Aude Mermilliod ("Il fallait que je vous le dise") : "Je ne suis pas dans une démarche prescriptrice"

17 mai 2019 0 commentaire
  • À l'occasion de la sortie de sa seconde bande dessinée, "Il fallait que je vous le dise", Aude Mermilliod a rencontré ActuaBD. Son nouveau titre témoigne avec finesse l'avortement de l'autrice. Un récit émouvant et terriblement sincère.

En septembre dernier, Bertrand Rochambeau, président du Syndicat National des Gynécologues et Obstétriciens de France. (SYNGOF), affirmait au micro du talk show TV Quotidien qu’il ne pratiquait plus d’IVG et que cet acte médical relevait de l’homicide...

La France n’est pas le seul pays touché par un retour médiatique des anti-IVG, l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis avait galvanisé les supporters « Pro-Life » qui ont voté massivement pour son élection. Résultat ? Ce mercredi 15 mai, le Sénat de l’Alabama adoptait un projet de loi des plus restrictifs sur l’avortement. La pratique d’une IVG par un médecin pourrait ainsi lui coûter une peine de prison allant de 10 à 99 ans, sauf en cas d’urgence vitale pour la mère ou de non-viabilité du fœtus. C’est dans ce contexte, et surtout à l’occasion de la sortie de sa bande dessinée, Il fallait que je vous le dise, parue le 7 mai 2019 chez Casterman, que nous avons pu nous entretenir avec Aude Mermilliod.

Aude Mermilliod ("Il fallait que je vous le dise") : "Je ne suis pas dans une démarche prescriptrice"Vous êtes encore assez jeune dans le paysage de la bande dessinée française, vous êtes l’autrice de Les Reflets changeants, paru au Lombard en 2017. Pouvez-vous présenter votre parcours et nous expliquer comment vous êtes arrivée à la bande dessinée ?

Ça a vraiment été un concours de circonstance. Ce n’était pas du tout ma vocation. À la différence d’amis, je ne rêvais pas d’en faire depuis toute petite. C’est à partir de mon arrivée à Lyon, aux alentours de mes 16/17 ans que j’ai commencé à beaucoup en lire. Ce sont les libraires de chez Expérience qui m’en ont beaucoup conseillé. J’ai ensuite été en couple avec un auteur de mes 21 à 24 ans, il tenait une libraire-galerie de BD à Toulouse, Le Voltigeur. C’est par lui que j’ai commencé à en lire beaucoup.

Mais je ne pensais pas être capable d’en faire, mon dessin était poussif et je me cantonnais à ce que je savais faire. Je n’ai pas fait d’école de dessin, j’ai étudié les arts appliqués au lycée avant de louper un BTS de mode puis de me faire virer des Beaux-Arts. [rires]

J’ai donc trouvé des petits boulots et bossé comme serveuse. C’est à cette période que j’ai commencé à voyager. J’ai alors acheté une tablette graphique… Cela a permis de libérer mon dessin. L’idée du dessin raté me terrifiait, la tablette m’a donc tranquillisée. J’ai commencé à dessiner pour le blog La Fille voyage sans aucune prétention, et j’étais graphiste autodidacte en parallèle.

Dans le bistrot où je bossais à Bruxelles, il y avait beaucoup d’éditeurs et auteurs qui venaient se détendre. J’y ai rencontré Nathalie, qui allait être mon éditrice pour Les Reflets changeants et c’est elle qui m’a parlé du Prix Raymond Leblanc que j’ai gagné en 2015. Elle m’en a parlé juste après que les inscriptions aient été clôturées. Je suis donc partie à Montréal dans un atelier de BD et j’y ai travaillé mon dossier pendant un an. À ma grande surprise, j’ai remporté ce prix, je ne m’y attendais vraiment pas car j’étais partie pour voyager à nouveau. Le prix Raymond Leblanc, qui a été renommé Prix Atomium, te demande de présenter trois planches, un synopsis, et une couverture. Le remporter te permets d’accéder à une bourse pour poursuivre le projet. C’est ce prix qui m’a permis de signer mon premier contrat avec Le Lombard. Avant ça je n’avais que quelques planches à mon actif, une quinzaine tout au plus, dans des collectifs.

