"Conquêtes" : une captivante saga intersidérale digne des romans SF

10 juillet 2020 1 commentaire
  • Contrat plus que rempli pour Jean-Luc Istin et sa série collective "Conquêtes" : cinq albums décoiffants, aussi riches que variés, qui nous emportent à l'autre bout de l'univers tout en restant focalisés sur l'humain. Et l'aventure ne va pas s'arrêter là !

Nous vous avions expliqué il y a peu les codes de cette nouvelle série multi-auteurs Conquêtes. Avec plus d’1,5 millions d’albums vendus des aventures des Terres d’Aran (soit les séries Elfes, Nains, Mages, Orcs & Gobelins créées par Jean-Luc Istin), Soleil aurait eu tort de ne pas décliner cette réussite. C’est maintenant chose faite avec Conquêtes, un univers de SF, quasiment de Space Opera, ce qui n’a rien d’étonnant car Istin dirige également la collection Anticipation de Soleil, où cette nouvelle série-concept vient se nicher.

Pour l’éditeur toulonnais, on ne change surtout pas une équipe qui gagne : Istin reste donc aux commandes de ce mantra : "Cinq exoplanètes, cinq armadas, cinq tomes pour un seul envahisseur : l’Homme." Les connaisseurs auront reconnu le célèbre slogan d’Elfes, "cinq peuples, cinq récits, un univers", décliné par la suite aux autres séries des Terres d’Aran. Derrière ces cinq tomes, on retrouve (que !) deux scénaristes : Jean-Luc Istin himself, ainsi que son compère Nicolas Jarry à qui l’on doit entre autres les scénarios d’une des races d’Elfes, la totalité de la série Nains, quatre tomes d’Orcs & Gobelins et un tome de Mages, c’est dire si les deux hommes se connaissent et savent mener leur barque.

L’élément déclencheur commun à chaque récit ? La Terre ne peut plus abriter l’humanité, et cinq armadas de vaisseaux spatiaux sillonnent l’espace en direction de cinq exoplanètes différentes. Et comme ces mondes sont déjà peuplés de vie intelligente, un seul choix est dicté par la survie : conquérir ! Si les récits évoluent donc en fonction des mondes de destination, ils vont également dépendre de l’armada conquérante : d’origine baltique pour le premier tome, puis successivement caucasiens, japonais, américains, canadiens, etc. Des origines qui vont orienter leurs choix face à l’adversité !

Islandia : le feu sous la glace

"Conquêtes" : une captivante saga intersidérale digne des romans SF
Le premier tome est déjà paru

Le premier tome se déroule sur Islandia, planète de glace où une seule race d’autochtones est répertoriée, plutôt peu nombreux. Sur ordre de l’amiral, l’oberleutnant Kirsten Konig est chargée d’établir le contact avec les "Islandiens". Et grâce à son ouverture d’esprit, elle parvient à rapidement amadouer ces êtres sensibles et d’apparence pacifique. Mais depuis son réveil de cryo-sommeil, la jeune oberleutnant souffre de maux de crâne incessants, des vertiges et des hallucinations qui semblent reliés à la planète de glace.

Malheureusement, les événements s’enchaînent et ne lui laissent pas le temps de comprendre les signaux que lui envoie son corps : on lui apprend que la première base, installée auprès du village indigène, a été attaquée ne laissant aucun survivant ni témoin. Konig enquête, et alors que tout accuse les Islandiens, elle creuse une toute autre piste qui va la mener au cœur d’un complot qu’elle n’aurait jamais cru possible.

Premier contact : il faut savoir briser la glace
Conquêtes, Tome 1 : Islandia - Par Istin, Radivojevic & Evangelista - Soleil

Avouons que dès le premier tome de Conquêtes, nous avons été… conquis ! À la lecture, on se passionne pour ce récit dès que les humains mettent le pied sur Islandia : les premiers contacts entre espèces, les difficultés à communiquer et les sentiments ressentis à chaque réussite.. Le tout est amplifié par un suspense qui monte progressivement. De SF, le récit se transforme en thriller : qui attaque les humains ?

Chacun des personnages principaux possède une réelle personnalité. L’éditeur tient à respecter son concept de proposer un récit complet dans chaque album, avec une mise en place, une véritable progression et une conclusion, mais sans néanmoins concéder sur la qualité. Islandia bénéficie donc d’une construction très aboutie, tout en proposant de vrais défis graphiques signés par Radivojevic, notamment quelques superbes doubles-pages. Le tout pour 76 planches au total : le lecteur n’est pas lésé, que du contraire !

