Dmitry Iakovlev : « En Russie, il y peu d’auteurs qui peuvent créer des bandes dessinées de façon continue »

16 novembre 2008 1 commentaire
  • Sait-on que sur les marches de l’Europe, il existe des missionnaires qui portent la bonne parole de la bande dessinée ? Nous avons rencontré l’un d’eux, Dmitry Iakovlev, responsable de Boomfest, un festival de la bande dessinée à Saint-Petersbourg qui a lieu chaque année en automne et dont c'était la deuxième édition cette année-ci. Rencontre.

Il y a des pays où la bande dessinée n’existe pas, ou si peu. La Russie est dans ce cas, même si on peut-être abusé par le succès dans notre contrées d’un Youri Jigounov (Alpha) ou d’un NikoLaï Maslov (Les Fils d’octobre, il y a pas mal de chemin à parcourir avant que les Russes ne soient complètement évangélisés par la bande dessinée. Boomfest est un festival qui permet la rencontre entre auteurs russes et occidentaux.

Dédié aux petits festivals et aux petits labels, il a invité cette année-ci : llynn Kost (Fumetto comics festival), Joost Pollman (Stripdagen Haarlem), Giovanni Russo (Lucca comics and games),Tommaso D’Alessandro (Tomato Farm), Paul Gravett , David B., Eric Lambé, Thierry Van Hasselt (Saint-Luc Bruxelles), Gérald Auclin de The Hoochie Coochie, Liliana Cupido, Andrea Bruno, Michealangelo Setola et Edo Chieragato de Canicola, Tomáš Prokůpek de Aargh !,Ingrida Picukane, Kaspars Groševs de Kus, Mawil, Klaas Neumann , Till Thomas de Orang, Amanda Vähämäki et Tommi Musturi de Kuti Kuti, Martin Ernstsen, Rui Tenreiro et Erik Falk de Jippi, Jeroen Funke, Boris Peeters, Sam Peeters de Lamelos, Gary Baseman ainsi que Andréas Kündig, Alex Baladi, Benjamin Novello de la Fabrique des Fanzines. Un joyeux mélange qui devrait aboutir à de vrais échanges. Rencontre avec Dmitry Iakovlev, l’oganisateur de ce festival, l’un des Cyrille et Méthode du 9ème art en terre russe.

Quelle est la situation de la bande dessinée en Russie ?

En Russie il n’y a pas de culture de BD. C’est pourquoi, il n’y a pas de marché ici. Mais il commence à se publier de plus en plus de bandes dessinées japonaises, chinoises et coréennes, et je parie que d’ici un an ou deux, le marché des mangas va exploser. Cela ouvrira la voie à l’apparition d’autres genres de bande dessinée.

Le marché russe est mûr, à mon avis : on y trouve des lecteurs prêts à acheter ce type d’ouvrages, des éditeurs prêts à les publier, mais là où ça coince, ce sont les points de vente, encore trop peu nombreux et surtout inexpérimentés : nos libraires ne savent pas comment vendre une bande dessinée. Ceci dans un contexte qui est le même que partout dans le monde : une saturation des nouveautés littéraires sur un marché contrôlé par quelques gros acteurs qui tiennent en main la distribution.

Dans quelles circonstances avez-vous créé le festival de BD Boomfest ?

En 2003, j’ai fait la connaissance d’un Canadien qui m’a fait découvrir la culture de la bande dessinée, celle des super-héros. J’ai mis un certain temps à comprendre qu’en fait, elle était purement américaine ! Après j’ai commencé à m’intéresser à la bande dessinée européenne et j’ai même commencé à apprendre le français. Enfin, apprendre… Mon français est ce qu’il est. Je suis allé à Moscou au premier Festival des bandes dessinées qui a eu lieu dans cette ville. J’ai ensuite rencontré des auteurs de Petersbourg et nous avons commencé à organiser des expositions. La première d’entre elles a eu lieu à l’Institut Français. En 2006, je me suis rendu au Festival International de la bande dessinée à Angoulême, qui m’a convaincu de créer festival à Petersbourg. À un moment, nous étions prêts : nous avions réuni une équipe et obtenu le feu vert de certains consulats et centres culturels. Nos expositions avaient été conçues pour se situer dans différents endroits de la ville : il ne nous restait plus qu’à convaincre le Comité de la culture de SPb et quelques sociétés commerciales de l’importance du projet. Ils ont apporté le financement, les consulats et les centres culturels prenant en charge le déplacement des auteurs. Nous avons pu trouver les lieux gratuits pour nos expositions – leur nombre était de 6 en 2007 et de 8 en 2008. Notre ambition est de créer trois évènements dans l’année.

Dmitry Iakovlev : « En Russie, il y peu d'auteurs qui peuvent créer des bandes dessinées de façon continue »
Dmitry Iakovlev dans l’exposition Gary Baseman, cette année à Petersbourg
Photo : DR - Boomfest

Quels sont vos objectifs ?