Comment vivez-vous votre nouvelle vie d’autrice de bande dessinée ?

J’ai eu du mal à réaliser au départ. Un matin sur deux je me réveillais en pensant « - Ah ! faut que j’aille au bar… », avant de me rappeler que « Non, maintenant je fais de la bande dessinée... » et j’étais trop heureuse !

Pouvoir vivre de ça depuis quatre ans maintenant, c’est génial. C’est un métier fatigant, les horaires sont soutenus, mais c’est toi qui te les imposes. C’est également très solitaire car je ne travaille pas en atelier. Je peux rester en « mode pyjama » pendant une semaine ! Pour les deux derniers albums, c’était un peu différent car j’étais en couple d’auteurs avec Jean-Louis Tripp, donc je n’étais pas toute seule. J’ai emménagé chez lui, au Québec, et être au contact de son expérience a été très formateur. Étant auteur de longue date, il a pu me montrer le rythme de boulot et la rigueur qu’il s’imposait. J’ai plutôt tendance à m’éparpiller, ça m’a beaucoup aidé.

© Casterman

Quel évènement vous a poussé à raconter votre IVG ?

J’ai décidé que je devais la raconter six ans après. Mon IVG s’est passée en 2011, et avec les deux années d’écriture qui ont été nécessaires à la sortie de ce projet, ça fait maintenant huit ans.

Les quelques jours avant que je fasse le test de grossesse, une petite voix dans ma tête me disait « Je crois qu’il se passe quelque chose ». J’ai donc ouvert un blog personnel dont je n’ai jamais donné l’adresse à qui que ce soit. J’ai toujours écrit des journaux intimes et apprécie le format Web. J’ai su le lendemain ou surlendemain que j’étais enceinte, j’y ai donc écris quotidiennement ce qu’il se passait en me disant que je ferais peut-être quelque chose de ces textes. Mais j’étais plus jeune, je n’avais que 24 ans, ces textes n’étaient pas très structurés et s’apparentaient à une espèce de bouillie émotionnelle, de journal intime qui n’intéresse personne d’autre que la personne qui l’écrit au moment où elle l’écrit. En l’état, c’était impubliable mais j’avais déjà l’intuition qu’un jour peut-être, cela pourrait intéresser quelqu’un...

Globalement j’y décrivais ce que j’ai mis dans le bouquin par la suite, c’est à dire tout l’espèce de mélange émotionnel que tu vis à ce moment-là. Le fait d’avoir toujours tenu des journaux intimes m’a permis d’aborder ce que je vivais avec un regard assez analytique au moment où j’écrivais.

Enfin, six mois plus tard, j’étais totalement passée à autre chose et ne ressentais plus le besoin de faire quelque chose de ces textes. C’est la venue de ma belle-sœur enceinte à la maison, quelques années plus tard, qui m’a provoqué un déclic. À cette période, je ressentais l’envie d’être maman et c’était assez émotif pour moi de voir des femmes enceintes, d’autant plus que j’en étais entourée depuis mes 30 ans !

C’était compliqué pour moi et le fait de ne pas avoir de projet d’enfant m’a fait penser qu’il était le bon moment pour moi de raconter cette histoire. C’était une façon de gérer ces émotions qui étaient compliquées, une façon de s’occuper de cette partie-là de ma vie. Je me suis également dis que cela pourrait servir à d’autres, dans des situations plus ou moins similaires à la mienne.

Le fait d’écrire un témoignage autobiographique n’a pas modifié votre façon d’écrire ?

Si je commence à penser au lecteur, je perds l’émotion que je veux transmettre. Certains passages de Il Fallait que je vous le dise m’ont fait douter ; j’hésitais à les raconter car ils me gênaient. Mais en y réfléchissant, j’ai compris que c’était exactement ces passages que je ne devais pas éluder. Par exemple, lorsque je donne un prénom à l’embryon dont je vais avorter, je me suis dit que j’allais peut-être un peu loin… Mais en fait non, je pense que ce genre de passage peut rassurer certaines femmes qui ont eu la même démarche que moi.

