Célébration de Crumb au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris

16 avril 2012 3 commentaires
  • Dans une exposition qui fera date, le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris présente 700 œuvres de Robert Crumb, la grande figure de l'Underground américain fixé depuis quelques années en France.
Célébration de Crumb au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris
Le très beau catalogue de l’exposition.
Ed. Musée d’Art moderne de la Ville de Paris

Et dire que "crumb" veut dire "miette" en anglais ! On n’en perdra pas une, de miette, dans l’exposition que le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris présente du 13 avril au 19 août 2012.

Elle rassemble quelque 700 œuvres qui représentent une part plutôt consistante et même bourrative du travail de la figure éminente de la contre-culture aux États-Unis. Un auteur dont la qualité exigeante et les thématiques audacieuses sont particulièrement nécessaires en ces temps où les dérives financières surpuissantes affectent le monde et restent impunies, où un puritanisme qui s’affirme de plus en plus franchement, soutenu par les cléricalismes de tout bord, secrète un "politiquement correct" destiné à réglementer nos consciences, où les médias enfin transforment en produit la plus nécessaire des intimités. Crumb, c’est une pudeur, une conscience et une détermination.

Ce qui distingue Crumb, le travail et l’homme, c’est son absolue sincérité, et elle est parfaitement lisible dans cette exposition. Face au système marchand, il a toujours choisi la marge. Alors que la gloire lui était offerte rapidement, dès le milieu des années 1960, il a toujours préféré les publications éphémères produites en toute liberté loin des grosses machines à dollars, quittant les États-Unis pour rejoindre la France lorsqu’il s’est rendu compte que son petit coin de paradis californien allait être dévoré par les bétonneuses. Timide mais pas coincé, torturé mais lucide, il a eu sur le sexe un discours d’une liberté rare qui s’apparente chez nous à celui d’un Gotlib, d’un Reiser ou d’un Hara-Kiri dans sa période la plus provocatrice.

700 oeuvres majeures de Crumb au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris
Les BD de Crumb sont exposées par séquences

Un jeune homme nommé Crumb

Ce qui était frappant lors de la conférence de presse offerte aux journalistes à l’occasion de l’inauguration de l’exposition, c’était de voir son visage, un beau visage ressemblant à ses autoportraits : une barbe à la Sigmund Freud, un grand front de mage encadré de cheveux peignés en arrière, et puis ce regard clair qui s’amuse de ce qui l’entoure.

Aux questions des journalistes, ce jeune homme qui aura 70 ans en août prochain répond légèrement mais toujours avec justesse : non, la mort ne l’effraie pas, il n’y pense pas parce qu’elle est tout simplement inconcevable ; non, la qualité de son observation n’a rien de journalistique car elle est dénuée de cette agressivité qui accompagne souvent le travail d’investigation : lui, il ne cherche pas à savoir, il s’applique juste à observer.

Robert Crumb en avril 2012

Quand à un moment de la conversation, on lui parle de sa relation libre avec d’autres femmes en face de son épouse Aline présente dans la salle, il répond sans fard, comme d’une chose normale, dialoguant avec sa compagne sur ces sujets et d’autres dans un rire d’adolescent.

C’est un homme léger, hors de toute contrainte, qui interroge le directeur du musée sur ses motivations à exposer son travail. "Lisez-vous des bandes dessinées ?" lui demande-t-il tout de go. "- Heu..." Le docte directeur du musée d’Art moderne convient qu’il en lit très peu, que le projet lui a été proposé par ses collaborateurs, mais que tous lui ont expliqué que sa place au MAM de la Ville de Paris était légitime. Il a d’ailleurs pu le vérifier auprès de Christopher Wool, l’un des peintres américains d’art contemporain les plus influents et dont une expo jouxte celle de l’auteur de BD : Crumb est son idole.

Les journalistes présents se regardent, hilares : Robert est en train de faire leur boulot !

Avec Fabrice Hergot : "- Monsieur le directeur, pourquoi exposez-vous mes oeuvres ? - Heu..."

Une œuvre foisonnante

Le parcours de l’exposition est exemplaire et reprend pas à pas les grandes étapes de sa carrière : "Crumb avant Crumb" montre ses premiers travaux à côté des BD qui l’ont inspiré : Les comics de Disney ou les Crime Stories qui ont déniaisé ce grand adolescent dégingandé issu d’une famille catholique entretenant une névrose rampante (les documentaires recueillis en DVD le montrent d’ailleurs dialoguant avec ses frères, bien allumés), et surtout les publications de Harvey Kutzman, Mad Magazine et Help ! où Crumb publie ses premiers dessins.

Toutes les publications de Crumb y sont montrées

Arrivent ensuite la découverte de l’Underground, le mouvement hippie et ce qui l’accompagne : la drogue, le sexe, la revendication pour l’égalité des droits civiques...

Tout en gardant ses distances, Crumb y participe pleinement en lançant ses journaux les plus marquants. Le magazine Actuel en France en est le principal ambassadeur et Crumb y contribue de façon permanente comme en témoignent les nombreuses couvertures présentes dans l’exposition.

Actuel a fait connaître l’oeuvre de Crumb en France

On le voit accompagner le déclin de cette Amérique utopique qui obtient la satisfaction d’une partie de ses revendications mais qui sombre bien vite dans le consumérisme, l’impérialisme mondialisé de ses grandes entreprises, leur immodeste arrogance. Face à elle, il trouve dans l’introspection les forces pour la combattre, fuyant les modes (vous ne verrez jamais en clinquantes pattes d’Eph) y compris musicales : il préfère celle des années 1920 et 1930, avant qu’elle ne soit dévorée par le Show Bizz.

