Hermann & Yves H. : « "Retour au Congo" pastiche Tintin, mais sans le plagier ! »

23 janvier 2014 6 commentaires
  • Improbable album, "Retour au Congo" réussit pourtant le pari un peu fou de tourner autour de "Tintin au Congo" avec un burlesque assumé. Les deux auteurs, Hermann père et fils, en profitent pour nous parler de leur collaboration et de leur venue à Angoulême, tandis que de nouveaux albums sont en chantier.

Sachant que vous aviez déjà traité magnifiquement de l’Afrique à deux reprises, nous nous demandions lequel de vous deux avait lancé l’idée de ce Retour au Congo ?

Hermann : Effectivement, j’avais déjà réalisé seul Missié Vandisandi et Afrika. En réalité, j’avais demandé à Yves de travailler sur une thématique qui me permettait de dessiner des animaux. Et il est vrai que l’Afrique évoque une nature assez sauvage, avec une faune exceptionnelle. Bien entendu, il fallait que des hommes interviennent dans ce décor, mais je n’ai rien demandé d’autre.

Comment est alors arrivée cette idée de pasticher Tintin et Hergé ?

Yves H. : Initialement, j’étais parti sur la base d’un safari, influencé par le récit autobiographique d’Hemingway, Les Vertes collines d’Afrique. En fouillant dans ma documentation, je me suis replongé dans l’ancienne colonie, et j’ai relu une référence de ce sujet en bande dessinée : Tintin au Congo. Bille en tête, je me suis donc pris à imaginer un récit qui s’inspirerait de cette icône, mais sans plagier l’original.

Hermann & Yves H. : « "Retour au Congo" pastiche Tintin, mais sans le plagier ! »

Votre récit multiplie les clins d’œil tout en présentant des personnages très caricaturaux, mais doubles en même temps...

Yves H. : Tout-à-fait ! Ces personnages sont “tintinesques” ! Nous avons voulu mélanger certains traits de caractères et aspects physiques afin de nous démarquer de l’original, tout en jouant avec les références.

Hermann : Rien que le héros, Rémy Georget, est bien entendu une référence à Georges Remi, donc Hergé ! L’Oncle Célestin est un hommage à un Tintin vieillissant avec un peu du caractère d’Haddock. Les deux policiers rappellent les Dupondt, mais tiennent du physique de Laurel & Hardy. Enfin, les deux navigateurs ont pris bien entendu une partie du look du Capitaine, tout en rappelant la gémellité des Dupondt.

C’était donc une volonté commune, cet hommage parodique à Tintin ?

Hermann : Yves est le scénariste de quelques-uns de mes albums. Je ne suis pas très directif, je le laisse écrire son récit, même si nous discutons de temps en temps, afin de concrétiser un partage lors de la réalisation. Nous ne voulions donc réaliser de copier-coller, mais juste nous amuser avec le lecteur de ces personnages devenues de vraies icônes de bande dessinée.

Yves H. : Bien entendu, le récit se déroule dans les colonies. Nous ne pouvions pas trop accentuer l’aspect critique de cette partie de l’Histoire sans casser la fraîcheur du récit. Cela fait donc partie du contexte, car l’Oncle Célestin et d’autres protagonistes ont un passé colonial plus que douteux, mais cela ne pouvait pas devenir le propos principal de l’album. Même s’il n’est pas mis en avant, cela reste un passé douloureux.

Après une introduction tendue, la gouaille demeure le moteur du récit ! On pense à cette balade en avion, ou au ce rhinocéros qui défonce le campement du safari !

Yves H. : Cela devait rester burlesque avant tout ! Mais j’ai tout de même respecté la vérité historique, comme le voyage du roi et de la reine des Belges en 1928, que notre héros va donc venir chambouler à sa façon.

Cet ancrage historique me permet de dater l’aventure avant qu’Hergé ne crée Tintin, comme une base fictive pour son imaginaire. J’ai donc imaginé ce personnage qui a tout de l’auteur, et qui se serait réellement retrouvé au Congo, même si cela n’a pas été le cas d’Hergé.

Le clin d’œil final de l’album fait bien entendu référence à Tintin chez les Soviets, où l’histoire rattrape l’Histoire. Nous voulions maintenir une trame de récit dans la ligne de ceux des années 1950-60, en lien avec les albums d’Hergé, mais aussi dans l’esprit de l’époque.

Hermann : L’aspect burlesque est néanmoins renforcé par ces personnages qui s’improvisent chauffeur de voiture ou aviateur. C’est à nouveau un clin d’œil aux héros de l’âge d’or qui savaient tout faire (saut en parachute, plongée sous-marine, etc.), et à n’importe quel moment.

Cet esprit se retrouve bien dans cette couverture : sauvage, improbable, amusante...

