« Tintin au Congo » : L’ambassadeur du Congo à Bruxelles demande à son tour l’insertion d’un avertissement.

31 mai 2010 13 commentaires
  • Alors que le Congo célèbre les 50 ans de son indépendance et que le procès de « Tintin au Congo » entre dans une phase décisive aujourd’hui, l’ambassadeur du Congo en Belgique, S.E. Henri Mova Sakanyi, vient à son tour de demander l’ajout d’un avertissement dans l’album.

C’est un allié de poids pour Bienvenu Mbutu Mondondo qui avait porté plainte, depuis près de trois ans maintenant, contre Tintin au Congo pour « racisme ». Rejoint récemment par M. Yves Okata, conseiller honoraire du Ministère congolais des affaires étrangères, le plaignant congolais avait obtenu en référé la fixation d’un procès qui débute réellement aujourd’hui.

« L’affaire Tintin au Congo » aura au moins eu un avantage pour les Belges : celle d’interroger l’image qu’ils ont aujourd’hui des Congolais et de la confronter avec leurs lectures d’enfances. Tintin au Congo montre en effet les Congolais comme des « grands enfants », sympathiques mais passablement paresseux, pétris de superstitions, et dans la nécessité absolue de recevoir les lumières de la Civilisation.

Représentatif d’un ordre colonial

C’est un pur produit du colonialisme. Publié au début des années trente dans Le Petit Vingtième, un journal qu’Hergé qualifia lui-même publiquement de «  catholique, donc d’extrême-droite » [1] [Sic], Tintin au Congo était une commande du supplément jeunesse de ce quotidien populaire dont les intentions étaient claires : il s’agissait de donner aux enfants, les futurs cadres de la colonie belge, une image aventureuse et donc attirante du Congo dont les fondamentaux coloniaux étaient alors montrés avec application : La domination belge sur des autochtones asservis, un ordre jésuite qui régissait l’éducation et des ennemis étrangers plus ou moins clairement identifiés.

La plainte de Monsieur Mbutu Mondondondo apparaît rétrospectivement comme s’inscrivant dans un calendrier bien réglé : 2010 célèbre l’indépendance de l’état congolais survenu en 1960. Dans quelques jours, SM le roi des Belges Albert II assistera d’ailleurs aux cérémonies de cette célébration. Par ailleurs, en 2011, le premier des films de Spielberg & Jackson arriveront sur les écrans mondiaux.

Un nouvel allié de poids pour les plaignants

Le procès a lieu aujourd’hui et il est probable que la première audience se soldera par une bataille de procédures, les plaignants exigeant des éclaircissement sur les relations entre Moulinsart et Casterman, ces derniers demandant au tribunal une caution afin de se garantir d’un dédommagement au cas où les plaignants viendraient à perdre le procès et à devoir régler les frais de procédure.

Mais un nouvel allié de poids vient d’intervenir dans l’affaire : l’ambassadeur de la République Démocratique du Congo, S.E. Henri Mova Sakanyi. Il y a environ 40.000 Congolais qui résident en Belgique et le réseau d’intérêt entre les deux pays est important. Aussi, quand le représentant de ce pays de 67 millions d’habitants porte la voix, il est en général écouté.

 « Tintin au Congo » : L'ambassadeur du Congo à Bruxelles demande à son tour l'insertion d'un avertissement.
S.E. Henri Mova Sakanyi : "Il faut un avertissement"
Capture d’écran. (C) Télé-Bruxelles, 2010.