Pourqui les rares Islandiens attaquent-ils les humains ? Et comment ?
Conquêtes, Tome 1 : Islandia - Par Istin, Radivojevic & Evangelista - Soleil

Ce premier opus établit également le parallèle entre cette épopée spatiale et celles entreprises par de précédents conquérants terrestres, notamment Christophe Colomb. On glisse donc progressivement d’un récit SF à une réflexion sur la différence, la tolérance et l’ouverture d’esprit : celui qui survit n’est pas seulement celui qui s’impose par la force.

Bref, Jean-Luc Istin signait là l’un de ses meilleurs lancements de série-concept ! Restait bien entendu à confirmer cela par la suite. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que nous n’avons pas été déçus !

Coup de chaleur

Changement d’univers pour le tome 2 (si l’on peut dire), car après l’Islandia glacée, celui-ci se déroule sur la plus chaude des cinq planètes à visiter : Deluvenn. Une planète bleue où l’eau submerge la plupart des terres. Au fond de l’océan et sur les rares sommets émergés subsistent les ruines d’anciennes civilisations qui adoraient une race de pieuvre douée de pouvoirs psychiques...

Progressivement, les humains se rendent compte que la planète est moins déserte qu’ils ne l’avaient cru initialement. Les gigantesques céphalopodes refont surface pour accueillir les Européens qui se sont installés sur les îlots. Mais les aliens ne sont pas aussi pacifiques qu’ils le paraissent et prennent le contrôle de certains humains. Une guerre commence, mais le conflit oppose cette fois l’homme à l’homme…

Conquêtes T2 : © Éditions Soleil, 2019 – Jarry, Benoît
Le T2 bénéficie d’une édition grand format en noir et blanc.

La réussite de ce tome 2 tient autant au travail d’encrage réalisé par Bertrand Benoît (nous vous conseillons d’ailleurs le tirage noir et blanc de l’album), qu’à l’humanité du scénario de Nicolas Jarry. En suivant le personnage central condamné à mort pour un coup de colère en début de tome, le rythme du récit s’amorce très rapidement, et on ne peut s’empêcher de vibrer pour ce gros dur au grand cœur, dont le principal défaut est de parfois s’emporter un peu vite.

Le dessinateur est aussi à l’aise avec les personnages humains qu’avec les extra-terrestres. L’ambiance de ruines ou des moteurs déglingués lui convient d’ailleurs mieux que les espaces propres des vaisseaux aseptisés. Qu’importe, la représentation des peuplades maritimes contrebalance nettement ce petit bémol, avec une belle référence au mythe des Grands Anciens de Lovecraft.

Sans profiter d’un véritable aspect novateur comme dans la double intrigue du premier tome signée Istin, Deluvenn livre un récit plus classique dans sa construction, mais plus attachant dans ses personnages. Sans oublier les magnifiques planches signées par Bertrand Benoît.

Conquêtes T2 : © Éditions Soleil, 2019 – Jarry, Benoît

L’arrivée des Mécas

Decornum, la troisième exoplanète de cette saga est vaste, et ses ressources abondantes pourraient permettre à la colonie japonaise de jeter les bases d’une nouvelle civilisation... si seulement une partie des Aliens, dont le cœur est capable de générer une énergie presque illimitée, ne leur était pas hostile.

À bout de souffle, d’hommes et de matériel, la colonie est obligée de se replier, laissant sur la planète quelques têtes brûlées comme Keïto dont la mission est de récolter des informations vitales à leur survie. La jeune homme va d’ailleurs changer de tactique : finie l’attaque frontale contre les opposants, il va s’infiltrer dans les rangs ennemis pour tenter de percer leur secret… sans se douter que les liens qu’il va nouer seront plus forts qu’imaginés.

Conquêtes T3 : Decornum : © Editions Soleil, 2019 - Jarry, Créty

La nouveauté attractive du troisième tome réside tout d’abord dans les Mécas, presque logiquement adopté par le peuple japonais en fuite. Pas d’arrivée au son de Walkyries, cette fois le récit débute directement sur la planète, alors que les humains ont déjà pris « contact » avec les peuplades en présence. Contact est le bon mot, car si l’un des deux peuples est plutôt pacifique et enclin à accueillir ces envahisseurs, le second ne se laissent pas faire, et met d’ailleurs régulièrement la pâtée aux troupes japonaises.

Si Nicolas Jarry a une fois de plus consciencieusement bâti son intrigue, elle se démarque tout d’abord par le parcours du héros que l’on suit : comment son passé et la relation avec son grand-père vont lui permettre de canaliser ses prédispositions et se sortir de situations critiques.