Notre voulons provoquer la rencontre de toutes les bandes dessinées du monde avec le public russe : simples visiteurs, auteurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires… En organisant un dialogue permanent entre les cultures traditionnelles et contemporaines, nous espérons attirer l’attention des jeunes sur les différents arts : littérature, peinture, cinéma,… par des expositions et des rencontres interdisciplinaires. Afin de promouvoir la tolérance envers les cultures étrangères ; promouvoir la création des jeunes auteurs en leur permettant d’élargir leur audience et de rencontrer le public ; organiser des échanges entre les auteurs russes et étrangers dans d’autres villes de Russie et dans d’autres pays. Par ce biais, favoriser le développement de la bande dessinée en Russie au départ de Saint-Petersbourg.

Comment les auteurs que vous avez invités sont-ils perçus par le public russe ? Vous avez notamment exposé David B. Ces auteurs sont-ils traduits en russe ?

Les visiteurs ont beaucoup aimé nos expos. Mais les Russes sont timides, ils ne vont pas directement au contact des auteurs. C’est aussi vrai pour les auteurs étrangers. Rares sont ceux qui allaient vers les auteurs russes de BD. Mais certains l’ont fait et j’escompte que ces échanges aboutiront à une coopération entre eux. Certains travaux d’auteurs russes seront imprimés dans des collectifs occidentaux. C’est un début.

La plupart des auteurs occidentaux exposés –qu’ils soient américains, italiens ou français- n’étaient pas publiés ici. Mais je suis en train d’étudier avec un ami la possibilité de publier quelques-uns d’entre eux en russe. Notamment les ouvrages de David B. Seuls quelques fanzines les publient jusqu’ici : on y trouve les Allemands Mawil et Ulli Lust, le Suédois Knut Larson, le Taïwanais Li-Chin et d’autres.

David B dans son exposition à Saint-Petersbourg. Le photographe à droite est l’historien et commissaire d’exposition de bande dessinée anglais Paul Gravett.
Photo : DR - Boomfest

Votre orientation va plutôt vers les petits labels, la Small Press. Pourquoi ?

Je crois à une bande dessinée artistique. Comme chez nous, la culture de la bande dessinée n’est pas développée et comme les gens ont très peu d’informations à son sujet, notre souci est de montrer dans notre festival le meilleur et le plus actuel de la création d’aujourd’hui. Beaucoup de Russes pensent que la bande dessinée est réservée aux enfants et aux simples d’esprit –en particulier ceux qui habitent les États-Unis d’Amérique (sourire). Nous cherchons à changer leur opinion en leur proposant des démarches artistiques exigeantes.

Les aventures de David B à Saint-Petersbourg
Photo : DR - Boomfest

Y-a-t’il d’autres festivals en Russie ?

Oui, le festival de Moscou a été fondé il y a sept ans. Il s’appelle "KomMissija". C’est un festival plus commercial, plus mainstream. C’est ce qui a décidé de notre orientation artistique.

Quels sont les auteurs russes contemporains qui mériteraient, selon vous, d’être connus en Occident ?

En Russie, il y peu d’auteurs qui peuvent créer des bandes dessinées de façon continue. Ce sont le plus souvent des bandes dessinées de commande pour la publicité, pour des expositions ou des concours. Parmi les auteurs qui commencent à se faire un nom, j’évoquerais Oleg Tishenkov, Alexsey Nikitin, Namida, Lena Uzhinova et quelques autres.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

Une page de l’auteur russe Namida
(c) Namida
Une page de Iena Uzhinova
(C) Iena Uzhinova
Une page de Oleg Tishenkov
(c) Oleg Tishenkov

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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1 Message :
  • Il y a deux ans, je suis allé une semaine à Moscou, invité par le festival Komissia. Le fait d’avoir une héroïne "russe" aide un peu... Les planches d’une de mes histoires, traduites pour l’occasion, en caractères cyrilliques... Joli à voir.

    Les albums n’existent pas traduits en russe (ou alors très peu de titres et ça ne marche pas comme l’explique Dmitry Iakovlev)

    J’y ai rencontré beaucoup de dynamisme et quelques auteurs brillants qui ont des choses à dire mais malheureusement que peu de débouchés éditoriaux dans leur pays. Pour tous, le salut - croient-ils - passe par l’Europe.

    Le public russe est effectivement "timide", mais pas tant que ça...

    Dès qu’ils pigent le principe de la dédicace, les Russes affluent. évidemment la barrière de la langue est présente (on fait en anglais, personne ne parle français) mais j’avais un interprète (la classe...) qui traduisait nos échanges. Les gens sont très curieux, on parle de tout, sans "langue de bois" et c’est un super souvenir.

    Travailler avec un auteur russe m’aurait bien plus, j’avais engagé des contacts avec un dessinateur au travail très impressionnant, mais ça n’a pas pu aboutir, les éditeurs ici étant réticents, bloquant sur les soucis de communication.

    Les rapports scénariste/dessinateur, encore une fois quand on ne parle pas la même langue c’est difficile. Déjà qu’en français c’est pas simple...

    Voir en ligne : Moscou...

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