Franquin et le style atome

10 janvier 2018 0 commentaire
  • Or donc, l’atome aurait des valeurs : « Ergonomie, élégance, style dans la moindre inclinaison de ses courbes... ». Or donc l’Atomium est une « poupée vaudoue géante » qui « brouille les perceptions, modifie les valeurs, diffuse des messages sans contenu véritable, sans promesse vérifiable… »

Ces affirmations, et bien d’autres, figurent dans ce petit livre qui interroge avec beaucoup de volontarisme la période « atomique » de Franquin, celle de Modeste & Pompon, au milieu des années cinquante que l’Exposition Universelle de Bruxelles de 1958 couronna de ses inoubliables éclats.

Nous sommes les premiers ravis de découvrir un essayiste qui tente de sortir l’analyse et la théorisation de la bande dessinée de la gangue structuraliste qui l’encombre depuis des années. Mais cet opuscule souffre d’un manque flagrant de cohérence. Voici un ouvrage qui vous parle du « Style atome », ce concept surgi en 1977 dans les écrits de Joost Swarte, mais qui oublie l’élément essentiel de sa définition apportée par le dessinateur hollandais lui-même : « un style joueur avec le design ».

Franquin et le style atome
Franquin dans Spirou & Fantasio. Un génie capable de capter aussi bien l’intention esthétique du designer que la saveur des détails du quotidien.
© Dupuis, André Franquin.

Des références ignorées

Si Nicolas Tellop indexe sa démonstration sur l’Exposition universelle de 1958 (alors que Modeste & Pompon sont publiés dans Tintin dès 1955…), il omet cependant tout le contexte esthétique de ce moment de l’histoire de la bande dessinée belge où Will, le plus élégant des designers de Spirou, fait un rapide détour par le studio graphique du Journal de Tintin, et puis surtout l’environnement artistique d’un auteur influencé par le prestige de l’Amérique (où il est allé en compagnie de Jijé et de Morris en 1948) et par les grands graphistes belges de l’époque que sont Corneille Hannoset, Jacques Richez et surtout Lucien De Roeck, ami personnel de Gillain et de Franquin, adulé par Hergé et Jacobs, et qui fut le principal concepteur graphique de l’Expo 58, dont cet ouvrage publie une reproduction des badges-épingle sans même le citer. [1]

Les trois albums de Franquin dont la couverture a été conçue par Lucien De Roeck, le principal graphiste de l’Expo ’58
DR

Dans un album intitulé, Un Rêve de designer, dont la référence manque bizarrement à cet ouvrage, Franquin parle avec émerveillement de cette Amérique qu’il a connue « en s’amusant beaucoup et en ne regardant rien  » notamment lorsqu’il évoque les néons animés de Time Square : « Je m’en souviens d’un avec une énorme femme assise qui se levait pour aller s’asseoir quelques mètres plus loin. Impressionnant !... »

Il mentionne aussi les influences graphiques directes de la BD américaine sur le dessin de Modeste et Pompon, et notamment George Mac Manus, l’auteur de Bringing up father (La Famille Illico, en français) : « …un décorateur absolument formidable ! […] Quand je dessine Modeste & Pompon, j’ai Mac Manus en tête  », dit-il. [2]

Il y parle aussi de ces meubles design qui peuplaient son appartement : « Par exemple ces meubles hollandais, modernes et pas trop chers. Je les avais. J’y ai simplement mis un peu plus de couleurs. Comme cette boule (qui n’était pas en papier, mais en plastique), je l’avais aussi. J’ai toujours ressenti le besoin de mettre des accessoires décoratifs car j’ai toujours cru qu’une planche de bande dessinée devait être claire et lue et qu’il fallait des accessoires pour avoir envie de la relire, d’y laisser traîner le regard…  » Ces décors favorisaient la caractérisation des personnages dont l’attitude moderne s’opposait à celle de Félix qui vivait dans un décor « horrible, avec des abats-jour de Murano monstrueux et des bustes antiques…  »

Que Nicolas Tellop passe à côté de ces références essentielles, c’est un peu gênant pour un livre qui s’intéresse au style du dessin de Franquin.

Modeste & Pompon : une nostalgie contemporaine.
© Le Lombard, André Franquin.

Franquin et « L’anti-atome »

Il y a plein de choses intelligentes dans ce petit livre, mais la démonstration n’est pas convaincante. Certes, on peut faire une lecture politique du travail du créateur du Marsupilami en évoquant un Franquin anti-militariste que la technologie nucléaire effraie. Après tout, Gillain, Morris et lui avaient fui au Mexique par peur d’un conflit nucléaire qui frapperait la Belgique.

Mais nous avons affaire là à un truisme. La dangerosité du nucléaire est absolument dans l’air du temps, Albert Einstein et Jean Rostand – les deux modèles du comte de Champignac – ayant publiquement marqué leur opposition à cette arme qui n’était pas encore dissuasive. [3]

Le plus gênant est la thèse centrale du livre qui repose sur l’infiniment petit qu’évoquerait l’Atomium, le cristal de fer agrandi 165 milliards de fois conçu par les architectes André & Jean Polak et l’ingénieur André Waterkeym. Elle nous vaut de longs développements sur une « esthétique de la miniaturisation  » dans l’œuvre de Franquin qui tourne un peu à vide. Après tout, le thème se retrouve aussi bien chez Homère que chez Jonathan Swift ou encore dans Les Petits Hommes de Seron… Quant à la théorie du cristal qui fait un appel de notes à Gilles Deleuze, peut-être s’appliquerait-elle mieux à Moebius qu’à l’auteur de Gaston Lagaffe.

Je ne m’étendrai pas non plus sur l’appel d’autorité à Leibnitz pour analyser la bande dessinée : « La case, monade parfaite, miniature cristalline, porte en elle, sous forme d’enveloppement, la série infinie des états qu’elle adoptera. […] Telle est la leçon de la monade : la bande dessinée toute entière est dans la case, de la même façon que le monde est en germe dans la miniature. Contrairement à la modernité aveugle de l’atome, l’art de Franquin réalise en son essence la fin des choses, la finalité du tout. » Bigre !

Tous ceux qui ont connu Franquin – je me souviens de son rire quand il m’obligeait à dessiner des Atomium sur la nappe du restaurant pour mieux se moquer de leur construction bancale – savent comment il se serait esclaffé en lisant ces lignes. Il faut dire qu’un peu trop souvent, les exégètes appliquent des concepts exogènes à la lecture du 9e art. « Du mécanique plaqué sur du vivant » aurait constaté Bergson qui avait le sens de la plaisanterie.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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L’Anti-atome – Franquin à l’épreuve de la vie – Par Nicolas Tellop – PLG
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En médaillon : La couverture signée Serge Clerc.

[1On notera que Lucien De Roeck a dessiné les couvertures de trois ouvrages de Franquin pour les éditions Magic Strip entre 1988 et 1989 : Les Années Modeste et Pompon (1989), Un Rêve de designer (1989), et Le Carnet de croquis de Franquin (1990). Des éditions à tirage limité (675 ex.) où il caricature Franquin plusieurs fois.

[2Franquin fait le modeste, interview d’Eric Verhoest et Didier Pasamonik, in Un Rêve de designer (1989). Cette interview est reprise dans Franquin et les fanzines, Dupuis, 2013.

[3Lire sur ActuaBD.com notre série d’articles « La Bombe en héritage ».

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