"Écolila", une touchante fable écologique et poétique

10 janvier 2020 0 commentaire
  • Au-delà de tout militantisme, ce superbe livre éminemment graphique ouvre des portes sur l'évolution de notre société et de notre planète face aux changements que nous avons provoqués. Une sensibilité à fleur de crayon, remarquée par une sélection au FIBD d'Angoulême.

Titre, couverture et sous-titre ont de quoi désarçonner le lecteur lorsqu’il approche cet album paru en fin d’année dernière. Aux côtés de cette imposante souche d’arbre qui rappelle la force de la nature et le temps nécessaire pour qu’elle se déploie, se nichent un père et sa fille, minuscules. D’un côté, la jeune enfant semble s’adresser à son père via une petite crevasse au sein de l’arbre ; lui tend l’oreille. S’agit-il d’un jeu ? Oui, et non, car ce père cherche à expliquer à sa fille comment le monde qui l’entoure se comporte, et surtout comment il change.

Ce titre « Écolila » provient de la contraction entre le mot « écologie » et Lila, le prénom de cette enfant que son père ne voit que quelques heures par mois au Mexique, alors que lui vit à Paris. Aussi tente-t-il de lui délivrer cette "Fable écologique à l’usage de l’amour d’un père pour sa fille", qui sert de sous-titre à l’album.

"Écolila", une touchante fable écologique et poétique

Traversant la jungle urbaine, nos héros cherchent un havre de paix

L’épais ouvrage de 240 pages relate l’une de ces après-midis. Si l’amour est bien présent entre le père et la fille, beaucoup de choses les séparent, à commencer par leur origine. Lui a été un enfant des champs, élevé au grand air, au milieu de la nature et loin des tracas de la ville. Par contre, sa fille est une pure citadine, habitant l’une des plus grandes mégapoles au monde. Aussi, pour se retrouver un peu au calme, entament-ils leur après-midi dans un parc, puis ils retrouveront d’autres parents accompagnés de leurs enfants, qui ont improvisé un barbecue.

Cette après-midi, volontairement très anodine, n’est pas le propos du livre. Sur une base très autobiographique, son auteur François Olislaeger traite de l’écologie dans le rapport d’un homme et de son enfant. Alors qu’il a pu aborder plus frontalement la thématique du militantisme par le passé, notamment en retraçant avec Pierre Catan->art4220] le sommet altermondialiste de Caracas dans Un Autre monde est possible(2006), Écolila s’en distingue diamétralement. L’heure n’est plus au combat, mais à l’enseignement et au partage.

L’ouvrage contient de superbes dessins

Même si le père tente d’expliquer pourquoi et comment le monde change, en utilisant des références qui vont de Yakari à des discours amérindiens du XIXe siècle, à un moment, on ne sait plus vraiment qui enseigne à qui. Voilà sans doute où se niche la clé du livre : comprendre qu’il faut abandonner l’espoir de détenir la vérité, pour mutualiser au mieux les connaissances et ainsi trouver la meilleure façon de rétablir l’équilibre. Ce qui passe avant tout par le jeu des enfants : arrêter de vouloir tout posséder pour soi, en acceptant l’utilisation solidaire sans la détention, un mot dont la double connotation prend ici toute sa dimension.

Cette morale (ici maladroitement retranscrite) traduit bien mal l’étonnant voyage entrepris par ces deux êtres. Car ce cheminement est avant tout graphique. D’un dessin plus enfantin à de magnifiques fresques, Olislaeger parvient une nouvelle fois à changer d’univers comme un caméléon. En effet, il est l’auteur du précité et politique Un Autre monde est possible, d’Echoesland qui traite de l’association d’idée, de Mathilde : danser après tout avec la chorégraphe Mathilde Monnier, d’encore un livre sur Marcel Duchamp : Un petit jeu entre moi et je sans oublier son travail de dessinateur de presse. Quelle envergure !

Au détour d’une bouteille d’eau, on se rappelle de la richesse de notre planète

Dans Écolila, Olislaeger séduit et sidère. Il se joue des styles pour s’accaparer un graphisme qui rend parfaitement ses idées et ses sujets. Tantôt léger, tantôt dur, parfois subtil mais aussi violent, à la fois enfantin et adulte, le propos virevolte pour suivre et s’adapter au fond. Grâce à cette technique « naturelle », le livre échappe à toute monotonie, voire à tout rythme. On est en permanence ouvert, à l’écoute, prêt à toutes les découvertes dans les pages qui suivent.

Et ces découvertes sont nombreuses : sur le fond bien entendu, car pour comprendre comment s’adresser à un enfant, on fait le bilan ; mais surtout dans la forme. Certaines doubles-pages sont tout simplement somptueuses, car l’auteur joue du trait pour composer de fabuleuses forêts en noir et blanc. Mais la couleur n’est pas absente du livre : elle intervient, salvatrice, pour entraîner le lecteur dans son sillage bigarré.

Le choc des couleurs
Le futur, vu par les enfants ? La véritable leçon à tirer ?

Écolila s’avère une véritable prouesse de narration graphique qui sait chambouler son lecteur. L’espoir qui s’en dégage s’habille de sa beauté graphique, ce qui légitimise pleinement sa présence dans la sélection du Festival International d’Angoulême : un livre pointu, qui profite de ce coup de projecteur pour conquérir un public encore plus large.

D’ailleurs, peut-être sera-t-il primé ? Cela viendrait couronner l’année de François Olislaeger, lui qui est actuellement hébergé au sein de la prestigieuse Villa Médicis. Ce ne sera pas la première fois qu’il sera sur scène à Angoulême, car il anime depuis plusieurs années la cérémonie de remise de prix par ses dessins en complicité avec David Prudhomme. Devra-t-il abandonner sa table à dessin pour recevoir un fauve sous les projecteurs ? Nous le saurons dans quelques jours…

François Olislaeger & David Prudhomme (de g. à d.), à la cérémonie des Fauves
Photo : F. Hojlo

(par Charles-Louis Detournay)

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