"Des Bâtisseurs" : les fragiles et dantesques architectures de Yannis La Macchia

2 juin 2017 0 commentaire
  • Le dessinateur genevois publie son premier livre chez Atrabile. "Des Bâtisseurs" est un ouvrage qui nous emmène hors des sentiers battus (voire rebattus) de la bande dessinée. Évocation de la passion de bâtir qui anime les hommes depuis les premières civilisations, son ouvrage est aussi une tentative - réussie - de sortir des traditionnels plans des architectes du récit.

Les éditions Atrabile célèbrent cette année leurs vingt ans. Elles le font de belle manière : en suivant leur ligne éditoriale, exigeante, ouverte, explorant les confins de la bande dessinée et de l’art contemporain.

Après Sascha Hommer, Michael DeForge, Gabrielle Picquet et Alex Baladi en début d’année, Yannis La Macchia et Helge Reumann nous emmènent ce printemps encore plus loin dans l’expérimentation graphique et narrative. Des expériences sur le fil du rasoir, déstabilisantes, percutantes, comme seules les avant-gardes le sont.

Des Bâtisseurs, de Yannis La Macchia, ne dénote pas. Il y est en effet beaucoup question d’équilibre, au propre comme au figuré. Le dessinateur, membre fondateur du collectif genevois Hécatombe et lauréat en 2005 du Prix Rodolphe Töpffer pour son livre The Beauty and New Fashion Hall, invente un monde peuplé d’êtres qui semblent préoccupés uniquement d’amour et d’architecture. Le point de départ de son travail est d’ailleurs le livre de l’architecte néerlandais Rem Koolhaas, Delirious New York (1978).

Dans cet ouvrage majeur pour qui s’intéresse à l’architecture urbaine, Rem Koolhaas reconstitue l’histoire de la construction de Manhattan. Il qualifie celle-ci de "pierre de Rosette du XXe siècle". Yannis La Macchia dessine un monde où cette pierre de Rosette aurait été oubliée. Sans trame narrative déterminée, mais avec des séquences dont l’ensemble acquiert une signification. Sans personnages identifiés, mais avec des figures dont l’humanité ne fait aucun doute. Il détruit la narration classique pour mieux construire son fantasme graphique : élaborer son livre comme ses figures échafaudent leur monde, oscillant entre une extrême densité et une absence d’artificialité, hésitant entre la pesanteur de la matière et la fragilité des équilibres.

"Des Bâtisseurs" : les fragiles et dantesques architectures de Yannis La Macchia
Des Bâtisseurs © Yannis La Macchia / Atrabile 2017
Des Bâtisseurs © Yannis La Macchia / Atrabile 2017
Des Bâtisseurs © Yannis La Macchia / Atrabile 2017

Des femmes et des hommes, dont nous ne savons rien, sont occupés à construire. Ils s’alimentent de que ce l’océan leur apporte, sans savoir d’où vient cette nourriture providentielle. Ils s’embrassent et font l’amour, parfois, pour certains d’entre eux. Et ils bâtissent, tout le temps, partout, dans tous les sens. Ils assemblent ce qui semble être des planches de bois, ils assemblent jusqu’au ciel, jusqu’à ce que les pages soient emplies de traits, jusqu’à l’étourdissement, jusqu’à détruire finalement.

Ces figures construisent des caisses, des abris, des tunnels, des échafaudages, des plateformes, des machines infernales. Elles construisent sans cesse et sans autre but apparent que celui de construire. Elles détruisent aussi, avec violence et soudaineté, ouvrant des brèches, des fissures, puis des failles et des gouffres. Le résultat, irrationnel, tient par miracle.

S’agit-il de reconstruire une ville, de rebâtir une civilisation, d’apporter un peu d’organisation et de fonctionnalisme dans un territoire aux apparences sauvages ? Certainement pas. Les bâtisseurs font fi des cactées envahissantes et s’approprient les impressionnants baobabs, qui deviennent eux-mêmes des éléments d’architecture. Les bâtisseurs sont d’ailleurs, d’une certaine manière, atteints eux aussi par la sauvagerie de ceux qui ne vivent que dans un seul but, par cette sorte d’état primitif dans laquelle peut pousser une manie qui confine au délire.