Je ne suis pas dans une démarche prescriptrice, je n’ai pas écrit cette bande dessinée pour expliquer ce que devrait être une IVG, j’ai raconté la mienne. Mais si tu la racontes, tu la racontes au complet et je pense n’avoir rien trié. La seule scène qui me mette encore aujourd’hui vraiment mal à l’aise reste celle de l’agression sexuelle dont j’ai été victime.

On discutait du regard des autres avec Jean-Louis lorsqu’il a sorti Extases (Ed. Casterman), et il s’est beaucoup entendu dire qu’il était courageux d’avoir écrit ça, et je me l’entends également dire depuis la sortie de cet album. En réalité, nous étions d’accord sur ce point : à partir du moment où tu es totalement tranquille avec un évènement de ta vie, le raconter ne te demande plus aucun courage. Cette scène de l’agression sexuelle était désagréable à dessiner, elle fait huit planches, c’était long. Mais je tenais tout de même à la raconter, car l’agression découlait directement de mon expérience d’IVG et me permettait de montrer l’état de confusion émotionnel dans lequel j’étais.

L’IVG est un sujet à l’actualité brûlante, on pense notamment aux manifestants américains « Pro-Life » il y a quelques jours, ou à la décision du Sénat de l’état d’Alabama… ça n’a pas été compliqué pour vous d’aborder un sujet aussi politique ?

Plusieurs personnes m’ont demandé si j’avais peur des anti-IVG... Personnellement j’ai l’impression qu’ils ne liront pas ma bande dessinée. Je suis vraiment tranquille avec le sujet d’un point de vue éthique. J’ai été triste, mais n’ai jamais ressenti de culpabilité. Ma tristesse découlait du fait que j’ai personnifié cet enfant que je n’ai pas eu. J’ai vécu cet évènement comme un deuil, à la façon d’un couple qui se quitte alors qu’il s’aime encore, simplement parce que cela ne marche pas. C’est douloureux mais c’est pour le mieux.

Malheureusement, c’est un sujet militant alors que cela ne devrait plus l’être. Je suis contente d’aller dans le « bon sens » et d’offrir un espace de récit et de témoignage. La chose qui est complexe, mais qui ne touche pas que l’IVG : c’est également valable pour la maternité et les fausses couches, c’est le déficit des mots, ce sont des questions qui sont passées sous silence.

À propos du Québec où vous résidiez, la religion chrétienne y est plus prégnante qu’en France, avez-vous rencontré des difficultés à travailler sur l’IVG depuis là-bas ?

Le Québec est protestant, ils ont eu leur révolution tranquille, qui porte bien son nom, mais maintenant ils sont bien plus libérés qu’en France sur les questions de la sexualité et du féminisme. Le féminisme y est beaucoup plus développé qu’en France. Le regard sur la maternité n’est pas non plus le même. Beaucoup de femmes n’ont pas d’enfants ou en ont toutes seules. C’est un autre monde et en positif ! On pourrait penser que la proximité américaine influe sur ces questions, mais ce n’est pas le cas. Tant mieux pour elles !

© Casterman

Pourquoi ces questionnements sont justement passés sous silence à votre avis ? Est-ce le résultat d’éditeurs qui refusent de traiter ces sujets, est-ce les auteurs qui ne sont pas prêt à en parler, ou bien le lectorat qui n’est pas à même de recevoir ce type de sujet ?

Je constate qu’il n’y a rien ou presque. Mirion Malle (qui sera en dédicace à l’occasion du Lyon BD Festival les 8 et 9 juin) avait fait un papier sur le film Obvious Child sur son blog Commando Culotte. Elle y mettait en lumière le fait que dans les films, lorsqu’une femme tombe enceinte, soit comme dans Juno, la femme a 16 ans et le garde, soit par magie elle n’est plus enceinte ou fait une fausse couche. C’est rare qu’une production est pour sujet, et mette en scène une IVG, c’est encore plus rare que l’on en parle de façon décomplexée. Il existe encore un poids de la culpabilité autour de l’IVG.

