Alexandre Astier, Steven Dupré : "On veut que la BD existe y compris pour ceux qui ne connaissent pas la série"

16 mars 2007 0 commentaire
  • Le scénariste-comédien-réalisateur… a adapté lui-même en bande dessinée l’univers de sa série télévisée Kaamelott. Simple produit dérivé ou vrai travail d’auteur ? ActuaBD a profité de son passage au festival d’Angoulême pour le lui demander, ainsi qu’à son dessinateur Steven Dupré.

Comment est née cette adaptation de la série en bande dessinée ?

Alexandre Astier : Elle a eu un petit raté au début, quand la proposition était de faire une BD planche à planche, écrite par des auteurs tiers selon une pseudo-bible de Kaamelott, le tout édité je ne sais où et avec un dessin plus cartoon – c’est-à-dire vraiment un produit dérivé : j’ai refusé. Après quelques mois, je suis revenu à la charge avec un projet de vraie BD, avec une histoire entière, un script original du même auteur que la série, un dessinateur réaliste et reconnu pour son talent, une maison d’édition qui fait rêver – en tout cas qui me faisait rêver !...

Etes-vous amateur de bandes dessinées et lesquelles ?

AA : Je suis fan de l’ultra-classique. Les bandes dessinées, pour moi, c’est celles de mon père quand j’étais gamin : Astérix, les scripts de Goscinny… J’ai une relation très affective à la BD, c’est intimement lié à la famille. Donc j’avais envie d’une bande dessinée avec laquelle j’aie la même relation affective : déclencher une aventure ; même si c’est une comédie, partir dans une épopée.

Alexandre Astier, Steven Dupré : "On veut que la BD existe y compris pour ceux qui ne connaissent pas la série"
Kaamelott, t.1 : L’Armée du Nécromant
(c) Casterman

Vous parlez de Goscinny : ce midi, on a justement inauguré une rue au nom de René Goscinny à Angoulême, qu’est-ce qu’il représente pour vous ?

AA : Je pense qu’il y a une part chez les auteurs qui est commune à tous, quel que soit le format auquel ils s’attaquent : comment raconter une histoire, les actes, la structure narrative… Après, il y a la particularité du format, et pour moi Goscinny est celui qui mélange le mieux les deux. Si on raconte n’importe laquelle de ses histoires, simplement narrée comme ça, elle est toujours bien foutue ; et en plus, elle a une forme de découpage qui est exceptionnellement adaptée à la BD. Raconter des histoires, c’est la part que je prétends savoir faire ; le découpage spécifique à la BD, c’est ce que je suis allé chercher chez Goscinny. Et puis surtout, il écrit de la comédie, de la comédie pour tous, c’est ce qui est le plus dur à faire.

Steven Dupré, comment êtes-vous arrivé sur ce projet ?

Steven Dupré : C’est l’éditeur, Arnaud de la Croix, qui m’a demandé de faire quelques planches d’essai. Et puis c’est Alexandre qui a décidé qui allait dessiner sa BD.

Vous avez gagné une espèce de concours, en fait !

SD : En quelque sorte, oui ! Sauf que je ne connaissais pas mes concurrents ! (Rires)

Steven Dupré et Alexandre Astier
Photo (c) Thomas Berthelon

Pour l’élaboration du style des personnages, vous avez regardé en série tous les épisodes ou vous avez travaillé uniquement d’après photo ?

SD : Tout au début, pour les planches d’essai, j’ai travaillé sur des photos du site de Kaamelott ; j’avais reçu aussi 2 ou 3 épisodes sur CD. Et par la suite, j’ai reçu toute la série en DVD.

Par rapport aux autres adaptations de série télé en bande dessinée, en quoi vouliez-vous tous deux vous différencier ?

