des personnes étrangères aux milieux intellectuels, le plus souvent indemnes de toute éducation artistique, et chez qui l’invention s’exerce, de ce fait, sans qu’aucune incidence ne vienne altérer leur spontanéité. [1] » L’art brut, promu par Knock Outsider, parfois également qualifié d’art outsider, ne doit pas être confondu avec l’art naïf et désigne les créations d’artistes autodidactes, souvent en marge voire atteints d’une déficience.

Knock Outsider est un projet lancé en 2007 par les éditions Frémok et l’institution La "S" Grand Atelier. Aujourd’hui mené par Anne-Françoise Rouche et Thierry Van Hasselt, Knock Outsider était au départ une collection à part entière du FRMK. Destiné à faire se rencontrer des artistes outsider et des artistes contemporains, en particulier autrices et auteurs de bande dessinée, Knock Outsider est devenu une plateforme d’expérimentation et d’édition autonome dans le domaine de l’art brut. Celle-ci s’adosse à l’association (asbl) Fréon, ce qui lui permet de bénéficier de son expérience éditoriale et de ses liens pour la diffusion.

Knock Outsider a d’abord publié des œuvres résultant de la rencontre d’artistes au sein d’ateliers et de résidences organisés par La "S" à Vielsalm. Une dizaine d’ouvrages ont ainsi vu le jour, dont l’un des plus récents est L’Amour dominical de Dominique Goblet et Dominique Théate.

Diverses expositions ont également été montées, jusqu’à Angoulême notamment. De façon générale, Knock Outsider permet à ses artistes de gagner en visibilité, mais a aussi pour ambition d’interroger les frontières de l’art brut, notamment au sein de l’histoire de l’art, de faire se rencontrer et se mêler différentes formes artistiques, des arts graphiques aux arts de la scène, et diffuser les connaissances sur l’art outsider. Deux ouvrages parus en octobre viennent confirmer ces dispositions : Des Pépites dans le goudron ! de Matthieu Morin, rendant compte d’un voyage aux États-Unis sur et HUMPF ! de Jean Leclercq, monographie de l’un des artistes les plus prolifiques de La "S" Grand Atelier.

Des Pépites dans le goudron ! Un road trip brut en Amérique de Matthieu Morin

À l’été 2010, Matthieu Morin est pris d’une soudaine attirance pour l’Amérique. Il décide de partir, avec sa compagne, pour un périple à travers les États-Unis, d’Est en Ouest, de New York à l’État de Washington via le Texas et la Californie notamment et avec un crochet par Detroit et le Québec. Le temps de s’organiser un peu, et ils s’échappent vers le Nouveau Monde, embarquant un appareil photo et un carnet de notes. Ils décident de se mettre sur les traces d’une douzaine des œuvres d’art brut nord-américaines les plus réputées. Moins de dix ans plus tard, Matthieu Morin tire de son voyage un livre abondamment illustré, plein de chaleur, de joie et de mélancolie.

Six mois, 20 0000 miles parcourus, douze « environnements » d’art brut découverts, photographiés, racontés : ce road trip est long et savoureux, plein de surprises et de couleurs. Les œuvres rencontrées sont monumentales, parfois délaissées, parfois très connues. Toutes ont en commun d’avoir été réalisées par des artistes en dehors de toute mouvance. Certains sont décédés, mais Matthieu Morin a la politesse de nous les présenter. D’autres sont encore en vie et sont là pour raconter comment la frénésie créatrice s’est emparée d’eux. À chaque fois, un même mouvement spontanée, une envie de créer presque mystique qui ne s’encombre pas de préjugés.

