Gess nous entraîne dans les méandres obscurs des Contes de la Pieuvre

11 décembre 2019 0 commentaire
  • Il s'est fait connaître avec "Carmen McCallum" et a véritablement convaincu les amateurs chevronnés avec "La Brigade chimérique". La dernière production de Gess nous apporte un passionnant polar parisien, psychologique, fantastique et envoûtant. Une réussite qui n'a pas laissé indifférent le jury de sélection du Festival d'Angoulême qui l'a retenu dans sa sélection officielle de l'édition 2020.

Gess nous entraîne dans les méandres obscurs des Contes de la PieuvreLa carrière de Gess est atypique, ponctuée d’expérimentations diverses, au gré des envies d’un auteur décidé à décliner au mieux son goût pour le polar, la science-fiction et le fantastique. Sa première série Teddy Bear est publiée chez Glénat, mais c’est Olivier Vatine à qui il montre ses dessins depuis longtemps, qui le convainc de rejoindre le label qu’il a créé chez Delcourt : Série B. La série que le dessinateur réalise alors avec Fred Duval : Carmen McCallum, lui apporte la notoriété .

« Cette série ambitieuse et parfaitement maîtrisée n’en finit pas de nous réjouir. Elle s’affirme de plus en plus incontournable dans le genre SF », écrivions-nous à la sortie du tome 8… sans savoir que ce serait le dernier dessiné par Gess. Il préfèra quitter la série en 2008, afin de se consacrer à des projets plus personnels. C’est au sein de la petite maison d’édition de L’Atalante que nous le retrouvons, associé au romancier (et dès lors scénariste), Serge Lehman.

Les deux auteurs se lancent dans une ambitieuse série au rythme effréné : six tomes comprenant chacun deux histoires, pour une série complète publié en un an. Cette parution fait hommage aux feuilletons du début du XXe siècle, une passion qui a réuni Gess & Lehman. Leurs héros ont également la vocation de redonner leurs lettres de noblesse aux anciens personnages européens, issus de la littérature française populaire et souvent tombés dans l’oubli au profit de leurs rivaux américains.

Une bouleversante Brigade

Aussi innovant dans le concept, la thématique, le découpage que dans le traitement graphique, La Brigade chimérique donne un coup de jeune aux super-héros européens. Et l’engouement provoqué va surtout être accueilli chez Delcourt (Metropolis et Masqué scénarisés par Serge Lehman), tandis que Gess reste fidèle à L’Atalante en y publiant L’Homme truqué toujours avec son scénariste Lehman, et toujours dans la foulée de la Brigade, non sans être retourné chez Delcourt pour un Jour J.

Le Dr Mabuse et le Nyctalope
La Brigade chimérique - Lehman & Gess - L’Atalante

C’est d’ailleurs chez Delcourt que Gess et Lehman signent leur nouvelle série en 2015. Seul problème : alors qu’ils ont déjà largement mis en scène ce personnage dans La Brigade chimérique et L’Homme truqué, les deux auteurs essuient un refus de la part des ayants droits : pas question de donner le nom du Nyctalope à cette nouvelle série ! Changement donc de titre pour cet Œil de la nuit… Malheureusement, le public ne suit pas. À cause de ce titre, selon les auteurs ! Ou parce que cette multiplication de séries a émoussé son intérêt ? Quoiqu’il en soit, les auteurs terminent prématurément leur production en 2016 après trois tomes.

Et c’est à ce moment-là que Gess ressort à l’éditeur David Chauvel chez Delcourt un projet initié en 2011 auprès du site 8 Comix, comme il nous l’a expliqué. Gess scénariste ? Bien sûr ! Il avait d’ailleurs commencé avec ses propres scénarios pour Teddy Bear. Et même lors de sa collaboration avec Fred Duval, il a continué à scénariser pour d’autres auteurs, avec Kazandou, Ultima Parano, sans oublier son implication dans les récits menés conjointement avec Serge Lehman.

Place à la Pieuvre

Delcourt publie donc en 2017 La Malédiction de Gustave Babel, un imposant pavé de près de deux cents pages, qui met en scène un étonnant tueur polyglotte dans un Paris un peu fantasmé. Ce récit hors norme qui prend place entre 1890 et 1923, est sous-titré Un récit des Contes de la Pieuvre. Avec cet énigmatique vocable, on comprend que Gess a d’emblée imaginé plusieurs récits autour de la Pieuvre, cette mafia parisienne recherche et utilise des talents particuliers.

Car d’un certaine manière, Gess continue de déployer les thématiques abordées avec Serge Lehman : cet engouement pour un fantastique parisien, pour ces personnages hors normes qui doivent apprendre à gérer leur pouvoir. Sauf que l’auteur cherche à se concentrer sur un seul personnage, à comprendre sa façon de penser pour entrer dans la personnalité du héros.

