Coup de cœur : "Le Roi des bourdons", le chef-d’oeuvre de David de Thuin enfin réédité

12 décembre 2019 2 commentaires
  • Quinze ans après avoir auto-édité et distribué ce récit sous forme de petits fascicules, David de Thuin le réédite en grand format, complètement revu et redessiné. Aussi distrayant que poignant, cette histoire d'apparence facile dévoile peu à peu toute sa force et son universalité. Il est d'ailleurs sélectionné (à raison) dans la sélection officielle du d'Angoulême 2020.

Il n’y a aucun lien entre le Roi des mouches, une trilogie signée Mezzo & Pirus également sélectionnée par le FIBD d’Angoulême il y a quelques années, et ce Roi des bourdons. Le héros du récit de David de Thuin se place d’ailleurs aux antipodes de celui créé par le tandem : il est plutôt bien dans ses baskets, en tout cas plus que son frère chômeur et alcoolo qui zone toute la journée dans le canapé de leur appart commun, et sa mère hospitalisée atteinte de la maladie d’Alzheimer.

Concernant notre héros, Zola, il est auteur de BD. Enfin, disons qu’il aimerait bien... Mais les projets qu’il soumet aux toutes puissantes éditions Chatterbooks, unique maison d’édition de Chattertown où il travaille comme manutentionnaire, sont systématiquement refusés. Pour tout dire, ici on est plus enclin à faire prospérer leur poule aux œufs d’or, les aventures d’Hyperclébard le super-héros qui quotidiennement sauve les habitants de Chattertown de divers périls, qu’à accepter les œuvres intimistes de jeunes auteurs en herbe.

Coup de cœur : "Le Roi des bourdons", le chef-d'oeuvre de David de Thuin enfin réédité

Mais un jour, alors qu’il travaille avec son frère dans le jardin de sa mère laissé en friche, Zola sauve un bourdon de la noyade. Il n’imaginait pas que ce geste anodin allait peut-être changer sa vie à tout jamais. Ce geste désintéressé, témoignage de la pureté de ses intentions, lui vaut la gratitude des bourdons. Les insectes se placent autour de lui, créant une forme de costume qui lui permet de voler. Et ils lui proposent également leur gelée royale, un liquide qu’ils sécrètent et qui permet à Zola de posséder une force démultipliée. Métamorphosé en super-héros, Zola le « Roi des bourdons » va alors devenir le rival – dans la vraie vie – d’Hyperclébard...

Dès 2005, les amateurs de bande dessinée voient apparaître de curieux petits fascicules en format A5 dans certaines de leurs librairies. Même pas de code-barre sur les premiers volumes, cette autoédition sent le travail artisanal. Pourtant, dès qu’ils ouvrent chaque mince recueil composé d’une trentaine de planches, il y a un choc, une osmose immédiate qui s’en dégage. Impossible de savoir si l’auteur ira au bout de ce récit découpé en chapitres, mais qu’importe, les albums se vendent et le bouche-à-oreille fait son œuvre.

En effet, Le Roi des Bourdons se glisse entre l’autobiographie et les récits de super-héros. Tout dans ce Zola, manutentionnaire dans une grosse maison d’édition -que l’on devine être Dupuis vu que l’album est imprimé à Marcinelle - et auteur de BD la nuit, respire la sincérité. Et dans le même temps, ce récit d’un simple homme aux valeurs positives qui devient un super-héros a de quoi passionner et intriguer !

Si David de Thuin n’était alors pas ouvrier chez Dupuis, il avoue lui-même qu’il a profité de sa stabilité d’alors et des revenus tirés de ses publications chez les « gros éditeurs » pour pouvoir mettre tout ce qu’il avait dans le ventre dans ses auto-publications et les financer. Un pari gagnant car Le Roi des bourdons parvient à passionner et émouvoir à la fois, opérant comme un trait d’union entre les romans graphiques et la bande dessinée populaire, le tout porté par le trait sûr et d’apparence innocente de David de Thuin.

Un graphisme doux et crédible lui permet de créer une réelle ville avec ses règles assez communes à laquelle on s’identifie, et dans le même temps ces deux super-héros qui rivalisent de bonnes actions. L’art de de Thuin est de multiplier les réflexions : Le Roi des bourdons traite bien entendu de notre société, de notre regard sur les "héros", mais il aborde également en profondeur le monde de l’édition : ce qui est bankable est doit être promu et dépasse en importance des récits parfois plus profonds et universels, même s’ils sont parfois jugés inintéressants par les décideurs. Et puis, ces auteurs obligés d’entrer dans un moule pour payer leurs fins de mois, afin de réaliser les aventures de personnages auxquels ils ne croient pas. Sans compter qu’ils sont plus facilement remplaçables en cas de pépin...

À la suite de ces cinq fascicules brochés à la couverture rouge, paraît en 2007 l’épilogue de cette saga auto-éditée à l’étonnante couverture bleue. L’auteur avait-il épuisé son stock de papier rouge ? Non, il a juste voulu marquer le lecteur avec une conclusion en coup de poing qui donne une toute autre dimension à tout ce qu’on a pu lire auparavant. Beaucoup de lecteurs ont alors été durablement impressionné par Le Roi des bourdons, en grande partie grâce au retournement de situation final. Une conclusion qui a marqué profondément les lecteurs, jusqu’à espérer que cet album puisse finalement voir le jour.

Une planche A5 réalisée en 2005...

Au diapason des thématiques évoquées dans ce récit, ce rêve est devenu réalité, car Glénat vient de publier ce qu’on peut considérer comme une intégrale de six fascicules. Cette édition cartonnée en grand format dépasse néanmoins la simple réimpression car l’auteur a entièrement revu son récit, en modifiant le découpage et les dialogues aux fins de conserver toute sa force initiale et de bénéficier d’améliorations grâce à l’expérience acquise au fil des années. Un cahier graphique de huit pages de recherches graphiques clôt l’album..

... comparée à sa version actuelle.

Mêlant l’autobiographie, une satire mordante du milieu de l’édition, le monde des super-héros, l’acceptation du deuil, la déshumanisation de la société, et une puissante introspection psychologique, Le Roi des bourdons, empreint d’humour et de tendresse, est un livre ébouriffant très légitimement remarqué par le jury du FIBD d’Angoulême. Nul besoin pourtant d’attendre la fin du festival pour vous ruer chez votre libraire et profiter pleinement des quatre-vingts planches du Roi des bourdons : plaisir et émotion assurés !

(par Charles-Louis Detournay)

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