Or, dans une interview récemment passée sur Télé-Bruxelles, nous avons pu assister au dialogue suivant :

LE JOURNALISTE : « Question vache : avez-vous « Tintin au Congo » dans votre bibliothèque ? »

L’AMBASSADEUR : « Malheureusement, oui. »

LE JOURNALISTE : « Pourquoi malheureusement, oui ?  »

L’AMBASSADEUR : « Parce qu’il y a des passages qui n’honorent pas le Noir, le Congolais… »

[…]

LE JOURNALISTE : « Que pensez-vous des Congolais […] qui réclament des mesures d’avertissement pour le lecteur, voire de les retirer des librairies ?  »

L’AMBASSADEUR : « Je crois que la chose étant déjà posée, l’avertissement serait peut-être le moindre mal, sans nécessairement changer [le contenu de l’ouvrage]. Nous ne devons pas juger une période passée, c’est 1930, quand même, avec des arguments nouveaux. Ce serait trop facile pour nous qui avons connu une évolution. Mais, il faut peut-être recontextualiser cette production qui relève de notre culture, belge et congolaise.[…] Il y a un caractère plus ou moins pernicieux, injurieux. Nous l’avons vécu comme cela. On a présenté le Congolais comme paresseux, incapable, ne pouvant pas parler normalement le français, et ainsi de suite. Toutes ces images négatives doivent être relativisées ou remises dans le contexte pour qu’il y ait une lecture plus ou moins saine.  »

Il ne fait aucun doute que la parole de l’ambassadeur pèsera à son tour sur le débat judiciaire en cours.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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[1Face à Bernard Pivot en 1973.

 
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13 Messages :
  • Si le but de cette manoeuvre était de faire passer les Congolais actuels pour des cons, c’est réussi, bien plus que par l’image paternaliste ringarde d’un bouquin d’il y a 80 ans.

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  • Il demande un avertissement, pas l’interdiction de l’album comme Mr Mondondo. C’est certainement l’action la plus intelligente a suivre. Evidemment, apres, il va falloir mettre un avertissement sur pratiquement tous les livres qui ont ete publies il y a cent ans...

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    • Répondu par Kamil P le 1er juin 2010 à  10:25 :

      Vous trouvez intelligent de mettre un avertissement sur toutes les œuvres qui peuvent prêter à polémique ? On n’a pas finit... Comme si cela pouvait en plus avoir la moindre incidence... C’est non seulement prendre les lecteurs pour des imbéciles, mais c’est aussi considérer que le rôle des parents et des éducateurs est nul.
      Désolé, mais juger un livre à l’aune du contexte actuel est tout simplement idiot.
      Le véritable enjeux, là dedans, c’est de revendiquer le pouvoir de la victime. Les Congolais contemporains ne sont pas victimes de "Tintin au Congo".

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      • Répondu par Matthieu V le 1er juin 2010 à  13:33 :

        Non, je ne trouve pas intelligent de mettre un avertissement sur *toutes* les oeuvres qui peuvent preter a polemique, c’etait de l’ironie : on risque de creer un precedent judiciaire pour rendre obligatoire cet avertissement... les avocats, censeurs de tout poils et les frustres ne vont plus se sentir devant cette aubaine.

        Ce que je dis c’est que pour *ce livre*, Casterman et Moulinsart peuvent parfaitement d’eux-meme inserer un petit encart explicatif -que la plupart s’empresseront de ne pas lire. Vu qu’il y en a deja un dans les fac-similes de l’edition originale de Tintin au Congo, la demarche ne sera pas tres douloureuse our techniquement difficile.

        Pour ce qui est des "victimes contemporaines" de Tintin au Congo, il n’y a guere que quelques excites, les autres s’en foutent ou profitent de la renomee de Tintin en revendiquant certaines images. Voir les longs echanges sur les precedents fora, principalement celui sur l’emission de Radio ou Didier Pasamonick (pardon pour la mauvaise orthographe) etait invite.

        Je me dis que les plaignants se foutent une balle dans le pied : si suite a ce jugement, tous les livres traitant de l’Afrique etaient passible de censure ou d’interdiction future, on oublira encore plus les Africains, par peur. Et de ne garder que les paysages, faune et flore.

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        • Répondu par Kamil P le 1er juin 2010 à  17:18 :

          Au temps pour moi. Je vois que nous sommes parfaitement d’accord...

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        • Répondu par Beatriz Capio le 2 juin 2010 à  11:01 :

          Après, il va falloir mettre un avertissement sur pratiquement tous les livres qui ont été publiés il y a cent ans...

