Dieu n’habite pas La Havane : chroniques d’espoir et de mélancolie

15 février 2021 0
  • Adapté du roman de Yasmina Khadra et publié par Michel Lafon, ce roman graphique nous transporte dans une Cuba romancée. Don Fuego, un chanteur en fin de carrière, traverse une crise existentielle quand il croise Mayensis, une jeune fille d'une grande beauté, fuyant son passé et... elle-même.

Beaucoup considèrent Cuba comme une nation à mi-chemin entre la réalité et le mythe, une terre peuplée de légendes et d’images captivantes issues des années « glorieuses » de la révolution ou encore la beauté naturelle de ses paysages. Il ne nous surprend pas qu’elle soit aussi une source d’inspiration pour de nombreux artistes, dont l’écrivain réputé Yasmina Khadra qui s’est approprié cette île pour en faire le décor de son histoire.

L’équipe qui a adapté le roman se compose d’auteurs solidement capés : on doit le scénario à Véronique Grisseaux longtemps coloriste et depuis scénariste à succès pour la jeunesse et la BD (Totally Spies, Danse, Meilleures Ennemies... mais aussi pendant huit ans pour la série TV Un Gars/Une Fille). Arnaud Floc´h (Les Otages, Derniers Jours de la courte vie d’Emmett Till, Mojo Hand, Monument Amour...) et les couleurs par Christophe Bouchard (L’Émouvantail, Mojo Hand, La Vénus du Dahomey...). Un trio qui a construit une BD à l’atmosphère riche en détails et en émotions évoquant la musique, le soleil, la mer...

Dieu n'habite pas La Havane : chroniques d'espoir et de mélancolie

Amours et musique

La trame du récit suit les pas de Juan del Monte Jonava, grand chanteur du Buena Vista Café. Âgé de cinquante-neuf ans, il se sent au sommet de sa carrière quand il apprend qu’il sera mis à la rue par une nouvelle administration. Confus et se sentant déclassé, il rentre chez lui l’esprit en peine quand il croise Mayensis, une très jeune femme sans-abri d’une beauté féroce.

Quelques jours plus tard, Juan la retrouve blessée après avoir subi une tentative de viol et décide de l’héberger, inquiet qu’elle croise le chemin d’un assassin qui hante le quartier depuis quelques jours. Le temps passe et les cicatrices physiques et psychologiques de Mayensis commencent à guérir.

En même temps, la carrière de « Don Fuego » semble se rétablir peu à peu, grâce à de petites productions privées. Le lien entre les Mayensis et lui devient de plus en plus étroit et l’amour fleurit avec force et passion. Juan chante dans des soirées privées et Mayensis lui écrit des poèmes qu’elle lui récite au bord de la mer.

Tout est pour le mieux entre eux jusqu’à ce qu’ils soient invités à l’anniversaire du ministre de culture. Entourés par l’élite du pays (Fidel Castro y compris), leur espoir d’accéder au premier cercle de la société cubaine est tangible. Mais Mayensis s’absente pendant un temps un peu long et Juan commence à s’inquiéter. Après avoir fouillé toute la villa, il la retrouve aux bords d’une forêt, un cadavre à ses pieds. Auto-défense, prétexte-t-elle. Juan sait que leur sort est scellé. Alors qu’ils arrivent à s’échapper dans la nuit, il doit la calmer alors qu’elle semble sous l’emprise d’une attaque de panique. Mais elle le poignarde soudainement et s’enfuit dans la nuit.

Notre héros en réchappe de justesse. Se réveillant d’un long coma, il apprend que les enquêteurs recherchent Mayensis, suspectée d’être coupable des différents meurtres qui ont eu lieu dans le quartier. Don Fuego se rétablit lentement et retrouve peu à peu son statut de figure dorée de la musique. Plusieurs années s’écoulent, mais le souvenir de cette rencontre trouble le poursuit sans qu’il puisse comprendre la nature de leur histoire, ni lever le mystère sur la personnalité de Mayensis, dont il découvre néanmoins le véritable prénom : Candela.

