"Épilogue", l’autre face du franquisme

20 mai 2020 0 commentaire
  • On appréhendait un roman graphique témoignant des dérives de la dictature espagnole (soit un propos édifiant, mais un brin rasoir) et l'on se retrouve avec une magnifique chronique familiale qui instruit autant qu'il passionne, tout en faisant écho à notre propre vécu.

1979. En dépit d’un prix de journalisme qu’il a reçu étudiant, Rodrigo est en charge de la rubrique des chiens écrasés. Par hasard, il apprend le décès de son père… ce qui lui procure une grande joie ! En effet, son géniteur était un acteur au cœur de la dictature franquiste laquelle avait encore de beaux restes après la mort du Caudillo. Depuis longtemps opposé à son père, et gardant des souvenirs de jeunesse peu glorieux, Rodrigo avait d’ailleurs coupé les ponts avec lui depuis longtemps.

1984. Rodrigo monte en grade dans son journal : il est désormais en charge de la page culture. Le Franquisme continue encore à prospérer dans l’ombre sur le pays, ne s’étiolant que très progressivement. Rodrigo s’en rend compte en réalisant un reportage sur une exposition consacrée à un photographe qui a suivi la Guerre civile, avant de devoir se cantonner aux photos de mariage sous le régime. L’une des photos l’interpelle, car on y voit une jeune dissidente parvenue à quitter le pays quelques années plus tôt et qui remercie son sauveteur… Et ce dernier n’est autre que son père, pourtant nationalement reconnu pour avoir été à la tête de la censure et responsables de bien des malversations ! Rodrigo décide d’enquêter dans le passé de son paternel pour comprendre le sens de ce double visage : soutenant le régime côté pile, pour mieux détourner des documents et sauver les dissidents côté face...

"Épilogue", l'autre face du franquisme
En début d’album (1979), Rodrigo apprend par inadvertance le décès de son père... et décide de fêter cela !
Epilogue par Pablo Velarde - Paquet

Savamment mené et construit, avec son dessin faussement naïf et l’apparente simplicité de son gaufrier, Épilogue révèle des vérités que l’on préférait alors laisser cachées. L’histoire intrigue, puis passionne avant d’émouvoir et finalement d’interpeller profondément chacun d’entre nous.

Certes, le récit traite de politique, de dictature et de libertés durement défendues. Mais son véritable propos transcende cette période sombre de l’Histoire espagnole pour se concentrer sur ce qui touche et construit chacun d’entre nous. Les souvenirs que nous gardons enfouis, capturés lorsque nous étions enfant ou adolescent, et auxquels nous avons donné une interprétation qui nous est propre.

À quel point ces souvenirs et le regard d’individus qui nous sont proches nous construisent-ils ? Pouvons-nous tromper ou nous faire berner par des personnes dont nous partageons la vie au point d’influencer positivement ou négativement la leur ? Épilogue ne répond à aucune de ces questions, mais amène si bien le lecteur à ces réflexions qu’elles offrent les pistes à quelques réponses.

Son auteur, Pablo Velarde, nous explique comment il a conçu ce roman graphique de 230 pages : « L’idée initiale de l’histoire d’"Épilogue" a surgi dans mon esprit il y a quelques années lors d’une expo photo, quand je suis tombé sur un cliché pris à Madrid dans les années 1950, dans lequel apparaissait un homme qui ressemblait étonnamment à mon père. Or, il était impossible que mon père se trouve à Madrid à cette période. L’idée brute d’un début d’histoire avait germé dans ma tête mais sans jamais grandir pendant des années jusqu’à ce que je voie un film qui m’inspira pour la continuer.

Depuis le début, l’idée de mélanger la vérité et le mensonge, réel et fiction me plaisait. Certains éléments historiques comme la réunion de rédaction de 1984 dans le premier chapitre a réellement eu lieu : elle clôturait l’activité d’un journal très influent pendant la période franquiste. Quant au personnage principal, Antoni Campana ; il a en effet vraiment existé comme photographe pendant la Guerre civile espagnole et la période franquiste. Cependant, tous les éléments de sa vie dans le roman sont fictifs. Ce jeu de vérité dans l’élaboration du roman ainsi que dans l’histoire elle-même fait grandir la confusion entre réalité et fiction et pose nettement la question de la fiabilité de la mémoire.  »

La postface propose le témoignage du petit-fils de Campana, ainsi que quelques clichés du photographe pendant la Guerre civile.

Épilogue est à la fois un récit intimiste, un polar, une pièce de théâtre et une dénonciation politique sans prise de position. Bref, un passionnant récit à tiroirs, intrigant et interpellant. Un vrai travail d’auteur, investi et vibrant, à lire jusqu’au bout pour en savourer toute la subtilité. Une très belle découverte des Éditions Paquet !

(par Charles-Louis Detournay)

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Epilogue par Pablo Velarde - Paquet

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