Des Bâtisseurs © Yannis La Macchia / Atrabile 2017
Des Bâtisseurs © Yannis La Macchia / Atrabile 2017
Des Bâtisseurs © Yannis La Macchia / Atrabile 2017

Tout cela ne signifie pas pour autant une absence totale de structure dans l’ouvrage de Yannis La Macchia. En contrepoint de ses élucubrations architecturales, il donne à voir des visages, en pleines pages, formés de quelques traits aussi épars qu’ils se font nombreux quand il s’agit de représenter une construction. Ajoutant également quelques dialogues, prouvant par là que ses figures sont humaines, il crée un rythme alternant respirations et immersions en apnée dans ses dantesques paysages architecturaux.

Son trait lui-même est à l’image de ses figures et de leurs constructions. La plupart du temps fin et fragile, prêt de se rompre, faussement hésitant mais aussi habile avec les lignes droites qu’avec les courbes, le dessin de Yannis La Macchia possède à la fois la spontanéité, la transparence et l’assurance de certains croquis d’architecte. Ponctuellement, des zones sombres, voire noires, viennent rappeler à la fois la densité de la matière et la réalité de son travail : il s’agit bien de dessins, et il n’est pas question de le faire passer pour autre chose. Il n’empêche que l’audace de certaines pages, mélangeant vigueur et impression d’éphémère, s’approchent d’une forme de grâce.

Un choix inhabituel vient accentuer l’idée d’expérimentation. Au long des 150 pages qui composent l’ouvrage, nous passons d’un blanc cassé à un jaune vif, suivant un subtil dégradé. Si ce choix ne paraît pas d’un intérêt primordial, il participe de l’œuvre et contribue à désorienter le lecteur, en lui laissant croire à la fin de sa lecture qu’il n’a plus entre les mains le même livre qu’au départ. Cet effet est encore renforcé par les pages centrales, qui se déploient, faisant apparaître une vue panoramique sur les constructions de Yannis La Macchia et de ses figures.

Des Bâtisseurs © Yannis La Macchia / Atrabile 2017
Des Bâtisseurs © Yannis La Macchia / Atrabile 2017
Des Bâtisseurs © Yannis La Macchia / Atrabile 2017

Le dessinateur n’oublie cependant pas son inspirateur, à savoir Rem Koolhaas. Dans Delirious New York, l’architecte s’attarde sur l’île de Manhattan. Yannis La Macchia trace un monde qui semble lui aussi insulaire. Pour Rem Koolhaas, Manhattan est "une expérimentation collective qui transforme la ville entière en usine de l’artificiel" : nous ne saurions mieux décrire ce qu’imagine le dessinateur. Il paye d’ailleurs son tribut au mouvement déconstructiviste, dont Rem Koolhaas fut l’un des acteurs. En parallèle au déconstructivisme (ou déconstructionnisme en Europe), Yannis La Macchia interroge la forme construite, remet en cause son harmonie et sa stabilité et propose à la place un apparent chaos, fragmenté et imprévisible.

Comme celle de New York, l’architecture inventée par Yannis La Macchia est composée de couches et de strates, est formée d’une masse bâtie "où le naturel et le réel ont cessé d’exister" et se caractérise par son "hyperdensité". Nous y retrouvons également des folies architecturales dignes de Coney Island, où l’illusion des attractions devient le cadre des déambulations de l’homme urbain. Nous comprenons donc que le dessinateur suisse s’est approprié le travail de l’architecte néerlandais, pour nous en livrer à la fois une traduction et une interprétation sous forme graphique.

L’ouvrage de Yannis La Macchia mérite par conséquent une attention particulière. Sans se soucier de pédagogie ou de théorie, il constitue un pont entre dessin et architecture. Sans renier ce qui est au cœur de la bande dessinée - créer des séquences qui font sens -, il explore des formes narratives qui obligent l’imaginaire à se renouveler. Enfin, que ce soit par la fragilité de son trait ou par quelques effets de mise à distance ironique ou humoristique, il admet que son travail n’est qu’une part d’un ensemble bien plus vaste - comme une pierre dans un ensemble architectural.

Des Bâtisseurs © Yannis La Macchia / Atrabile 2017

Voir en ligne : Le site de l’auteur

(par Frédéric HOJLO)

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19 x 26 cm - 152 pages en bichromie - broché sous jaquette américaine - parution le 21 avril 2017 - commander ce livre chez Amazon ou à la FNAC.

Consulter le site de Yannis La Macchia.

Les citations de Rem Koolhaas sont extraites de : New York Délire. Un manifeste rétroactif pour Manhattan, traduit de l’anglais par Catherine Collet, éditions Parenthèses, collection Architectures, 2002.

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