Hermann : Ce n’est pas si compliqué de réaliser une belle couverture, mais c’est beaucoup plus difficile de trouver une bonne idée pour départ. Il faut raconter une histoire en une image, mais cette histoire doit demeurer simple. J’avoue être assez satisfait de celle-ci, car celle revêt une part d’absurde avec cet avion dans l’arbre, et ce personnage qui se demande ce qu’il va bien pouvoir faire pour s’en sortir, alors que les lions l’attendent...

On profite également de très belles représentations de l’époque, de Bruxelles, et des colonies !

Yves H. : Mon père possède ce talent de donner un caractère authentique à un endroit qu’il n’a pourtant pas vraiment visité. Avec quelques documents, il parvient à remettre en scène le cadre d’une séquence, comme s’il y était rendu.

Hermann : Je me suis beaucoup cassé la tête pour cette représentation de la place De Brouckère de Bruxelles, basée sur des documents qu’Yves a trouvés. En réalité, j’ai graffité le dos d’une carte postale, puis je suis repassé sur les éléments principaux, avant de retravailler le dessin de mémoire. Bien entendu, je n’y ai vraiment mis les pieds qu’en 1950. Il n’y avait plus de calèches à l’époque, mais j’ai voulu retranscrire ces premières sensations en renforçant l’aspect brumeux de notre pays.

Yves H. : Pour le Congo, nous sommes bien entendu repartis de documents d’époque car les lieux ont beaucoup changé depuis 1928. Heureusement, la visite royale a permis de ramener des photographies assez explicites.

Hermann : Tout en se rappelant qu’on travaillait évidemment en noir et blanc à l’époque, et que j’ai dû faire appel à mon imagination pour retranscrire les couleurs chamarrées des habits des Congolais. Tranchant avec ceux-ci, les vêtements coloniaux étaient majoritairement en blanc pour lutter contre le soleil. Cela permet aussi de ne pas avoir trop de couleurs sur les planches. Enfin, concernant les vêtements de la force publique, le musée royal de l’Afrique centrale de Tervuren m’a permis de retrouver leur aspect authentique.

Justement, vous êtes revenu aux couleurs directes, alors que vous nous aviez annoncé, lors de notre dernière rencontre, vouloir résolument vous orienter vers le noir et blanc ?

Hermann : Oui, j’ai adopté le temps de trois albums une technique de noir et blanc et de bleus, à l’ancienne. Cela s’y prêtait bien, surtout pour le polar plus sombre de Nuit de pleine lune. Puis, cette envie subite m’est passée. Disons que les nuits sont belles, mais les jours aussi ! À force de rester dans le noir et blanc, je me suis rendu compte que la couleur directe apportait pas mal d’avantages, mais j’avoue que de temps en temps, je me dis que certains dessins iraient mieux en noir et blanc ! Il y a toujours un côté du mur qui est à l’ombre. Mais je veux effectivement éviter à tout prix de ronronner, d’appliquer toujours la même technique, ce qui la rendrait trop facile. En réalité, je ne suis jamais content de mon travail. Et j’aime qu’on parvienne à mettre le doigt sur de petits défauts qui s’installent malgré moi dans mon dessin. Je dois alors être attentif à les corriger, sinon, distrait, je passe à côté et je m’enfonce dans mon travers.

Yves H. : L’insatisfaction est sans doute plus fertile que le contentement de soi !

Hermann : Certainement, mais elle est aussi plus désagréable. (rires)

Pour la première fois depuis pas mal d’années, vous vous rendez à Angoulême ?

Hermann : Oui, à la demande du Lombard, nous allons soutenir la parution de Station 16 qu’ils voudraient mettre en avant pour célébrer le vingtième anniversaire de la collection Signé !

Cela faisait effectivement pas mal d’années que je refusais d’aller à Angoulême, car le comportement du jury me soulève le cœur depuis bien longtemps. On n’y retrouve que des Parisiens et le copinage est légion. Ils savent que je les vomis, et ils ne m’aiment pas beaucoup non plus.

Yves H. : Le Lombard a eu le coup de cœur pour Station 16, et ils désiraient que nous les accompagnions pour soutenir l’album. Pour ma part, je trouve également que c’est notre meilleure réalisation commune, mais le lecteur sera le seul juge, comme d’habitude.

Après Bernard Prince, vous n’avez pas envie de reprendre Comanche ?

Hermann : Non, tout d’abord parce que cela serait compliqué avec les ayant-droits. Et puis, parce qu’un western se doit d’être authentique à mes yeux. Je ne crois plus au western de John Wayne avec le revolver sur la cuisse : c’est du cinéma ! Cody a colporté tout cela dans son cirque ; les duels dans la rue, c’est de la foutaise ! Je ne veux donc plus continuer à fausser la réalité. C’est entre autres pour ces raisons que j’avais déjà réalisé On a tué Wild Bill qui se base sur des documents fondés. Je ne suis pas extrêmement cultivé, mais j’apprécie ce qui reflète réellement l’Histoire. Je ne veux pas mentir au lecteur. Mais Yves est justement en train de m’écrire un western : classique, mais un peu sombre. C’est tout ce que je sais !

