Viviana, la Cosette chilienne

26 juillet 2020 0 commentaire
  • Dynamite réédite "Viviana" parue en 1991 dans le magazine BD Adult' : un "road trip sexuel" sur fond de misère chilienne. Son originalité provient surtout de la fraîcheur affichée par sa jeune héroïne, qui livre au lecteur ses pensées les plus intimes.

Lorsque Viviana paraît en 1992, la couverture de cet album érotique marque par sa noirceur : vêtue à la manière d’une prostituée des bas-fonds, la jeune héroïne n’ose même pas adresser un regard au lecteur ; elle baisse les yeux, percluse de honte en se dénudant maladroitement, comme si elle était forcée. À ses côtés, un biker en blouson de cuir sourit et profite du spectacle, affalé sur sa moto. Derrière eux, quelques masures tentent de rester debout, tandis qu’au loin, le soleil se lève sur une nuit qui semble ne jamais finir.

Si le lecteur est frappé par l’atmosphère particulière de cette composition, il est pourtant difficile de situer où et quand l’intrigue se déroule. Renforcé par l’anachronisme des postures des deux jeunes gens, la coiffure et les vêtements presque punks de l’héroïne peuvent bien appartenir à cette fin des années 1980 qui terminaient de mourir pour bientôt laisser par la place au marasme, au désespoir et à la violence du Grunge.

Viviana, la Cosette chilienne
Une première édition à l’intrigante couverture
Les couleurs en 1991...

En ouvrant les pages pour résoudre ce mystère, on comprend que ce one-shot met en scène un voyage initiatique d’un érotisme à la fois cru et interpellant. On suit les pas de Viviana, une jeune femme qui mène une vie de misère dans les bidonvilles de Santiago du Chili. Chassée du logis familial par son père alcoolique, elle est livrée à elle-même dans une ville hostile qu’elle connaît mal, où les hommes autant que les femmes semblent prêts à tout pour la débaucher. Abandonnée à elle-même, sans un sou ni unrepli possible, Viviana est prête à tout subir pour survivre, même si elle n’a finalement qu’un rêve : poursuivre sa romance avec Miguel, le jeune homme à qui elle a offerte sa virginité dans un cloaque pourtant dépourvu de charme.

Outre Viviana, Mac Frahap n’a signé que trois autres récits publiés uniquement dans les magazines Bédé X et BD Adult’. Et pour cause, au début des années 1990, cet auteur chilien est sollicité au même moment par la France et l’Espagne. Pour signer les deux contrats, il utilise alors deux pseudonymes : Mac Frahap d’un côté, et Ferocius de l’autre. Et c’est finalement avec ce dernier que l’auteur a bâti sa carrière de l’autre côté des Pyrénées, au sein du mensuel espagnol Kiss Comix pendant une douzaine d’années. Les lecteurs de la version francophone de cette même revue ont sans doute reconnu cette signature.

... et dans cette réédition de 2020
La première page dévoile toute la misère des laissés pour compte du régime de Pinochet.

De l’avis des amateurs, Viviana reste son récit le plus abouti. L’un de ses premiers aussi, au sein duquel on sent que l’auteur s’est particulièrement investi. Certes, il s’agit d’une histoire érotique qui sacrifie à sa scène sexuelle explicite toutes les 8 ou 10 pages pour les besoins de la publication en magazine (la chance d’être publié en album est infime à l’époque). Mais Ferocius traduit surtout la misère et la précarité des Chiliens vivant sous le régime de Pinochet jusque 1989, mêlé à cet indéniable appétit de vivre. La corruption policière et l’écart de niveau de vie des classes sociales sont d’ailleurs particulièrement soulignés dans les rencontres vécues par Viviana et Miguel.

Même si la jeune femme n’a pas choisi de quitter la cellule familiale, elle n’est pas non plus une victime à part entière, plutôt un bouchon sur une mer déchaînée qui tente de rester à flots en dépit des déferlantes qui lui tombent dessus. Tout l’intérêt de ce road trip tient d’ailleurs dans les réflexions de Viviana : l’auteur nous place dans sa tête, elle qui découvre en même temps les plaisirs de la chair et les pièges de la vie.

Les confessions de l’héroïne lui confère régulièrement un aspect touchant

Viviana est donc une héroïne à la fois triste et pleine de pudeur, mais qui jette un regard empli de curiosité (et voire même d’envie) sur ce monde qui l’entoure, et toutes ces personnes de rencontre qui cherchent un moment de quiétude pour libérer leurs instincts. À ce propos, on notera les réflexions de la jeune femme liées à l’odeur et au goût de ces plaisirs tabous : un réalisme assez cru et qui convient bien au cadre choisi par l’auteur.

Dynamite, éditeur spécialisé dans les bandes dessinées érotiques, vient de donc rééditer cet album qui se démarque de la production du genre. La nouvelle couverture réalisée par Ludovic Saëz (nous vous en reparlerons dans quelques jours) met en exergue la toute dernière partie du récit, nettement plus positive et lumineuse. Ne vous y trompez pourtant pas, cette escapade romantique vers la mer n’est que la face émergée de l’iceberg. Le reste du récit est plus sombre, évoque des pulsions coupables et une innocence perdue au bénéfice du plaisir.

Souhaitant conserver toute la force de l’histoire, l’éditeur a refait le lettrage tout en maintenant en majeure partie la traduction originale. Seules quelques fautes d’orthographe et les redondances ont été retirées. Dynamite a également remonté un peu les couleurs des planches, tout en renforçant le contraste, ce qui apporte plus de chaleur au récit, le rendant moins glauque.

Les ambiances monochromes de Vivana et le parcours de cette jeune femme ne vous laisseront certainement pas insensibles. Cette réédition est donc l’occasion de découvrir ce récit hors des sentiers battus, en espérant que Dynamite poursuive avec la publication des histoires inédites de Ferocius.

Pour cette seconde édition, Saëz s’est inspiré d’une case en fin de récit

(par Charles-Louis Detournay)

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Viviana - Par Ferocius - Dynamite

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