François Boucq au Musée de la Franc-Maçonnerie

16 mai 2019 0 commentaire
  • Hier soir s’inaugurait une exposition au Musée de la Franc-Maçonnerie du Grand Orient de France à Paris. Une occasion de rencontrer le travail d’un « initié » qui, de Jérôme Moucherot à Bouncer, nous donne à réfléchir tout en ayant l’air de nous divertir ou de plaisanter.

Il y avait foule hier soir dans le Musée de la Franc-Maçonnerie, rue Cadet à Paris. Il faut dire que, succédant à Hugo Pratt et à Didier Convard, c’est François Boucq qui occupe aujourd’hui les cimaises de l’institution aux côtés des évocations de Mozart ou du Marquis de la Fayette. Un lieu hautement symbolique, dans tous les sens du terme, marqué par l’histoire et de terribles persécutions.

François Boucq au Musée de la Franc-Maçonnerie
François Boucq au Grand Orient de France.

« Nul n’entre ici... »

Que l’œuvre de Boucq soit façonnée par la spiritualité ne nous étonne pas une seconde : ce compagnon de route du romancier Jérôme Charyn et du kabbaliste Alejandro Jodorowsky nous avait habitué à ses réflexions pétries d’humour et quelquefois d’ésotérisme. Il était en tout cas hier dans son élément, promenant son ironique sourire au milieu de messieurs très sérieux, parlant de symbolisme et de composition avec comme figure centrale celui qui, avec « L’Homme de Vitruve » mit en évidence le rapport entre l’homme et la géométrie, son rapport intime avec l’équerre et le compas : Léonard de Vinci.

Dans son allocution au moment de l’inauguration, Boucq a raconté sa rencontre avec les « initiés » et notamment dans un lieu dont l’entrée comportait cet avertissement dont on raconte qu’il ornait l’académie de Platon : « Nul n’entre ici s’il n’est géomètre »

François Boucq devant les oeuvres symboliques les plus fortes de Léonard de Vinci : L’Homme de Vitruve et La Joconde.

Cette géométrie, Boucq l’a étudiée dans la pratique du dessin et a trouvé énormément de correspondances entre la réflexion symbolique fondée par l’art métrique et l’acte créatif, en particulier chez Léonard de Vinci. Faisant une visite guidée, nous nous sommes arrêtés devant la célèbre Joconde. Que recèle le chef d’œuvre du maître italien ?

« Bizarrement, explique-t-il, il semble que La Joconde, dans sa structure, a la même composition, à quelques éléments près, que celle que l’on retrouve sur la façade d’une cathédrale. Je l’ai découvert par hasard en réalisant cette exposition, en cherchant les indices que l’on me donne à voir. Parce que l’œil a une vocation particulière, par exemple, de relier les points entre eux. Si tu mets un point ici et un point là, naturellement, l’œil va reconstituer une ligne.

En mettant ces éléments en évidence, je me suis rendu compte que La Joconde, comme La Scène ou les Noces de Cana, sont des tableaux répartis en trois parties de dimensions égales. Pour La Joconde, c’est la tête au milieu puis la partie gauche et la partie droite de la tête. Puis j’établis l’axe du tableau et je m’aperçois qu’il passe pile par l’œil gauche de La Joconde ! On sait que chez Léonard de Vinci, l’œil était essentiel pour lui.

Puis, quand on se penche sur la ligne d’horizon qui s’appuie sur les rambardes à l’arrière, dont on a pu dire qu’elles n’étaient pas droites et la ligne qui passe par l’œil gauche du personnage, je m’aperçois, avec mes méthodes, que les rectangles ainsi composés, sont tous des rectangles et des carrés « dorés », qui obéissent au nombre d’or [1] »

Le labyrinthe n’est pas seulement dans le dessin, il l’est aussi dans les esprits...
Chez Boucq, la dimension spirituelle a toujours été présente, comme ici dans "Face de lune" (Le Lombard), scénarisé par Jodorowsky.
© Boucq/Jodorowsky/Le Lombard
Léonard vu par Boucq.

Le chemin des initiés

Quel est le sens de ces harmonies ? « Ces constructeurs faisaient appel à des dimensions qui étaient humaines, répond François Boucq, basées sur les proportions du corps humain. On calculait et on mesurait à partir des dimensions humaines : le pouce, la paume, l’empan [la largeur d’une main ouverte, du bout du pouce jusqu’au bout du petit doigt. NDLR], la coudée, le pied… Cela donne une résonance humaine à ce qu’ils font. »

Est-ce que, pour autant, cela sert à la narration ? « Oui, répond le dessinateur. L’œil a une logique qui s’appuie sur sa constitution. L’œil et le cerveau humains connaissent leur constitution. Notre œil sait plus que ce que l’homme croit savoir. Quand on correspond à l’ordonnancement intime de l’être humain, l’œil le reconnaît et va passer naturellement d’une information à l’autre. C’est ce que l’on cherche intuitivement pendant des années quand on est dessinateur de bande dessinée, à composer de cette façon.

Ainsi Jean Giraud dans les premiers albums de Blueberry cherche par tâtonnements. Et puis, d’un seul coup, il a pris conscience. Cette bascule, elle s’opère au moment de La Piste des Sioux. Après, il n’en démord plus. »

Est-ce à dire que la compréhension d’une œuvre d’art est l’affaire d’« initiés » ? « L’initiation, nous explique Boucq toujours aussi pédagogue, c’est quelqu’un qui t’ouvre les yeux ! J’ai rencontré des gens qui m’ont ouvert les yeux sur cette dimension-là. Celui qui est initié la voit immédiatement, car il a conquis cette dimension. D’une certaine façon donc, l’initiation est nécessaire. »

Entre des documents sérieux et précieux du musée, des planches de Boucq...

En quittant ce haut lieu de spiritualité, nous croisons Yves Frémion, le directeur de l’excellente revue des Papiers nickelés qui me dit : «  C’est terrible, cette exposition nous oblige à relire tous ses albums en faisant attention à tous ces éléments qui nous avaient échappés ! » On ne peut mieux conclure…

Léonard de Vinci dialoguant avec Astérix. Au passsage, un hommage au génie d’Uderzo.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Exposition au musée de la franc-maçonnerie du 11 mai au 6 octobre 2019.

Plus d’informations sur LE SITE DE L’EVENEMENT

"Le Petit Léonard décodé : la cathédrale derrière le tableau" - Par Boucq - éditions I

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Photos : D. Pasamonik avec l’aide de Vincent Savi.

[1Le « nombre d’or » est un calcul de proportion géométrique qui, [nous dit Wikipedia- https://fr.wikipedia.org/wiki/Nombre_d%27or], est « érigé en théorie esthétique et justifié par des arguments d’ordre mystique, comme une clé importante, voire explicative, dans la compréhension des structures du monde physique, particulièrement pour les critères de beauté et surtout d’harmonie.

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