Blow Book : une nouvelle façon d’éditer et de distribuer la bande dessinée ?

29 octobre 2019 9 commentaires
  • Les attentes en gare peuvent parfois être longues, très longues, surtout en ces temps troublés. Vous seriez alors peut-être tenté d'utiliser un distributeur automatique pour vous procurer une sucrerie réconfortante. Mais s'il existait un autre moyen de patienter, qui n'aurait pas de date de péremption, et n'affecterait pas votre cholestérol...

C’est le concept des distributeurs Blow Books, des machines qui ne distribuent ni des sodas ni des gourmandises, mais bien des bandes dessinées. À l’origine de ce projet, on y retrouve Philippe Capart, fondateur de la Crypte Tonique à Bruxelles, le "magasin magasine qui décrypte l’image".

Les Blow Books sont des petits livres (7,6 x 11,6 cm), à peine plus grands qu’un paquet de cigarettes, et à la forte pagination, près de 200 pages. Le format impose une case par page, et tous les exemplaires sont au prix =-plancher de 5,00 euros. Sur ce prix, 20% reviennent à l’auteur, 20% au distributeur, 20% au fabricant et le reste pour la gestion éditoriale. Quatre titres sont aujourd’hui parus, on y retrouve des œuvres patrimoniales ainsi que des créations originales. L’auteur garde un contrôle créatif absolu sur son travail, de la couverture à la typo en passant par la maquette.

Blow Book : une nouvelle façon d'éditer et de distribuer la bande dessinée ?
Les quatre Blow Books parus à ce jour.

Dimitri Piot  : « Concrètement, par le biais des distributeurs automatiques, nous ne souhaitons pas faire ombrage aux libraires, mais juste repenser la place du livre dans la société. Banksy ou Keith Haring avaient sortis l’art du musée pour le mettre dans la rue et le rendre plus accessible. Avec les prix que nous pratiquons, le format, le genre, l’emplacement, c’est un peu finalement un mode opératoire semblable – toutes proportions gardées- que nous pourrions coller à cette philosophie : Plutôt qu’une dose de sucre disponible dans les distributeurs, nous proposons maintenant une dose de culture…pour 5€ vous pourrez obtenir 200 pages de lectures non périssables à consommer sans modération.  » Déjà de nombreuses machines ont été mises en place dans des librairies (La Crypte tonique, Galerie Bortier, à Bruxelles) mais aussi dans des salons, comme récemment à la Fête de la BD à Bruxelles.

L’origine de ce projet se trouve dans les années 1940, lorsqu’Alfred Mazure, auteur néerlandais ayant notamment créé la série Dick Bos, décide de découper une de ses œuvres en un livre au petit format de 212 pages, valant à peine 25 centimes. Mais quand l’auteur refuse de faire porter à son héros un uniforme de Waffen-SS, la série est arrêtée. Même au moment de la libération, alors que la série reprend, elle ne connaît pas un meilleur destin et c’est le gouvernement qui s’oppose à Mazure, son travail étant qualifié de « basse littérature. » C’est lui qui ouvre la collection avec l’ouvrage Jiu Jitsu - Une enquête de Dick Bos.

"Dick Bos" d’Alfred Mazure (1940)

Ce format retrouve aujourd’hui une seconde jeunesse grâce à ces « distributeurs de culture », même si à l’origine du projet, les machines n’étaient pas encore évoquées. En 2013, Philippe Capart travaille avec l’auteur Dimitri Piot sur son livre Salaryman, s’inspirant du travail de Mazure. Au fur et à mesure que le projet avance, il est soutenu par des institutions telles que La fédération Wallonie-Bruxelles ou encore les Musées Royaux d’Art et d’histoires de Bruxelles. C’est en 2017 que le concept Blow Book fait son apparition. L’idée est de se passer des circuits traditionnels de distribution (diffuseur, distributeur, libraires...), trop coûteux, et de distribuer ces ouvrages dans des machines distributrices, alternatives aux habituelles sucreries.

Mélangeant rééditions d’œuvres rares et créations originales, cette collection publie notamment Nuit sur l’Allemagne de Carl Meffert (1903-1988). Une œuvre de 1940 a été réalisée en Suisse (l’auteur a émigré ensuite en Argentine -où il eut comme élève un certain Che Guevara...) et constitue une cinglante dénonciation du nazisme dans la lignée expressionniste d’un Frans Masereel.

Dans les créations, outre celle de Dimitri Piot précédemment cité, il y a aussi Au travail ! de l’artiste bruxellois Manuel, un ouvrage un peu plus conceptuel qui met en perspective des employés d’une manufacture coincés dans une case face à un autre qui reste seul. Tous ces personnages ont des têtes carrées, dessinées dans un trait légèrement vibrant. Grâce à cette approche éditoriale éclectique, Blow Book met à la disposition d’un large public des œuvres qui se retrouveraient seulement dans les librairies alternatives de France et de Belgique.

Dimitri Piot avec son Blow Book devant l’un des distributeurs.

Les distributeurs permettent ainsi de réduire la distance avec le public, en étant accessible à n’importe quel endroit et à n’importe quel moment, tout en proposant des ouvrages à des prix bien inférieurs aux bandes dessinées traditionnelles. Ces machines ne sont cependant pas implantées partout, mais vous pouvez les retrouver à Paris jusqu’au 10 novembre prochain pendant l’exposition "Plan à 3" qui se tient au Centre Wallonie Bruxelles à Paris. Ensuite, vous pourrez les retrouver lors d’autres évènements comme le salon parisien SoBD du 6 au 8 décembre prochain, où bien lors du Festival d’Angoulême fin janvier.

Une société où les bandes dessinées remplaceront les paquets de cigarettes, c’est-y pas beau ça ?

Le distributeur de Blow Books Galerie Bortier à Bruxelles début septembre.

Voir en ligne : Le site de Blow Book

(par Vincent SAVI)

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Photos : Didier Pasamonik

 
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