Des Pépites dans le goudron ! est un récit de voyage. Matthieu Morin y met en scène ses rencontres, étape par étape, dans un style très personnel, mi-goguenard, mi-naïf. Cabotin, il s’invente un langage argotique pour décrire un road trip aventureux mais pas téméraire. Il en rajoute parfois des tonnes, à l’Américaine, pour mieux s’effacer quand il s’agit de décrire les œuvres et raconter les vies parfois cabossées de leurs créateurs. C’est tout à son honneur : s’il feint de rouler des mécaniques ou s’il joue le grand romantique, c’est finalement pour mieux mettre en avant des artistes qui ont souvent brillé par leur discrétion.

Car Des Pépites dans le goudron ! est d’abord un livre d’art. Grâce aux descriptions mais surtout aux dizaines de photographies au grain épais, en noir et blanc et en couleurs, des « environnements » d’art brut sont portés à notre connaissance. Leur histoire est reconstituée avec autant de précision que possible et leur contexte, une Amérique populaire aussi éloignée du tumulte médiatique que des grasses trumperies, est rendu avec soin.

Finalement, Matthieu Morin procède comme les artistes qu’il a découverts : hors de tout académisme, avec spontanéité et sincérité. Et il réalise un ouvrage qui, par sa dimension de conservation d’œuvres dont l’avenir n’est pas assuré, a toute sa place dans la bibliographie croissante de l’art brut.

Knock Outsider : l'art brut comme retour aux sources
Des pépites dans le goudron. Un road trip brut en Amérique (couverture de Camille Lavaud) © Matthieu Morin / Knock Outsider 2019
Œuvres de Billy Tripp (Brownsville, Tennessee) © Matthieu Morin / Knock Outsider 2019
Œuvres de Jeff McKissak - The Orange Show (Houston, Texas) © Matthieu Morin / Knock Outsider 2019
Œuvres de Leonard Knight - Salvation Mountain (Niland, Californie) © Matthieu Morin / Knock Outsider 2019

HUMPF ! de Jean Leclerq

Tous les mardis, Jean Leclercq vient à La "S" Grand Atelier. Tous les mardis, il dessine autant qu’il le peut. Les autres jours également, sauf le dimanche, jour de repos. Jean Leclercq a soixante-sept ans, vit dans une famille d’accueil et dessine depuis l’enfance, même s’il s’y est vraiment mis en 2003. Sur papier ou sur carton, au crayon, au stylo et à la peinture à l’eau, il reproduit inlassablement les héros et les cases des bandes dessinées qu’il chine tout aussi inlassablement. Tintin, Lambique, Michel Vaillant, Michey, The Phantom ou Batman sont ses figures familières.

"Voilà !... Celui-ci est très doux.", technique mixte sur papier, 37,5 x 38,5 cm, 2015 © Jean Leclercq / Knock Outsider 2019

Pour lui qui fréquente La "S" depuis 2008, le dessin n’est pas une thérapie : c’est un mode de vie. Il réalise des portraits - acteurs, hommes politiques, personnages historiques - mais s’amuse surtout à reproduire des images extraites de bandes dessinées américaines ou franco-belges. Il dessine ainsi des dizaines d’œuvres par semaine, sans se poser de question, sans s’attacher à leur sens. Pour le simple plaisir du geste et de l’image semble-t-il. Comme l’ont fait probablement tous les lecteurs de bande dessinée pendant leur enfance.

Immense réserve d’illustrations et source d’inspiration, la bande dessinée est pour Jean Leclercq une base de données sans fond. Il ne s’intéresse quasiment pas à sa dimension narrative, ni même à la signification des bulles qu’il reproduit. Comme il l’explique, il se contente de « déposer » ou de « marquer les mots ». Pourtant, l’observation de ses dessins nous plonge dans plusieurs dizaines d’années d’histoire de la bande dessinée. Mais une histoire simplifiée, ramenée à sa plus claire expression. Comme si Jean Leclercq, à force de recopier et réinterpréter d’un jet sans conceptualiser le moins du monde sa démarche, était parvenu à l’os de la bande dessinée.