Attractif et puissant, mélancolique aussi, ce roman graphique nous offre une histoire complexe, avec des personnages solides, capables de se révéler dans une simple réplique ou une réflexion originale. Les ambiances se construisent sur des petites nuances dans les gestes, les expressions, et les couleurs, révélant des affrontements sourds, entre ombre et lumière.

Le lieu du Buena Vista Café perd son identité à mesure que les touristes et jeunes gens fortunés du pays, assoiffés de reggaeton et de soirées « modernes » envahissent ses murs. Face à cette réalité, Juan et son ancien chef sont dépités, mais résignés dans un monde qui les bouscule sans ménagement. La galerie d’amis qui entoure Don Fuego contribue à la composition de l’atmosphère nostalgique qui se dégage de cette histoire. Panchito, son ami le plus proche, était dans ses années de gloire un virtuose de la trompette qui fréquenta Louis Armstrong et a même entretenu, dit-on, une relation avec Rita Hayworth. Il est aujourd’hui seul, vieux et misérable, habitant une baraque de la banlieue havanaise.

Un connaisseur appréciera le sens du détail d’Arnaud Floc’h, notamment dans la reconstitution des décors des années 1940-1950, avec les automobiles rutilantes, les « guayaberas » (tenue traditionnelle des Caraïbes), l’architecture coloniale de la ville, etc. Dans cette ambiance poétique, le récit aborde des questions profondes sur cette société qui entretient une hypocrite identité de façade destinée aux touristes pour mieux couvrir une réalité un peu moins reluisante, enfin un amour intergénérationnel qui permet de tourner la page sur les chapitres marquants d’un temps qui passe.

En dépit des efforts engagés, ce roman graphique souffre d’une reconstitution idéalisée de Cuba. Si les auteurs saisissent avec tact la grisaille d’un pays ensoleillé où la vie avance au ralenti, un œil moyennement avisé remarquera très vite le grand nombre d’anachronismes et de contresens qui parsèment l’album. Dès les premières lignes, Don Fuego mentionne la « révolution castriste », un terme qu’aucun cubain vivant dans l’île n’utilise. Plus tard, son patron fait allusion aux fils de la « nomenklatura », un autre mot inexistant à Cuba depuis presque un demi-siècle. À ces petites « erreurs » s’ajoutent autres plus frappantes telles les télévisions en noir et blanc, qui cohabitent avec des portables modernes, ou l’inexistence de voitures soviétiques (pourtant largement majoritaires) face aux américaines des années d’après-guerre et, encore plus étonnant, des policiers avec des uniformes militaires des années quatre-vingt. D’autres altérations sont complétement absurdes, comme l’apparition d’un Fidel Castro jeune dans une soirée mondaine (alors qu’il s’était totalement retiré de la vie publique depuis 2006) ou l’existence d’un ministre de culture avec un grade de militaire.

Rien de tout cela n’est malveillant et reflète plutôt la méconnaissance d’un pays relativement refermé sur lui-même, produisant pour les néophytes un imaginaire semi-fantasmé sur Cuba, sa culture, son histoire et celle des pays socialistes latino-américains. L’intention de Yasmina Khadra était davantage motivée par l’intérêt pour un décor attractif et pittoresque pour son histoire, capable de cerner les motivations des personnages et de leurs offrir des défis utiles à la trame.

Les lecteurs épris de Cuba et de son histoire sont avertis. Ils ne doivent pas s´attendre à retrouver ici la Cuba « réelle », riche de sa culture et son histoire, mais plutôt une reconstitution plus proche des films hollywoodiens. Il en reste une histoire d´amour captivante dans une ambiance attractive avec des personnages bien caractérisés. Somme toute, un très bon choix.

(par Jorge SANCHEZ)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Dieu n’habite pas la Havane - Par Yasmina Khadra, Véronique Grisseaux et Arnaud Floc’h - Michel Lafon - 101 pages en couleur - 20 €

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Illustrations : © Michel Lafon

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