Plusieurs facteurs viennent alimenter cette culpabilité, tout d’abord la clause de conscience. Elle existe pour tout acte médical. Les médecins ont ainsi le droit de refuser tout acte médical qu’ils n’ont pas envie de pratiquer. Mais une seconde clause existe, uniquement pour l’avortement. Une double clause de conscience entoure donc l’IVG, cela met en lumière le fait que ce ne soit pas considéré comme n’importe quel autre acte médical.

De plus lorsqu’une femme vient avorter, elle se sent presque systématiquement obligée de se justifier, d’expliquer la façon dont elle est tombée enceinte, etc. On sent là une preuve de cette culpabilité qui est renforcée par la double clause de conscience, et qui est encore appuyée par Bertrand Rochambeau, président du SYNGOF, le Syndicat National des Gynécologues et Obstétriciens de France, qui se permet de parler « d’homicide » à une heure de grande écoute alors qu’il est lui-même gynécologue.

Il existe une sorte de légitimation de la culpabilité. Mais ce n’est pas tout, il existe en France un délit d’entrave numérique qui fait qu’on ne peut plus désinformer sur l’IVG. Le deuxième site le plus important concernant la question de l’avortement, IVG.net, est tenu par des anti-IVG…

Cette question de la culpabilité ne s’applique pas qu’à l’avortement, elle concerne également la maternité, le sexisme, et le patriarcat ambiant. Lorsqu’une femme tombe enceinte, il existe un sacro-saint trois mois avant lequel l’annonce de sa grossesse parait risqué, en cas de fausse couche. La privatisation d’un début de grossesse et/ou d’une fausse couche devrait relever de la sphère privée et ne pas lui être imposé par des codes sociétaux. Lorsqu’une femme annonce qu’elle est enceinte au bout d’un mois elle s’entendra dire à coup sûr : « - Tu le dis déjà ?! ». Ça parle de la société. Il existe aussi des normes à déconstruire autour de la maternité, la grossesse devrait nécessairement être une expérience géniale et de ce fait, les femmes qui font des dépressions post-partum culpabilisent énormément. Je pense que c’est pour ça que, malheureusement, c’est encore militant aujourd’hui.

C’est par l’intermédiaire de Jean-Louis Tripp que vous êtes arrivée chez Casterman ou bien le Lombard ne voulait pas éditer une bande dessinée relatant un IVG ?

Au départ j’étais partie pour faire un album plus axé sur la sexualité, d’une certaine façon, ça aurait un peu été une version féminine d’Extases... Le Lombard ne semblait pas vraiment partant. Ils étaient par contre partant pour éditer Il Fallait que je vous le dise. Mais comme je n’ai pas abandonné ce projet d’album sur la sexualité, je trouvais ça plus logique de faire les deux titres dans la même maison.

© Casterman

Nous en venons à la maladresse des médecins. C’est un thème qui revient souvent lorsque l’on traite de ce type de sujet. Vous n’avez étonnement pas appuyé autant que l’on aurait pu s’y attendre sur ce point, pourquoi ce choix ?

J’ai vu deux médecins dans le contexte de mon IVG, mais j’en ai vu par ailleurs qui étaient bien allumés ! Le premier que j’ai vu dans le cadre de mon avortement n’était pas malveillant, c’était de la maladresse. Lorsqu’il me dit « - Mais mademoiselle, si ça vous rend si triste, pourquoi vous ne le gardez pas ? », Il était comme encombré par ma tristesse.

Cela fait penser au début de Martin Winckler. Martin m’a beaucoup touché lorsqu’il m’a raconté ses débuts à la pratique de l’avortement. Il commençait à juger les femmes qui revenaient alors qu’il pensait leur avoir expliqué comment mieux gérer leur contraception, etc. Martin me dit alors : « - Je continuais à leur faire mal et je n’aimais pas ça... » Je pense que mon médecin était dans la même situation lorsqu’il m’a fait mon avortement. C’est une anesthésie locale, et lorsqu’il me dit que ce n’est rien et que c’est bientôt fini, en réalité c’est lui qu’il rassure. Cette maladresse a pour origine le fait qu’il ne veuille pas faire souffrir. C’est ce que Martin montre par la suite, il est difficile de faire mal avec sa propre main. Heureusement que lui était entourée de collègues-femmes...

