Clément Oubrerie : « "Voltaire amoureux" n’est pas une biographie ! »

26 novembre 2017 3 commentaires
  • Après des récits aussi divers que "Les Royaumes du Nord", "Aya de Yopougon", "Jeangot", "Isadora" et "Pablo"..., Clément Oubrerie scénarise lui-même cette histoire nourrie par une passion du XVIIIe siècle contractée en lisant les écrits de Voltaire. Pour un résultat aussi drôle que passionnant !

Clément Oubrerie : « "Voltaire amoureux" n'est pas une biographie ! »Qu’est-ce qui a initié votre intérêt pour Voltaire ?

On avait beaucoup parlé de Voltaire et son Traité sur la tolérance après les attentats de Paris, l était le penseur de l’État de droit. aux origines du concept de laïcité, un concept qui a émergé bien plus tard. On s’opposait sur les limites à donner à la liberté d’expression, sur ce qu’on pouvait dessiner ou pas... Je trouvais intéressant de revenir aux sources, de m’interroger sur la position de Voltaire sur ces sujets.

Au-delà de cette motivation initiale, j’ai véritablement chopé le virus du XVIIIe siècle, je me suis pris de passion pour cette époque. J’ai lu les ouvrages d’Arlette Farge [1], ainsi que des auteurs de l’époque, dont le Prince de Ligne qui fut un esprit libre et brillant, parfait représentant de son temps. Je me suis naturellement plongé dans les écrits de Voltaire lui-même. J’étais passionné par ce que je lisais, pris d’une furieuse envie de dessiner.

Vous captez l’essence-même de ce début de XVIIIe siècle, finalement assez mal connu...

Oui, j’avais tout simplement moi-même des difficultés à me le représenter ! Ma seule référence tenait à quelques comédies en costume dont on peut douter de la véracité. Là résidait mon vrai projet et non une biographie de Voltaire. Je traite bien entendu d’un illustre personnage historique, mais je ne retrace pas l’ensemble de sa vie, dont on ignore énormément de choses. On connaît les écrits de Voltaire, ainsi que les lieux où il résidait et à quels moments il y habitait. Quant à savoir comment étaient ses relations avec ses amis ou ses marquises, il a fallu l’inventer !

Vous avez fait de Voltaire le miroir de son époque, maintenu sa personnalité exaltée...

Bien entendu, car cela ressort de ses écrits. Mais, à la manière d’Arlette Farge, je voulais retracer son quotidien pour que cela reste crédible. Que fait-il le matin ? Il s’habille, il va au théâtre ? Comment sont les théâtres de l’époque ? Pas de vraies scènes et de public placé à l’italienne, mais des chaises rassemblées autour de la représentation centrale, etc. Je voulais inventer tous ces petits éléments du récit, tout en m’assurant de sa crédibilité.

Comment caractérisez-vous Voltaire ?

C’est un personnage comique par essence : il désire absolument s’élever dans la société, tout en passant son temps à dénigrer la monarchie et proclamer la séparation de l’État et de religion, chose impensable pour l’époque (et d’ailleurs passible de condamnation à mort) ! Cette succession d’élévations et de chutes qui rythme sa vie lui confèrent un caractère exceptionnel pour une série. Aux antipodes physiquement, je me surprends pourtant à penser à Woody Allen en le dessinant : dragueur et volubile.

Pour donner de l’épaisseur à votre personnage, vous le confrontez à d’autres figures, comme ce fameux Beauregard, la vraie Némésis de ce premier tome.

Par cette confrontation, je voulais renseigner sur les us et coutumes de l’époque, qui est une société très violente : tout se résout de manière brutale, par des duels et des bastonnades. Par son esprit, on aurait pu croire que Voltaire était au-dessus de cela ; que du contraire ! C’est un enragé, mais doté d’un courage physique plutôt modéré. Il s’entourait de sbires et il lui arrivait de se munir de pistolet, au cas où…

Tout vient d’un sentiment d’injustice, que j’explique dans le début de ce récit : Voltaire est mis en prison alors qu’il n’a rien fait, il est déshérité par son père alors qu’il voulait simplement de l’argent pour pouvoir écrire en paix, son rejet par le roi, etc. Il vivaitt cela comme une persécution, le meilleur des moteurs ! On le retrouvera face à Frédéric II... Lorsque Voltaire devient conseiller de rois et d’empereurs pour créer, dans son esprit, une monarchie éclairée, il se fera éconduire... Mais ce sera pour les prochains tomes...

Le fait de se sentir lésé l’a mené à diriger sa vie et l’a conduit au statut de Voltaire que l’on connaît : un personnage qui va se porter au secours de grands procès et qui prend de grandes positions publiques.

En combien de tomes prévoyez-vous de dérouler le fil de votre récit ?

Sans doute en quatre ou cinq albums. Mon angle pour Voltaire amoureux est aussi de parler de son histoire d’amour avec Émilie du Châtelet. De manière assez exceptionnelle pour l’époque, Voltaire ne cherche pas à s’entourer de femmes dociles, il recherche une femme aussi brillante et cultivée que lui. Tous deux vont former un couple de fous magnifiques, passionnés jusqu’au bout des ongles. Le décès d’Émilie marquera d’ailleurs la fin de la vie amoureuse sincère de Voltaire. Je ne sais pas encore exactement quelle place sera nécessaire pour mettre en scène le propos de la série.

Vous décrivez un Voltaire rayonnant dans un Paris très gris...

Je voulais faire comprendre au lecteur que même si Voltaire n’avait pas le sou, il dépensait tout son argent dans son apparat afin de pouvoir se rendre dans les Salons ; il s’habille comme un marquis alors qu’il vit dans une soupente ! C’est ce que j’en ai déduit : il achète deux costumes, qu’il rapièce au mieux, afin de faire illusion dans les Salons. Je m’amuse en me mettant à sa place et en imaginant comment il se débrouille pour joindre les deux bouts.

J’imagine donc que ce jeune homme de vingt ans doit s’associer à un riche banquier… Que peut-il donc lui apporter ? Ces hypothèses et ces interprétations expliquent qu’au-delà d’une simple biographie, il s’agit d’un portrait du XVIIIe, dans toute sa subjectivité. Je ne suis pas un biographe, je ne suis pas un historien, j’agis en fonction de mes envies, d’un cheminement intérieur qui me pousse à m’intéresser à tel ou tel sujet. Je refuse cette étiquette de biographe qu’on tente de m’épingler !

Clément Oubrerie
Photo : Charles-Louis Detournay

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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Lire une précédente interview de Clément Oubrerie : « Un dessin n’est jamais parfait, c’est juste une vision de la réalité », ainsi que nos articles :
- Pablo : Itinéraire d’un moderne
- Aya de Yopougon : tomes 1 et 5
- Les Royaumes du Nord et le Fauve Jeunesse reçu au FIBD d’Angoulême 2015
- Il était une fois dans l’Est - Par J. Birmant et C. Oubrerie - Dargaud
- Mâle occidental contemporain - Par Bégaudeau & Oubrerie - Delcourt

Photo en médaillon : Charles-Louis Detournay.

[1Célèbre historienne spécialisée dans l’étude du XVIIIe siècle.

 
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