L’autre grand intérêt de ce troisième tome est de dévoiler les raisons de l’exode terrestre. Pour la première fois, les auteurs expliquent l’état dans lequel la planète était, de quoi apporter de la cohérence à la série… et une prise de recul sur ce qui pourrait nous attendre. Enfin, la relation avec les humanoïdes est crédible, voire touchante. Certes, le spectre d’Avatar flotte non loin, mais le tout est suffisamment bien agencé pour qu’on ne s’y attarde pas.

La Terre, rendue invivable par les humains.
Conquêtes T3 : Decornum : © Editions Soleil, 2019 - Jarry, Créty

Stéphane Créty semble d’ailleurs s’investir pleinement dans le graphisme de cet album, au point qu’une grande partie de cette réussite doit lui être attribuée. Aussi à l’aise dans les mécas qu’avec les extra-terrestres et leurs multiples formes, il rend aussi bien les combats que les émotions ressenties par les humanoïdes, ce qui reste souvent un vrai défi. De plus, la conclusion organico-métallique de l’album lui donne l’occasion de livrer de superbes planches.

Bras de fer

Ce quatrième opus est sans doute l’un de nos préférés. Tout d’abord car il met en place l’héroïne Cocks, une vraie badass au caractère méchamment orageux. Puis parce qu’il nous met en face d’un véritable ennemi, quantifiable, préférable à une multitude trop impalpable.

L’armada des USA pensait qu’Uranie, une planète visiblement abandonnée, allait leur offrir paix et prospérité. En effet, la planète est habitable même si toute forme de vie intelligente semble avoir disparu. Pourtant, des traces d’une civilisation parsèment le grand désert et c’est au cours d’une expédition que deux space-marines cyborgs découvrent des cités démontrant l’exceptionnelle avancée technologique de ses habitants.

Conquêtes T4 : Uranie : © Editions Soleil, 2019 - Istin, Louis

Ils sont aussi interloqués par leur aspect comparable aux grands singes. Lors de fouilles, un scientifique déclenche malgré lui le réveil de ce qui a causé la perte des Uraniens : une intelligence artificielle prénommée Akarus, et qui défie les humains en présence. Pour survivre, il leur faudra le vaincre, lui qui a décimé ses propres créateurs et s’ennuie depuis des siècles.

Amateurs de récits linéaires, fuyez cet album ! Uranie présente effectivement beaucoup de flash-back, mais c’est pour mieux dépeindre la vie de cette héroïne pas comme les autres. D’entrée de jeu, on ne s’y trompe pas : Istin ne met pas le focus sur la planète, le peuple ou l’invasion ; tout tourne autour de cet étonnant personnage, qui s’est forgé une carapace aussi blindée que les membres qu’elle s’est construite. Pour mieux nous faire entrer dans la tête de son héroïne, Istin multiplie les hors-textes : entre humour et amertume, Cocks devient très rapidement attachante, au point que l’on ne peut rapidement plus se passer d’elle.

Conquêtes T4 : Uranie : © Editions Soleil, 2019 - Istin, Louis

Le jeu qui va alors prendre place va surtout opposer deux joueurs : notre héroïne dont la différence devient le (seul) vrai atout des humains, et cette IA qui décide de déclencher l’ensemble de ses armes contre l’envahisseur. Proposant une nouvelle fois un final intéressant qui permet de donner une autre perspective à l’histoire, Istin nous divertit, nous fait rire, et nous touche, bref tout ce qu’on attend de ce type de récit.

Quant au dessin, Stéphane Louis n’est jamais aussi doué que lorsqu’il est bien canalisé. Il livre ici sans doute l’un de ses plus beaux albums, aussi pointu dans les émotions de son héroïne que dans les paysages de cette planète plutôt désertique, ou ces étonnants robots-singes.

Conquêtes T4 : Uranie : © Editions Soleil, 2019 - Istin, Louis

Cul de sac

Cette fois, les vaisseaux de la flotte canadienne gravitent autour d’Enorus pendant que les autorités recherchent le meilleur endroit possible afin d’y implanter une première colonie. C’est du moins la version officielle. La vérité ? Un phénomène de glaciation aussi brutal qu’inattendu a étouffé tout espoir de pouvoir un jour y vivre !

Enorus est morte et la flotte n’a pas suffisamment de ressources pour rallier une autre planète, à moins qu’elle ne sacrifie la moitié de ses vaisseaux, soit 200.000 personnes. Le gouverneur Murphy doit trancher...

