Émilie Plateau : "Montrer comment une femme trouve sa place dans la société"

19 février 2020 0 commentaire
  • Émilie Plateau a un style graphique immédiatement reconnaissable et les thématiques de ses albums, autobiographiques ou non, sont elles-aussi très homogènes malgré leur apparente diversité. Nous l'avons rencontrée à l'occasion d'une dédicace nantaise à la Maison Fumetti afin de mieux comprendre son travail si singulier.

Vous êtes passée de Moi non plus, un récit autobiographique, à Noire, un récit biographique. Comment s’est faite cette transition d’un genre à l’autre et quelle a été la genèse de ce projet ?

Moi non plus est ma bande dessinée la plus personnelle, la plus intimiste. Elle a été assez compliquée à réaliser. Après l’avoir terminée, j’ai ressenti le besoin de marquer une pause en bande dessinée. J’ai alors commencé à travailler pour la presse jeunesse. J’ai aussi dessiné deux livres jeunesse qui n’avaient absolument rien à voir avec mon travail d’autrice de bande dessinée. Ils m’ont permis de dessiner des choses que je n’aurais jamais dessinées si j’avais juste poursuivi mon travail autobiographique.

Et en 2016, Gilles Rochier, que je connais depuis mes débuts chez 6 pieds sous terre, m’a contactée. Il m’a dit que Tania de Montaigne cherchait quelqu’un pour adapter son livre. J’ai été profondément touchée par la lecture de Noire. Nous nous sommes rencontrées et elle m’a offert la liberté d’adapter son livre comme je le souhaitais.

Émilie Plateau : "Montrer comment une femme trouve sa place dans la société"
Moi non plus, éditions Misma

La figure de Claudette Colvin est intéressante car elle n’eut pas à lutter uniquement contre la ségrégation raciale : elle est aussi au cœur de conflits sociaux et genrés au sein de sa communauté. Est-ce cette particularité (qui explique d’ailleurs qu’on ait oublié cette figure, au profit de celle de Rosa Parks) qui vous a convaincue ?

Au départ, ce qui m’a le plus interpellée dans cette histoire est la profonde injustice que Claudette Colvin a vécue. C’est une thématique que j’avais envie d’aborder et qui résonnait très fort en moi à l’époque où j’ai découvert le livre de Tania.

C’est après avoir réalisé une bande dessinée, quand elle vit sa vie en librairie, que je comprends pourquoi j’ai réalisé cette bande dessinée. C’est un long processus. Quelques mois après la sortie de Noire, j’ai eu une révélation ! Il y a un lien commun à toutes mes publications : le fait de montrer comment une femme trouve sa place dans la société. Société intolérante, sexiste, raciste, homophobe. Et pour moi, Noire est la suite logique de mes précédentes publications autobiographiques.

Depuis Noire, j’ai fait quelques fanzines sur les thèmes de l’homophobie à travers des scènes anodines du quotidien et deux autres sur le sexisme dans le milieu de la bande dessinée. Je crois que Noire a ouvert une brèche dans laquelle je m’étais timidement immiscée.

Moi non plus, éditions Misma

Noire est adapté d’un essai biographique écrit par Tania de Montaigne. Comment s’est déroulé le processus d’adaptation ? Que garder ? Que couper ? Selon quels critères ? Tania de Montaigne est-elle intervenue, en amont ou en aval ?

Pour réaliser Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin, j’ai d’abord lu énormément de fois le livre de Tania. J’avais besoin de m’imprégner de l’univers qu’elle dépeignait et de l’ambiance de cette époque. C’était pour moi un réel challenge parce que j’ai toujours eu l’habitude de mettre en dessin mes propres histoires. Je trouve que nos styles d’écriture sont assez similaires : des textes synthétiques qui vont à l’essentiel.

Tania démarre son roman en interpellant le lecteur, en le faisant se mettre dans la peau d’une personne noire américaine dans les années 1950 en pleine ségrégation. Cette interpellation est mise en évidence par une voix off qui ponctue les scènes de dialogues tout au long du récit. Elle permet aux lecteurs et aux lectrices d’être complètement immergés dans cette époque.