Là où La Malédiction de Gustave Babel innovait déjà dans sa présentation, sa mise en scène et son adéquation de ton entre le fond et la forme, le second tome paru en 2019 enfonce poursuit cette démarche, consacrant désormais Gess comme un auteur fondamental, que cela soit pour son écriture ou son graphisme ! Le Destin de trouveur qui instaure donc bien l’esprit de la série des Contes de la Pieuvre imaginée par l’auteur dès 2010 propose une fois de plus un long récit de deux cents pages, composé de plusieurs chapitres.

Une introduction au couteau
Un Destin de Trouveur - Par Gess - Delcourt

Il met en scène Émile Farges : il est « Trouveur ». Comprenez qu’à l’aide d’un caillou jeté sur une carte, il peut localiser la personne ou l’objet qu’il recherche. C’est ainsi qu’il a rencontré Léonie en 1875, l’amour de sa vie, fille de Mama-Brûleur, redoutable activiste anarchiste féministe. Décidé à mettre son talent au service de la justice, Émile devient inspecteur. Couronné de succès jusqu’à ce que sa route croise le plus monstrueux et inarrêtable tueur en série qui sévit à Paris en 1888 : l’Hypnotiseur. Alors que son collège perd la vie, Émile s’en sort de peu, mais reste terrassé chaque nuit dans un horrible rêve qui le poursuit sans cesse.

Reconnu comme l’un des meilleurs Trouveurs de sa génération, Émile continue pourtant de mettre son talent au service de la collectivité. Mais son don le contraint à changer de camp, lorsque La Pieuvre l’embauche, contre sa volonté, pour retrouver la femme et la fille d’un de leurs chef, La Bouche. Émile est placé dans une situation impossible, car son talent ne peut empêcher les événements de s’enchaîner, provoquant des conséquences inattendues.

Un récit hypnotique

Dès la couverture, on sent que l’auteur et l’éditeur n’ont pas lésiné sur les moyens pour nous entraîner dans leur univers. Derrière le personnage, une splendide carte de Paris aux fins traits dorés séduit autant qu’elle intrigue. De quoi donner envie de s’asseoir confortablement pour profiter de cet épais volume au dos toilé.

Dès les premières pages, c’est le choc ! On est jeté dans ce Paris de la fin du XIXe siècle, dessiné avec passion et minutie par l’auteur. D’entrée c’est la surprise de la découverte du talent du personnage principal, immédiatement aux prises avec un monstrueux prédateur dans une confrontation qu’il perd malheureusement. Les flashbacks aux ambiances vertes permettent de dresser progressivement un galerie des portraits de de cette famille extraordinaire : Émile le Trouveur, mariée à Léonie la Vorace, capable de déployer une force surhumaine lorsqu’elle est en colère et dont le croisement des gênes a engendré cette belle enfant doté d’une habilité au vol bien étonnante pour la fille d’un inspecteur de Police...

Même si Un Destin de Trouveur peut être lu totalement indépendamment de La Malédiction de Gustave Babel [1], les premiers lecteurs retrouveront avec plaisir ces ambiances parisiennes particulières ainsi que cette galerie de personnages étonnants. Gess va pourtant nettement plus loin dans cette nouvelle histoire : il multiplie les incursions psychologiques alors qu’il s’était surtout focalisé sur deux (voire trois) individus dans Babel. De plus, le tempo du récit est beaucoup plus rythmé, entraînant le lecteur dans un tourbillon d’événements et dans une lecture addictive ! Enfin, Paris qui n’était qu’un personnage secondaire dans Babel passe au premier plan comme la couverture le présente, que cela soit par le truchement des cartes omniprésentes pour le Trouveur, ou par celui des multiples quartier de la capitale visités par les protagonistes.

Malgré un format réduit, Gess propose une narration dense mais très fluide, grâce entre autres à ses codes couleurs et ses cadrages
Un Destin de Trouveur - Par Gess - Delcourt

Moins omniprésents que les longues séquences oniriques de Babel, les rêves (ou les cauchemars restent un élément déterminant dans cet ouvrage. En particulier, la mince frontière qui existe entre ceux-ci et la réalité.

Tout dans le graphisme de Gess sert le propos : en jouant sur les contours de ses cases pour influer sur ce sentiment de réalité, dans les couleurs qui tranchent dans les séquences monochromatiques et dans le cadrage aux dessins parfois déformés, qui indiquent l’état de tension psychologique des personnages principaux.

Que cela soit pour son décor, sa narration innovante, son graphisme à la fois précis et enlevé, la psychologie de ses personnages et son suspens passionnant, Un Destin de Trouveur mérite pleinement sa place dans la sélection du FIBD d’Angoulême.

(par Charles-Louis Detournay)

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Visuels : Gess - Delcourt, 2019.

[1Si la lecture des deux albums permet de retrouver pas mal de personnages récurrents, on y retrouve aussi un petit anachronisme chronologique.

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