          C’est ce qu’on fait dans toutes les autres branches de l’édition. On appelle ça un paratexte. Et "contextualiser", ce n’est pas la même chose que "avertir". Personne ne se scandalise quand une préface explique que Marchand de Venise est antisémite, ce qui a l’époque de la rédaction n’était pas tellement étonnant. De la même manière, personne ne se scandalise quand une préface souligne la modernité d’Othello sur la question raciale.

          Le vrai problème de cette affaire n’est pas la victimisation ou la judiciarisation, c’est le fait que Casterman, et très peu d’éditeurs en bande dessinée font un boulot consciencieux, y compris sur des titres majeurs comme Tintin. D’ailleurs, pourquoi le Lotus Bleu n’a-t-il pas une préface/postface pour expliquer les évènements politiques auxquels il fait référence ? Ce serait pourtant un excellent moyen d’apprendre des choses aux jeunes lecteurs.

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          • Répondu par Matthieu V le 2 juin 2010 à  17:27 :

            D’accord, d’accord, c’est un paratexte et non un avertissement (excusez mon francais, ca fait 15 ans que j’ai quitte la francophonie). If faudra le rendre drolement attraillant, ce paratexte, pour qu’il soit lu par la plupart des lecteurs.

            Question naive : ca fait combien de temps qu’on ajoute des paratextes aux livres classiques ? Je demande ca puisque la bande dessinee est quand meme de prime jeunesse face a Shakespeare, non ? Et le public qui lit Othello et Tintin au Congo n’est pas forcement le meme... ca demande une demarche intellectuelle differente.

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            • Répondu par Beatriz Capio le 7 juin 2010 à  19:25 :

              J’ai pris Shakespeare comme exemple parce que personne ne discute l’antisémitisme ou la modernité de ses pièces, et que ça n’affecte pas le jugement de valeur qu’on peut porter sur celles-ci. Tintin a bien plus besoin d’un paratexte que Shakespeare, justement parce qu’il est lu, aussi, par des enfants.

              Et il n’y a pas de raison que ça se passe différemment avec Tintin, qui comme l’affirmait Didier Pasamonik sur France Info a été publié dans une autre Belgique, à une autre époque. Si le paratexte est neutre et qu’il se contente de contextualiser (ne serait-ce que pour, par exemple, expliquer la colonisation du Congo par la Belgique), je ne vois pas comment l’image de Tintin en serait égratignée. Et surtout : je ne vois pas ce que ça vous enlève.

              Les rééditions de Zig et Puce (Glénat), Polly and her Pals (L’An2), Peanuts (Fantagraphics/Dargaud) et d’autres ont eu des paratextes contextualisants, et ça n’a choqué personne, parce que c’est un enrichissement, qui a permis de rendre les livres plus accessibles. Et je pense sincèrement que si Casterman avait fait son travail, le plaignant aurait été débouté fermement depuis longtemps.

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              • Répondu par Matthieu V le 9 juin 2010 à  09:48 :

                Ca ne m’enleve rien, relisez mes precedents messages.

                Sur le paratexte et le fait que Casterman aurait pu se bouger les fesses avant de passer devant un juge, nous sommes sur une meme longueur d’onde, meme si j’ai des doutes sur son efficacite.

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    • Répondu le 3 juin 2010 à  14:17 :

      Ce serait un précédent dangereux, si on doit en effet avertir dans de nombreux livres maintenant désuets, publiés il y a de nombreuses années ...

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      • Répondu par madalan le 4 juin 2010 à  06:05 :

        Il faut quand même raison garder. J’ai un collègue congolais qui m’a dit que dans sa jeunesse tous les enfants congolais (ex-Congo Brazzaville) lisaient et appréciaient l’ouvrage incriminé.

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  • Professeur Choron, que pensez-vous de ces... gens qui veulent réécrire l’Histoire ?
     ;o))
    Ces braves messieurs, bien au chaud en Europe, feraient mieux de s’occuper de leurs concitoyens qui crèvent chaque jour à cause de la violence, de la corruption, de la famine.
    Mais je m’emporte.
    ...
    Oui, Professeur ? Qu’ils crèvent ?
    Pareil

    :o(

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