Fluide Glacial, 40 ans, punaise !

  • Pour ses 40 ans, Fluide sort un numéro anniversaire exceptionnel de 196 pages, tandis que les Rencontres d'Aix en Provence lui consacrent une exposition et Léandri des mémoires.
Fluide Glacial, 40 ans, punaise !
Gotlib par Goossens
(c) Fluide Glacial

L’événement le plus important de ce 40e anniversaire ? Le retour -momentané- de Gotlib dans l’édito du journal. "Ce Journal-Étalon est né il y a exactement 40 ans, pile" écrit-il. Un 1er avril 1975. Et Gotlib, lui, a eu 80 ans, soit le double de l’âge du journal, depuis le 14 juillet, pile (chez les Gotlib, on aime les dates symboliques). L’auteur d’Hamster Jovial nous invite à revenir dans 40 ans et d’ici là, à continuer "à lire ces pages dont l’intelligence n’a d’égal que l’humour qui en jaillit à chaque ligne. Je vous donne rendez-vous quand Fluide Glacial aura 40 ans de plus et moi aussi car j’ai toujours tendance à un optimisme forcené."

Yan Lindingre a réussi ce pari : réunir la plupart des grandes signatures qui ont marqué le journal : Solé, Goossens, Binet, Edika, Léandri, Coyotte, Foester, Gaudelette, Hugot, Larcenet, Lefred-Thouron, Margerin, Pétillon, Riad Sattouf, Julien /CDM, Mo/CDM, Thiriet, Jake Raynal, Tronchet, Charles Berberian, Diego Aranega, Ferri, Cestac, Chauzy... La plupart des signatures talentueuses de la nouvelle génération : Dutreix, Bouzard, Bourhis, Fabrice Erre, Libon, Le Borgne, Julien Loïs, Yassine... Quelques invités prestigieux comme JC Menu, Michel Onfray, Eddy Mitchell , et Jack Lang ! Enfin, un hommage à Charlie Hebdo est présent dans ce numéro-anniversaire entaché par les événements de janvier 2015.

Ce rassemblement des meilleurs humoristes de France (sauf moi mais c’est sans doute parce que ce numéro a été conçu bien avant mon appréciable dernier Poisson d’avril...) est une jolie réussite qui arrive à nous faire rire et sourire, même sur les sujets les plus graves. Nous sommes dans le souvenir, l’irrévérence, la désillusion quand on évoque Charlie, mais surtout dans l’étonnement du miracle qui a permis à ce journal d’exister depuis 40 ans et de constituer l’un des bastions de l’humour en France.

La sortie du premier numéro vue par René Pétillon
(c) Fluide Glacial / René Pétillon

Un Hara Kiri soft

Le titre faisait allusion à une blague de potache éculée au même titre que le poil à gratter, le coussin-péteur et le cigare explosif. Un humour subversif mais pas politique, un Hara Kiri soft dont il reprend d’ailleurs la tradition des bouclages arrosés. Sa naissance correspond d’ailleurs à la fin du journal bête et méchant. Bruno Léandri le raconte bien dans son livre, Nous nous sommes tant marrés (Ed. Fluide Glacial), qui vient de sortir en librairie : alors qu’il se rend chez Choron tandis qu’Hara Kiri agonise, le professeur lui lance : "Cassez-vous ! Allez bosser à vos Actuel, Fluide Péteur, Écho des branleuses !"

Le 1er numéro mythique de Fluide Glacial et sa couverture dessinée par Gotlib
(c) Fluide Glacial

Il y a une figure récurrente dans ce journal, un petit gnome replet et laid et qui plus est avare : il s’agit de Jacques Diament, un ami d’adolescence de Gotlib, bon gestionnaire et excellent organisateur, que Gotlib avait désigné pour gérer le bouzin. Gotlib était "directeur de la publication" et Diament "rédacteur en chef". Léandri le décrit comme "petit, râblé, raisonnable, tempéré, sobre, psychologiquement radin, calculateur, poli, routinier, laborieux scrupuleux précautionneux, pastel uni, fourmi, pugnace..." "L’anti-Choron", résume-t-il. Au point, raconte Léandri, que Pierre Desproges qui désirait ardemment publier dans Fluide, perdit don humour quand il apprit le prix accordé aux pigistes...

Mais avec un tel gestionnaire, les chèques tombent avec une régularité de montre suisse. Même chichement payés, les auteurs sont dégagés des contingences matérielles et peuvent créer en toute sérénité. Chose appréciable dans ces années 1970-1980 où les éditeurs avaient tendance à déposer le bilan au moment de régler les factures...

Et sa version du 40e anniversaire qui vient de sortir en kiosque.
(c) Fluide Glacial

Les deux mois nécessaires à la fabrication du mensuel (saine gestion diamentesque) le déconnectaient en outre de l’actualité, ce qui permit au journal de bâtir une ligne éditoriale plus constante, plus intemporelle, constituée de récits complets qui autorisaient au lecteur impécunieux, intermittent ou occasionnel de rater un numéro de temps à autre sans aucun préjudice.

Les intéressantes "mémoires" de Léandri - Edition Fluide Glacial

Nous sommes tous Fluide

Fluide fut longtemps en noir et blanc, ce que Diament, en gestionnaire vétilleux avait identifié comme un gain d’argent et de temps : le noir et blanc coûtait à l’époque moins cher à imprimer que la couleur, cela évitait des frais supplémentaires de coloriste et de photogravure, et surtout cela simplifiait singulièrement la gestion des intervenants et des délais d’impression.

C’est même cette source de récits en noir et blanc qui attira l’attention de Jacques Sadoul, le patron de J’ai Lu, filiale du groupe Flammarion, qui construisait à l’époque une collection de livres de BD en livre de poche. Il avait optionné Manara, les Idées noires de Franquin -des succès en poche !- et, avant de se tourner vers les mangas, jeta son dévolu sur le magazine d’Umour et de Bandessinée Quelques années plus tard, il pilota le rachat du titre par son groupe.

Depuis, Diament et Gotlib ont pris leur retraite, Fluide a connu les affres des changements d’actionnaires et de rédacteurs-en-chef. Sa légitimité s’est un peu écornée. Le marché des albums, naissant dans les années 1980, est devenu aujourd’hui un océan pléthorique "où se noient beaucoup des 5000 albums nouveaux de l’année, dans le grand bain, sur les hauts-fonds ou les récifs" regrette Jean-Pierre Dionnet dans la préface qu’il consacre à ce numéro. Mais Fluide est toujours là.

Il n’empêche, depuis 40 ans, il a permis à des dizaines d’auteurs d’exister d’abord, de se faire un nom ensuite et, quand la chance a été au rendez-vous, de prendre toute leur place dans l’Olympe du 9e art. Chaque année, de nouveaux talents apparaissent et, en dépit des maladresses, des aléas et de la difficulté de faire ce métier, dans Fluide ou ailleurs, ils ont fini par trouver leur voie.

Par eux, avec eux, pour eux, comme eux, nous somme Fluide, comme nous sommes Charlie, redevables et solidaires de leur humour.

L’hommage à Charlie Hebdo par Binet, tout en retenue.
(c) Fluide Glacial

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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