Ben Katchor : « Il est plus important de changer les mentalités que d’éradiquer Georges Bush ».

22 septembre 2004 0 commentaire
  • Ben Katchor est encore peu connu du public francophone. Les éditions Fremok avaient réalisé voici deux ans une version française de son « Juif de New York », charmante uchronie qui imagine les débuts de la communauté juive new-yorkaise dans les années 1830. Ce créateur trop rare va publier bientôt un nouvel ouvrage chez Casterman. Nous l'avons rencontré lors de son dernier passage à Paris.

Ben Katchor : « Il est plus important de changer les mentalités que d'éradiquer Georges Bush ».  Votre « Juif de New-York » a été plutôt bien remarqué ici. Comment l’album a-t’il été reçu aux États-Unis, en comparaison avec l’accueil qui lui a été fait en France ?

-  Aux Etats-Unis, l’ouvrage a été publié par un éditeur important [NDLR : Pantheon Books] et il a obtenu un grand nombre d’articles dans la presse. Ici, il a été publié par un éditeur plus modeste, les éditions Fremok, qui n’a pas ce niveau de visibilité. Il me semble n’avoir vu passer qu’une seule recension en France, pas beaucoup plus.

-  Sans doute plus que cela.

-  Je ne les ai pas vues. Mais comparé aux États-unis, c’était vraiment peu. Le fait aussi que l’édition d’origine soit publiée par un éditeur de littérature générale plutôt qu’un éditeur de bande dessinée a aussi contribué, à mon sens, à ce que sa visibilité soit plus grande. Il semble qu’en France, il est plus difficile de promouvoir un livre comme celui-là.

Un premier album remarqué

Le Juif de New York
est publié chez Fremok.

- Qui achète vos livres, le public juif ?

-  J’espère qu’il y a quelques Chrétiens, quand même ! Je ne voudrais pas que mes livres s’adressent à une seule communauté. Le Juif de New York parle des Juifs, mais pas seulement. Il parle du théâtre, et de cette ville surtout : New York. Mon livre en est une sorte de résumé. Tous mes autres travaux d’ailleurs ne sont pas consacrés au thème de la judéité : ils parlent de la vie dans la cité, d’architecture... Je ne voudrais donc pas que l’on me résume à ce livre-là.

-  Il y a quelques détails qui ont dû échapper à un public non-juif...

-  Pas tant que cela, c’est avant tout l’histoire d’une ville. En ce temps-là à New-York, les Juifs étaient peut-être moins de cent. Je pense que n’importe qui peut aborder ce livre sans s’encombrer de ces détails.

-  Il y a beaucoup de nostalgie dans votre album. La nostalgie d’une période que vous n’avez pas connue, avant que l’Amérique ne devienne une super-puissance pourrait-on dire.

-  Je crois qu’elle vient du goût que j’ai pour le mystère qui se dégage des images qu’elle a produites. C’était le début de l’économie de marché, de l’exode rural. Les gens quittaient les fermes pour venir vivre en ville. Ils changeaient totalement d’existence, découvraient des nouveaux métiers : comme écrire des articles pour un magazine, par exemple. Là-dessus sont venus des immigrants de la deuxième génération, comme mon père, un Polonais né à Varsovie. Pour un Juif venant de son village, débarquer à New-York en ce temps-là, cela devait constituer une expérience assez étrange. C’est ce que j’ai voulu raconter.

Autour du 11 septembre

-  Vous habitez cette ville. La vie y a changé depuis le 11 septembre ?

-  Je crois surtout que tout le monde a changé. On réalise soudain que l’on peut bombarder n’importe quelle grande métropole. Mais je ne crois pas que l’esprit de New-York ait changé.

-  Pour Georges W. Bush, cela a été une sacrée opportunité.

-  En effet. Je n’entre pas dans le débat de savoir si cela l’arrangeait ou pas, s’il était derrière cela ou non. L’Amérique est un empire et un empire fait ce qu’il a à faire. L’Empire britannique faisait la même chose, il y a juste un peu moins de films qui en parlent. L’histoire en est pleine de ces empires absurdes qui se survivent à eux-mêmes.

-  Sauf que de cet empire-ci, vous en êtes le sujet.

-  Comme tous le monde, je pense. Même vous, en France, vous vivez comme les Américains. Le monde est devenu petit, vous savez, il est facile aujourd’hui de faire en sorte que tout le monde boive ou mange la même chose. C’est le sens de l’histoire, je veux dire. Il devient presqu’impossible d’interagir sur cet état de choses, de lutter contre Bush, de changer le sens des votes lors cette élection qui, je l’espère, va nous en débarrasser définitivement. Je pense, j’espère qu’il ne sera pas réélu.

-  Pensez-vous qu’un artiste de BD, comme Art Spiegelman par exemple, puisse avoir une influence sur tout cela ?

-  C’est possible. Mais, vous savez, je pense que les BD ou les caricatures dites « engagées » sont seulement lues par les gens que cela concerne. La grande masse des électeurs ne s’y intéresse pas. C’est pourquoi vous trouvez très peu de ces travaux dans les grands journaux. Il a des questions plus fondamentales, comme la domination de l’homme blanc dans ce pays, qui ne sont pas traitées parce qu’il n’y a personne pour les consommer et parce que ce ne serait pas convenable de les publier. Il est plus important de changer les mentalités que d’éradiquer Georges Bush.

Bientôt un album chez Casterman

-  Quelle est votre actualité du moment ?

-  Aux États-unis, je publie toutes les semaines une BD qui s’intitule Hotels & Farms (Hôtels et Fermes). Je réalise aussi une page mensuelle pour le magazine d’architecture Metropolis. Ce sont mes principales activités en ce moment. Pour la BD, c’est tout, c’est beaucoup, et c’est assez. J’ai travaillé également à un show musical pour le théâtre, intitulé The Slug Bearers of Kayrol Island, or, The Friends of Dr. Rushower, pour lequel j’ai réalisé le texte, les dessins et la direction artistique. Un spectacle qui revient sur scène en ce mois de septembre à Philadelphie. Comme vous le voyez, j’ai du boulot. Ce show m’a occupé toute l’année écoulée. J’en ai conçu l’argument, j’ai travaillé avec les musiciens, ensuite j’en ai assuré la conception graphique. En France, les éditions Casterman vont publier mon album Julius Knipl, Real Estate Photographer:The Beauty Supply District, mais je ne sais pas encore quand. Bientôt, j’espère. Ils en ont acquis les droits, c’est tout ce que je sais. J’en suis ravi, car je tiens beaucoup à ce que mes livres soient publiés en France.

Propos recueillis et traduits de l’américain par Didier Pasamonik, le 28 juin 2004.

Ben Katchor
Hotel & Farms (2004)

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Lire un extrait

Le site de Ben Katchor

Photo (c) D. Pasamonik

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