Yves H. : Oui, c’est tout ce que tu veux savoir ! Mais de ton côté, tu travailles aussi sur un Jeremiah...

Hermann : Oui, j’alterne toujours un album de Jeremiah, et un autre avec Yves.

Est-ce que vous gardez un œil critique sur le scénario que vous recevez lorsque vous savez que c’est votre fils qui l’écrit ?

Hermann : Je vais être très clair : j’ai toujours dit à Yves : « Le jour où tu me fais de la me* !#, je te balance », mais même si j’ai mon mot à dire, je n’ai jamais été déçu. Bien entendu, ce n’est pas comme cela que j’écris pour moi, mais je recherche justement un autre angle, tout en restant dans des thématiques qui me sont chères. Et à nos détracteurs, je répondrais simplement que les albums scénarisés par Yves se sont aussi bien vendus que les one-shots que j’ai réalisés seul.

Yves H. : Puis, il a des choses que je suis incapable de traiter. Comme Jeremiah par exemple, car cela représente mon père dans son intégralité, et que personne ne pourrait réaliser un Jeremiah comme il fait, tellement cela lui est personnel !

Justement, quel sera le pitch de votre prochain Jeremiah ?

Toujours en vadrouille, nos deux compères retombent sur le médecin du T5 Un Cobaye pour l’éternité. Dans une ville composée d’un quartier très pauvre et de maisons de riches tout en verre, on retrouve Stonebridge qui est l’instrument de la vengeance de ce médecin. Celui a été ruiné par l’action précédente de Jeremiah qui lui a bousillé son fonds de commerce. Des hommes de main kidnappent Kurdy et tentent de lui faire avouer où il a caché une hypothétique fortune en diamants. Ces criminels sont des imbéciles finis qui se disputent et vont même jusqu’à se donner des claques, en hommage à la série américaine des années 1950. Cette histoire s’emmêle grâce ou à cause d’une fille de riches qui jette son dévolu sur Jeremiah. Alors que celui-ci cherche Kurdy, le garde du corps de la belle va mettre les pieds dans le plat. Vous avez compris que tout cela va mal tourner, mais vous en saurez plus dans quelques mois.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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Lire notre précédente interview d’Hermann & Yves H. : « Nous pourrions continuer Bernard Prince … ou Comanche » ainsi que notre article Hermann revient à Bernard Prince

Hermann sur ActuaBD, c’est aussi :
- les chroniques du Diables des sept mers et des albums de Jeremiah tomes 27 et 30.
- la remise du Prix Diagonale 2009
- deux interviews réalisées par Nicolas Anspach : " je ne me prends pas pour un artiste !" (nov 2007) et "Dans Caatinga, des paysans forment un mélange de ’Robin des Bois’ et de criminels impitoyables…" (janv 1997)
- une vision globale de son parcours : Hermann à livre ouvert

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Photo : © CL Detournay

 
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6 Messages :
  • Le travail de Hermann est toujours aussi magnifique à regarder, en plus les scénarios de son fils semblent originaux : je sens que je vais m’y remettre...

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  • Je me suis beaucoup cassé la tête pour cette représentation de la place De Brouckère de Bruxelles, basée sur des documents qu’Yves a trouvés.

    La biographie d’Hergé "George et Tchang" s’ouvrait sur la même image de la place De Brouckère. De mémoire il y a aussi la case de Hergé dessinant et se faisant interpeller, alors les grandes idées se rencontrent ou réminiscence ?

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    • Répondu par Jacques le 24 janvier 2014 à  20:46 :

      Hermann lit assez peu de BD, et je ne pense qu’il ait envie de se plonger dans la libido supposée de Georges et Tchang. Ceci dit, il doit exister des cartes postales d’époque de la place Brouckère...Avez vous sseulemebt essayé de la googeliser ?

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      • Répondu le 24 janvier 2014 à  22:29 :

        La place De Brouckère à Bruxelles existe et les cartes d’époque aussi, mais retrouver la même vue de la place avec "Bruxelles 1934" sur la première page d’un album, et "Bruxelles 1928" sur l’autre un an après, surtout que Hergé n’habitait ni ne travaillait place De Brouckère, c’est un curieux hasard. Cela dit, en lisant l’Onde Septimus on retrouve les mêmes vues d’un port et d’une fumerie d’opium que dans Georges & Tchang, ça m’a marqué en le lisant, mais les réminiscences ça existe.

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        • Répondu par Charles-Louis Detournay le 25 janvier 2014 à  05:53 :

          Lors de l’interview, les auteurs m’avaient parlé d’un fameux site de ventes de (petits) objets sur lequel ils avaient découvert des cartes postales. C’est de cette source qu’ils ont tiré les bases illustratives pour cet album.

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