Après un trajet de milliards de kms, la déception est au bout du voyage...
Conquêtes, Tome 5 : Enorus : © Editions Soleil, 2020 - Jarry, Istin, Créty

Même si l’on s’attendait à ne pas tourner en rond, vu la qualité des quatre premiers opus, la surprise est au rendez-vous de ce cinquième opus. Car la planète à conquérir est tout simplement devenu invivable ! Si cette hypothèse de base, parfaitement plausible, a énervé certains lecteurs qui s’attendaient à revivre une cinquième colonisation, nous l’avons pour notre part trouvé novatrice et génératrice de situations nouvelles.

En effet, Istin et Jarry qui signent à deux ce « dernier » scénario, ont tous les deux réunis le meilleur de leur écriture respective pour livrer un opus aussi riche en rebondissements qu’en humanité. Le terme "humanité" n’est pas toujours à prendre dans son aspect positif, car c’est bien aux limites de choix humains que nous conduisent les deux scénaristes. À défaut d’extra-terrestres à coloniser, l’adage « L’homme est un loup pour l’homme » prend cette fois une tournure aussi spéciale que spatiale.

Conquêtes, Tome 5 : Enorus : © Editions Soleil, 2020 - Jarry, Istin, Créty

Pour son second album au sein de cette série de cinq, Stéphane Créty réalise un beau travail, même s’il donne l’impression de se sentir un peu à l’endroit dans les coursives étouffantes des vaisseaux. Accompagné par les couleurs d’Olivier Héban, l’ensemble ne perd heureusement pas en force et en qualité par rapport au reste de la série, multipliant les effets d’écrans interposés et d’explosions pas toujours véridiques, mais diablement efficaces ! Peut-être l’occasion de saluer une dernière fois ses co-auteurs Istin et Jarry, avant de partir pour d’autres horizons ? Nous verrons…

Les cinq premiers tomes de Conquêtes sont disponibles dans un coffret collector

Ce tome 5 est vendu avec un petit carnet de croquis, qui accompagne aussi la réédition du tome 1. Même si on regrette qu’il soit en format A5, vu le grand nombre de dessins dans chaque double-page consacrée à chaque planète/album, ce petit cadeau démontre tout le travail réalisé par les dessinateurs pour une série qui marque réellement son empreinte dans le Space Opera en bande dessinée.

La profondeur d’un roman alliée aux avantages de la BD

Globalement, Conquêtes possède tous les attraits pour combler un lectorat exigeant. Tout d’abord, cette volonté de tomes indépendants et autoconclusifs permet une nouvelle fois d’arrêter son choix sur l’album qui vous plaira le plus, sans suivre un ordre quelconque. De plus, chaque album bénéficie d’une vraie histoire, aussi riche que différente. Forts de leur expérience, Jean-Luc Istin et son équipe parviennent à découper le récit pour maintenir le lecteur en haleine de bout en bout, n’hésitant à proposer des planches avec plus de dix cases et beaucoup de textes, avant de laisser la place pour une double splash-page !

Le tome 6 paraîtra le 6 octobre

Le défi de présenter des personnages attachants allié à une intrigue suffisamment épaisse est à chaque fois relevé. Le résultat donne donc lieu à des récits de plus de soixante pages, dont la densité comblera les amateurs de récits denses et très bien construits. Malgré quelques approximations qui ne titilleront que les fans d’astro-physiques, les univers présentés possèdent cet aspect crédible qui renforce l’implication à la lecture. Bref, ce sont de parfaits albums à emmener en vacances, pour partir vers des planètes éloignées et vibrer aux côtés de ces explorateurs d’un nouveau genre.

Comme nous l’imaginions à la lecture du premier tome, la série ne va d’ailleurs pas s’arrêter en si bon chemin : un tome 6 est déjà annoncé pour le mois d’octobre prochain. Il s’agira cette fois de suivre la flotte russe qui arrive sur une planète à la jungle dense, poisseuse et humide, où un ennemi invisible les cerne. Voilà qui laisse présager un nouveau cycle, que l’on espère aussi réussi que le précédent.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Sur le même sujet, lire également "Conquêtes", le multi-univers SF de Soleil

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1 Message :
  • Je partage totalement cette analyse de la série.

    Conquêtes est une superbe surprise malgré la multiplication des séries à thème et de one-shot.

    A l’image de ce qu’il a fait en heroic-fantasy avec les terres d’Arran, Jean-Luc Istin a cette capacité à construire (et diriger) des histoires solides et, malgré des thématiques finalement assez classiques (IA hors de contrôle, espèce extraterrestre psyactive...), à réussir à capter l’attention du lecteur...

    Vivement le prochain cycle d’aventures, voir même suite aux premiers tomes puisque les fins laissent souvent des portes ouvertes vers une suite !

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