L’ambiance très dure et pesante est rapidement posée puisque dès le début on comprend que les Noirs n’ont pas du tout les mêmes droits que les Blancs. Je ne pouvais pas concevoir l’adaptation de son livre en enlevant cette voix off, ce « vous ».

Photographie : Rita Scaglia

Le livre de Tania fait des allers-retours entre les différents protagonistes, elle parle aussi d’elle et de sa propre expérience face au racisme. J’ai fait le choix de traiter l’histoire de Claudette Colvin de manière chronologique.

J’ai donc dû faire des coupes dans son récit et enlever des faits historiques pour resserrer la bande dessinée au maximum sur Claudette Colvin, pour que les lecteurs et lectrices ne perdent pas de vue sa trajectoire.

J’ai envoyé mes planches à Tania au fur et à mesure de la réalisation de la bande dessinée. Certains passages du roman sont très implicites et je n’avais pas envie de faire de contresens. Elle a réécrit certains passages aussi. Ainsi que les notes biographiques à la fin de la bande dessinée qui apportent un complément d’informations quant aux personnages et aux associations évoquées dans l’histoire.

Y a-t-il un nécessaire travail de documentation pour cet album se passant loin de la France contemporaine ? Même si votre dessin n’est pas réaliste, avez-vous accordé de l’importance à la représentation de tel véhicule, tel bâtiment, tel vêtement ?

La documentation a été la deuxième phase du processus de création. J’ai fait énormément de recherches documentaires. Des photos de l’époque, des bâtiments, des coupes de cheveux, des vêtements, des voitures… J’ai regardé des films, des documentaires. Je me suis aussi promenée dans Montgomery sur Google Maps.
Une bande dessinée historique est évidemment très différente d’une bande dessinée autobiographique. Il était donc primordial pour moi de coller à l’époque et le moindre détail comptait.

Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin

Noire est un récit clairement engagé. Peut-on voir dans Moi non plus également un récit du même ordre ? Au-delà du propos individuel, est-ce un témoignage pour lutter contre les conjoint.e.s toxiques (que ce soient ou non des pervers.e.s narcissiques) qui font de l’indécision un instrument de torture pour leurs partenaires ?

Écrire et dessiner Moi non plus était d’abord pour moi une manière de raconter ce que j’avais vécu. C’est un réel témoignage. J’ai vraiment réfléchi et pesé chaque détail, dialogue. La couleur y a un rôle aussi fondamental. J’ai mis quatre ans à la faire. J’ai aussi lu beaucoup de livres sur les relations d’emprise au sein du couple, au travail, les jeux de pouvoirs dans la société, la manipulation.

C’était pour moi une grande responsabilité. C’est très compliqué de sortir d’une telle relation, c’est une longue traversée, un long cheminement. Si Moi non plus peut aider un tout petit peu, c’est tout ce qui compte pour moi. Depuis qu’elle est sortie, plusieurs personnes sont venues me voir en dédicace et m’ont dit qu’effectivement Moi non plus leur avait fait du bien et leur avait permis de poser des mots sur ce qu’elles avaient vécu.

Moi non plus, éditions Misma

Vos albums ont la particularité de ne pas être découpés en gaufriers : vos cases ne sont pas délimitées. Pourquoi ce choix ?

Je crois que cette manière de faire de la bande dessinée me vient de mes études aux Beaux-Arts. Il n’y avait pas d’option bande dessinée dans mon école. J’ai donc suivi un cursus « option art ». Les profs considéraient que la bande dessinée n’était pas un art. J’ai donc dû trouver des subterfuges pour en faire sans vraiment en faire. C’est à cette période que j’ai commencé à dessiner petit. Je dessinais des personnages dans de grandes pages vides, toujours accompagnés d’un dialogue. Le personnage et le dialogue étaient reliés par un petit trait qui symbolisait la bulle de la bande dessinée.