"Allons-y !...", technique mixte sur carton, 51,5 x 49,5 cm, 2015 © Jean Leclercq / Knock Outsider 2019

Pour autant, cette montagne d’œuvres d’art brut est aussi l’expression directe de son être. Sans le vernis de la culture ni la peur de créer, il couche sur le papier et le carton tout son corps, son cœur et son esprit. « - Je me sens... comment on dit... plus artiste, plus courageux quand je fais mes dessins » , confie-t-il à Justine Müllers. Il y a bien de ça qui passe à travers chacune de ses images, et plus encore par leur accumulation dantesque.

Les pensionnaires de La "S" Grand Atelier sont des artistes avant d’êtres des personnes atteintes d’une déficience mentale. Leurs œuvres, que Knock Outsider nous permet de découvrir à travers ouvrages et expositions, nous permettent de rajeunir notre regard sur l’art en général et la bande dessinée en particulier. De le « nettoyer », en quelque sorte, des scories de la culture et des artifices de l’interprétation. Une façon de revenir aux sources de ce qui fait le plaisir de voir et de lire.

Sans titre (Hulk), technique mixte sur carton, 38,5 x 29,5 cm, 2016 © Jean Leclercq / Knock Outsider 2019
Sans titre, technique mixte sur carton, 52,4 x 38,4 cm, 2014 © Jean Leclercq / Knock Outsider 2019

Jean Leclercq from Knock Outsider on Vimeo.

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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- Des Pépites dans le goudron ! Un road trip brut en Amérique - Par Matthieu Morin - Knock Outsider - couverture & illustrations par Camille Lavaud - conception graphique de Stéphane De Groef - 17 x 23 cm - 354 pages couleurs - couverture souple avec rabats - ISBN 9782390220176 - parution le 3 octobre 2019.

- HUMPF ! - Par Jean Leclercq - Knock Outsider - préfaces d’Erwin Dejasse & d’Atak - interview de Justine Müllers - français / anglais (traductions d’Aleshia Jensen, Helge Dascher & Taal-ad-Vicie) - conception graphique de Stéphane De Groef - 17 x 20 cm - 440 pages couleurs - couverture souple avec jacquette américaine - ISBN 9782390220169 - parution le 10 octobre 2019.

Lire KOM #3 - Knock Outsider Magazine n° 3 (octobre 2019 - mars 2020) & consulter le site de Le "S" Grand Atelier.

- Jean Leclercq & Knock Outsider !
Exposition collective à la Galerie Arts Factory du 09 octobre 2019 au 09 novembre 2019
Du lundi au samedi de 12h30 à 19h30
Galerie Arts Factory
27 rue de Charonne 75011 Paris
Métro : Ledru-Rollin & Bastille

- OBSESSIONS
Exposition collective au MIMA du 27 septembre 2019 au 05 janvier 2020
Commissariat de Bertrand Léonard - scénographie de Sybille Deligne & François De Jonge
Du mercredi au vendredi de 10h à 18h, le samedi et dimanche de 11h à 19h, fermé le lundi et mardi
Millenium Iconoclast Museum of Art
39 - 41 quai du Hainaut 1080 Bruxelles
Métro : Comte de Flandre

- L’Amérique n’existe pas ! (Je le sais j’y suis déjà allé !)
Exposition collective à l’Art et marges Musée du 4 octobre 2019 au 2 février 2020
Commissariat de Matthieu Morin
Du mardi au dimanche de 11h à 18h
Art et Marges Musée
314 rue Haute
1000 Bruxelles
Métro : Porte de Hal

- Frissons pop à Vielsalm
Exposition collective à La "S" Grand Atelier du 12 novembre 2019 au 20 décembre 2020
Commissariat de Barnabé Mons & Philippe Landrain
La "S" Grand Atelier
31 place des Chasseurs ardennais
6690 Vielsalm

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[1Fascicule de l’art brut numéro 1, Paris, Compagnie de l’art brut, 1964.

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