AA : Je crois vous avoir déjà à peu près répondu : essayer de ne pas faire produit dérivé. Pour moi, un produit dérivé, c’est lorsque les gens qui ont créé le produit premier ne sont pas sur le dérivé, quand on le délègue complètement. Ça peut être très bien fait, mais à mon avis ça manque de cohérence. Le fait d’écrire le script, c’est le premier aspect par lequel j’essaie de me différencier. Ensuite, Steven n’appartient pas au staff de dessinateurs auxquels on fait appel d’habitude pour dessiner des dérivés de séries télé humoristiques : c’est un choix inattendu dans ce domaine-là, et on essaye justement d’être inattendu. On veut que la BD ait une vie propre, qu’elle existe y compris pour ceux qui ne connaissent pas la série.

Steven, vous avez regardé des adaptations de séries télé comme celle des Experts, de Samantha… ?

SD : Non, je ne connais rien des trucs français, mais le phénomène existe aussi en Flandre et c’est à peu près la même chose ! (Rire)

Si on comprend bien, le recours à un dessinateur réaliste, c’est surtout pour miser sur le côté aventure ?

AA : Le principe de Kaamelott, c’est qu’il faut que ça n’ait pas l’air d’une comédie. Par exemple à la télé, si on coupe le son, à moins de tomber sur des scènes très spécifiques où c’est du slapstick, ça doit être traité comme le Seigneur des anneaux… C’est quand on met le son qu’on comprend que ça ne marche pas. La bande dessinée, c’est pareil : quand on la voit de loin, à la FNAC, ça doit faire BD d’aventure. C’est quand on l’ouvre et qu’on suit les gens qu’on comprend qu’en fait, ce ne sont pas vraiment des héros mais des gens pour qui la tâche arthurienne et la quête du Graal sont trop écrasantes.

Le casting de la série Kaamelott
(c) M6 / CALT

Dans la caractérisation des personnages, qu’est-ce qui tient de la vérité historique, de la légende, et de votre propre entourage ?...

AA : C’est compliqué : la légende arthurienne est à 90% littéraire. La vérité historique, ou archéologique, n’existe pour ainsi dire pas. Il y a de vagues tombeaux dont on se dispute la véritable identité du contenu : il y a un roi Arthur en Irlande, un au Pays de Galles… Après, la vérité littéraire, c’est Geoffroy de Monmouth au XIIIe siècle. Pas mal de choses sont reprises de là : le triangle amoureux Lancelot-Guenièvre-Arthur, Perceval, etc. – mais c’est librement adapté. Ensuite, la vérité des personnages… C’est écrit pour les comédiens et pas pour les personnages. C’est ma façon d’écrire.

Steven, vous avez dû vous approprier un univers qui existait déjà visuellement, est-ce que vous avez trouvé votre liberté là-dedans ?

SD : Oui !... Moi, au contraire d’Alexandre, je dessine plutôt les personnages que les comédiens. Ils restent assez reconnaissables, mais je me concentre surtout sur leurs personnages.

AA : C’est difficile de ne pas s’inspirer de l’environnement quand il existe ! Moi, je n’ai pas de bible à fournir à Steven, je ne vais pas lui donner un document qui définit chaque personnage : lui il est méchant, etc. La meilleure bible qui existe, c’est la série elle-même ! Donc les personnages qui sont dans la BD, c’est ce qu’il en a tiré, mais je trouve quand même que c’est une interprétation. Il a notamment pas mal forci certains personnages, qui me le reprochent après sur le plateau !

Toujours à propos de l’univers visuel : la série télé a des éclairages assez sombres, ce n’est pas le cas de la BD.

SD : Lorsque les décors existaient déjà dans la série télé, je les ai redessinés. Tout le reste, je l’ai inventé en discussion avec Alexandre : l’extérieur du château par exemple.

AA : Comme la bande dessinée n’impose pas d’économie de moyens en terme de décor, la première chose que j’ai eu envie de faire, ça a été de les faire sortir, loin, avec des monstres, des montagnes, des choses qui coûtent un prix inabordable à tourner ! Steven a fait un vrai travail de création, par exemple pour les morts-vivants, qui sont des monstres heroic fantasy que je ne me permets pas de tourner en réel, pour cette montagne, pour l’espèce de ranch du méchant… Même Kaamelott, le château lui-même, je ne le montre jamais dans son ensemble dans le film ; je ne veux pas que ça soit un château médiéval, mais plutôt un château de la fin de l’empire romain, et c’est avec Steven que j’ai pu le voir pour la première fois !