Il s’attaque enfin aux mythes, littéraires comme La Nausée de Sartre ou la biographie de Kafka, puis au mythe des mythes : La Genèse (Denoël Graphic) qu’il transforme à sa façon, même si cette adaptation un peu trop respectueuse du grand texte interpelle ses lecteurs les plus radicaux.

Certaines séquences de l’expo décoiffent...
Les 200 planches de la Genèse sont sur les murs.

Le "style Crumb"

" Crumb a transformé le monde de la bande dessinée, nous dit Paul Gravett, le grand historien anglais de la BD, pour en faire quelque chose de plus adulte, notamment en y introduisant la thématique sexuelle, jusque là impossible dans ce médium. Il y ajoute des éléments personnels, intimes, ce qui est quelque chose de très difficile à réaliser. Il s’est toujours un peu dissocié de la contre-culture, de ces grands mouvements, comme celui des Hippies dans les années 1960. C’est un auteur absolument individualiste, à part, avec un regard spécifique et personnel.

Il y a beaucoup d’imitateurs de Crumb. Son dessin a généré un style -comme on parle aujourd’hui de "style manga"- qui est le "style Underground". Beaucoup de dessinateurs, comme Tardi, comme Swarte et d’autres ont eu une "période Crumb" comme on parle d’une "période bleue" pour Picasso, par exemple. L’arbre généalogique des auteurs issus de Crumb a produit une grande diversité de styles, de formes de bandes dessinées."

Paul Gravett dans l’exposition Crumb au MAM
Un discours très libre sur le sexe
Ed. Denoël graphic

Sa présence dans un musée d’art moderne est aussi frappante pour Paul Gravett : "Il y a eu pas mal de rétrospectives de Crumb : aux Etats-Unis, en Allemagne à Cologne, à Londres... Mais celle-ci est nettement la plus grande que j’ai vue. 700 planches parmi lesquelles les 200 de la Genèse. Il y a ici des documents que je n’ai jamais vus avant : des histoires complètes, des dessins des années 1950, sa collection personnelle de comic books. Avec ses originaux, on peut voir l’évolution constante de ses dessins influencés certes par les grandes BD américaines mais aussi les grands illustrateurs classiques comme Daumier, Hogarth ou Gilray. C’est fascinant de pouvoir admirer la précision et la beauté de ces dessins."

Un coffret de DVD rassemble une série de documentaires sur Crumb. Il est distribué en librairie.

Pour ceux qui voudraient découvrir ce grand auteur, un beau catalogue richement illustré a été publié où l’on retrouve des contributions du dessinateur Joann Sfar, du conseiller scientifique du Musée de la bande dessinée d’Angoulême, Jean-Pierre Mercier, et de l’éditeur et scénariste Jean-Luc Fromental, parmi d’autres personnalités du monde de l’art.
On en saurait finir cette article sans mentionner la publication ces jours-ci de La Crème de Crumb aux éditions Cornélius.

"Sa période de jeunesse, de 1967 à 1971, est la meilleure, nous dit Paul Gravett. Il y est en pleine liberté : c’est une période féconde, riche en nouveautés, rééditée par Cornélius. Dans Parle-moi d’amour (Denoël Graphic) qui a réalisé avec sa femme Aline, il n’est plus un jeune homme mais il continue à parler de libido et de sujets érotiques. Nous avons toujours besoin de quelqu’un comme Crumb pour provoquer, pour nous questionner... Il reste toujours d’ailleurs des gens qui ne le comprennent pas : En Australie, il y est censuré."

De fait, dans l’exposition, nous trouvons ce dessin resté inédit où l’on voit un jeune garçon et un travelo face à un guichet délivrant des certificats de mariage. Ce dessin, conçu pour le New Yorker, commandé par Françoise Mouly, l’épouse d’Art Spiegelman, a été refusé par la direction qui le lui a renvoyé par la poste, sans un seul mot d’explication. Depuis, Crumb le farouche n’a plus produit un seul dessin pour ce journal...

Le dessin censuré par le New Yorker

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

 
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3 Messages :
  • Superbe expo !

    Le conservateur du musée d’art moderne de la ville de Paris (Sébastien G.) serait curieux d’avoir des détails sur la censure de l’affiche de Crumb qui aurait dû être la sublime affiche du Festival d’Angoulème alors qu’il en était le président.

    Cette œuvre figurant dans la dernière salle mériterait selon lui un petit topo explicatif plus fourni.

    Je ne retrouve plus la page du Monde qui relatait cette triste histoire, ActuaBD a quelque chose dans ses archives ?

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    • Répondu par GPoussin le 18 avril 2012 à  20:32 :

      Jean-Marc Thévenet, alors directeur du festival avait refusé l’affiche, la jugeant trop osée (des nichons dans les rues d’Angoulême… shoking !), Crumb a refusé de la refaire, ils ont imprimé l’horreur qu’on connaît (de sinistre mémoire). Crumb, le seul auteur-président de toute l’histoire du festival qui n’a pas eu son affiche !
      Voir, peut-être, pour plus de précisions, son éditeur actuel, Jean-Louis Gauthey (Cornélius) ou Ferid Kaddour (Tête-Rock Underground, du magasin Thé-Troc à Paris) qui avait édité l’affiche (sérigraphiée ?) ou Pascal Pierrey de Picsou Magazine.

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    • Répondu par GPoussin le 18 avril 2012 à  20:34 :

      … ou demander à Paul Carali du Psikopat (qui a aussi édité du Crumb à une époque).

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