J’ai gardé cette approche : pas de case, pas de bulle. J’ai déjà essayé de dessiner des planches avec des cases, mais je ne me sens pas à l’aise. J’ai besoin que mes dessins respirent. J’aime le rapport des pleins et des vides. J’aime voir les personnages prendre corps dans de grandes pages blanches.

Moi non plus, éditions Misma

On pense à Sempé en vous lisant, notamment dans le traitement graphique de vos personnages, tout petits face à un décor énorme qui peut les oppresser. Quelles sont vos influences graphiques ?

Sempé est mon dessinateur préféré, mon modèle. Dès que je dois répondre à une commande, je regarde ses dessins. Je regarde aussi beaucoup les dessins de Béatrice Veillon (qui, au contraire, grouillent de détails et de petites scènes.)

J’aime aussi énormément le travail de Nylso et sa manière de dessiner les paysages. Ses dessins m’hypnotisent et me fascinent. Je dessine d’ailleurs de plus en plus de paysages et je crois que la découverte de son travail y est pour beaucoup.
Il y a aussi les bandes dessinées de Catherine Meurisse et d’Anne Simon. Elles ont une grande liberté dans les représentations des personnages, leurs expressions. Leurs bandes dessinées sont foisonnantes et me paraissent très spontanées. Et mon autre grand modèle est Claire Bretécher. Elle est pour moi la meilleure !

Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin

Vous faites une utilisation très particulière de la couleur. Vos albums sont globalement en bichromie, avec une utilisation absolument pas réaliste de la couleur. Comment souhaitez-vous l’utiliser, dans quel but ?

Mettre de la couleur dans mes bandes dessinées n’est vraiment pas évident pour moi. J’ai d’ailleurs pensé et commencé à dessiner Noire en noir et blanc. C’est en en discutant avec Tania que nous avons réfléchi à mettre des touches de couleur. J’avais déjà dessiné une trentaine de pages et j’ai dû tout repenser. C’était assez perturbant !

Les couleurs orange et marron sont venues grâce aux pages où l’on voit Claudette Colvin pour la première fois. Elle traverse sa vie passée à travers une promenade dans son quartier. On a donc pensé à de vieilles photos couleur sépia.
La mise en couleur de Noire tout comme de Moi non plus est très symbolique.
Pour Noire, par exemple, lorsqu’on voit Claudette pour la première fois, elle est au trait noir et « non-colorée ». Pour moi, elle est neutre. Et dès qu’elle est confrontée au regard des blancs, à leur haine, elle devient « colorée ». Tout au long de la bande dessinée, il y a des jeux de couleurs. Ils peuvent symboliser une émotion, mettre en lumière un moment fort… La couleur est la thématique de la BD.

Pour Moi non plus, la couleur marque l’absence. L’autre plane telle une ombre, un fantôme jusqu’à en être libérée et jusqu’à ce qu’elle disparaisse.

Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin

Quels sont les projets sur lesquels vous travaillez actuellement ?

Je travaille sur deux projets. J’ai repris un fanzine qui s’appelle « L’Épopée infernale » et que j’ai réalisé quand je cherchais une maison d’édition pour Noire. Le récit est basé sur les livres dont vous êtes le héros avec une multitude d’histoires possibles. Ici, c’est une bande dessinée dont vous êtes l’autrice héroïne. C’est une autobiographie déguisée dans laquelle je raconte les méandres pour être éditée, les rencontres en festivals, les dédicaces, les interviews avec les journalistes… Sous couvert d’anecdotes, je l’espère, très féministes !

Et je travaille sur une autre bande dessinée avec Marzena Sowa au scénario. Cela fait quelques années que j’avais envie de travailler avec elle et je suis très contente de notre projet commun. Nous en sommes au tout début pour le moment. Je peux juste dire que ce sera sur une femme dont la vie est fascinante et mystérieuse et qui aurait pu être totalement différente, si elle avait osé…

(par Tristan MARTINE)

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