Kaamelott, t.1 : L’Armée du Nécromant (planche 1)
(c) Casterman

Comment la bande dessinée s’articule-t-elle avec la série télé et les trois longs métrages cinéma en préparation ?

AA : La difficulté sur la bande dessinée, c’était de ne pas être chronologique avec la série. Là où ça serait devenu extrêmement bordélique, c’est s’il fallait qu’une BD soit lue après tel DVD, mais avant tel autre… puisque dans la série, il se passe des choses feuilletonantes comme le départ de Lancelot, une guerre qui s’approche, des clans séparatistes… Je ne peux pas demander au public de la BD, surtout si je la veux autonome, de suivre tout ça. Donc les albums de bande dessinée se passent pendant la Saison Une, avant la série, et ça restera comme ça. La série et les films, ensuite, sont chronologiques : la série s’arrête à la fin de la Saison 7, sur un moment fort, et se prolonge au cinéma. Le média audiovisuel sert à raconter une histoire qui se déroule, les bandes dessinées sont des quêtes autonomes antérieures à cette histoire.

Plus exactement : la série télé, ça permet de financer le projet, la bande dessinée de voir qu’il y a des fans qui sont prêts à accrocher, et le cinéma c’est pour être sûr de vraiment bien ratisser ?!

AA : Vous devriez bosser chez M6 ! (Rires) Non, c’est beaucoup plus naïf que ça : j’ai envie de raconter une histoire. D’ailleurs, on me donne des conseils marketing qui s’éloignent beaucoup de ça, et que je ne suis pas du tout.

Dans la série télévisée, il y a toujours en arrière-plan le combat entre progressisme et obscurantisme. La BD est beaucoup plus focalisée sur l’action et l’humour : est-ce que ça va rester comme ça, ou la BD va-t-elle reprendre les mêmes thématiques ?

AA : Effectivement, comme le scénario de bande dessinée est un nouveau jouet pour moi, je suis allé tout de suite vers ce qui me faisait envie : de l’action, en extérieur, avec des méchants... J’avais une envie de grande épopée – la façon dont ils gagnent à la fin, avec la marmotte géante, est très détournée. C’est difficile d’adapter ce dont vous parlez, qui est de l’ordre de discussions intimes, dans des décors fermés : je ne veux pas faire une BD bavarde. Après avoir fait ça, peut-être que le volume 2 sera plus centré sur les gens, en montage croisé avec une épopée… C’est comme quand vous achetez une boîte de Lego : vous montez d’abord le truc qui est marqué sur le papier, et puis dans un second temps, vous démontez les briques et vous pouvez faire vos trucs à vous ! Là, pour moi, c’est la BD du débutant : il y a des trucs que je ne pouvais pas faire ailleurs que j’ai faits là.

Est-ce que les scenarii des prochaines BD sont déjà en cours d’écriture ? Qu’est-ce que vous pouvez nous en dire ?

AA : Le deuxième est en cours, on bosse planche à planche, on s’envoie des choses, on en parle… Le troisième, pas du tout. Pour moi, l’écriture se fait en parallèle avec la série : toutes les semaines, je fais avancer les planches, je reçois les croquis… On fabrique l’album. Je ne peux pas vous en dire grand-chose ; en tout cas, j’ai envie de changements. Je n’ai pas envie qu’il fasse froid dans le deuxième album, par exemple !

Il y a une réplique que vous lancez souvent aux autres personnages dans la série : "Barrez-vous !"... Est-ce que vous pourriez nous la servir pour terminer cet entretien ?!

AA : C’est bien parce que vous me le demandez... Bon allez, barrez-vous maintenant !

(par Xavier Mouton-Dubosc)

(par Thomas Berthelon)

(par Arnaud Claes (L’Agence BD))

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Propos recueillis à Angoulême le 27 janvier 2007

Photo médaillon (c) Thomas Berthelon

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