Cela m’a éclairé sur la vision que j’avais de pas mal de médecins. Il faut bien différencier les médecins qui pratiquent des violences intentionnelles et la maladresse de certains autres. Sans les cautionner, je pense être à même de comprendre maintenant. En revanche le second médecin que j’ai rencontrée, que j’ai choisi de représenter en femme dans la BD alors que c’était un homme (je voulais montrer que le problème ne s’applique pas qu’aux hommes), s’autorise à me faire un cours un peu moralisateur sur la contraception alors que je viens la voir du fait d’hémorragies post-opératoires, c’était terriblement intrusif...

C’est grâce aux lectures des ouvrages de Martin que j’ai compris que ce n’était pas normal. Au moment où elle me pose ces questions, je n’ai pas conscience que c’est intrusif, je passe un moment désagréable et surtout crois encore en la toute-puissance du médecin. Je crois avoir accepté qu’il me questionne sur ma vie intime au moment où j’ai passé la porte de son cabinet. Martin, Marc … de son vrai nom, a mis du temps à se rendre compte que ce n’est pas parce qu’il avait les connaissances médicales qu’il avait le droit de les asséner à tout le monde, et d’autant plus lorsqu’on ne lui en pose pas la question. Il a dû déconstruire tout ce qu’on lui avait appris en école de médecine.

À propos de Martin Winckler maintenant, comment s’est passé votre rencontre et comment s’est organisé votre travail ?

Tout était très simple, j’ai lu Le Chœur des femmes quand j’ai avorté. J’essayais de comprendre comment j’avais pu tomber enceinte alors que je portais un stérilet. Je lui avais donc envoyé un mail via son site pour avoir son avis car on me racontait tout et n’importe quoi. J’avais été étonné de sa réactivité et puis, Martin ne te fait jamais sentir que tu poses une question bête ou illégitime. Sa réponse était d’une gentillesse absolue. Lorsque j’ai commencé mon travail sur Il Fallait que je vous le dise, je me suis remémorée cette gentillesse et le fait qu’il habitait Montréal, tout comme moi à ce moment-là. Je lui ai envoyé un mail avec le scénario de ma partie en lui demandant s’il était possible de se rencontrer.

Je savais déjà que Martin aimait beaucoup la bande dessinée, qu’il en avait lui-même scénarisées, et qu’il avait écrit quelques préfaces, notamment pour un ouvrage de Charles Masson. Je lui ai demandé s’il voulait bien faire une annexe expliquant son regard de médecin sur mon expérience et ce que devrait être une consultation IVG « bien menée ». On s’est rencontrés quelques fois, il m’exposait sa vie et au bout d’un moment, des planches de BD m’apparaissaient... Toute cette partie de sa vie qui n’était pas présente dans ses livres ne pouvait finir dans une simple annexe que personne ou presque ne lirait. J’avais quasiment fini mon storyboard quand je lui ai demandé si ça le tentait qu’on prenne du temps et de l’espace pour faire cette seconde partie lui étant consacrée.

Mon boulot a donc doublé en même temps que l’épaisseur de mon album. À l’exception de l’introduction, l’histoire originale n’a pas été modifiée. Il était ravi à l’idée de devenir un personnage de bande dessinée et moi aussi.
J’ai divisé sa vie en trois grands épisodes, les années en centre de médecine, les années en centre IVG et les années d’écriture. J’appréhendais le fait d’écrire un scénario qui racontait la vie de quelqu’un d’autre que moi. Il m’a été difficile d’ouvrir un dialogue qui avait eu lieu, où Martin parle, alors que je ne l’avais pas vécu. En fin de compte, c’est la magie du scénario, j’ai l’impression qu’une sorte de brèche s’ouvre et ça file. Je lui ai envoyé chapitre par chapitre, il me faisait des retours, quelques changements dans des tournures de phrases ou prénoms. C’était assez succinct. Ensuite c’était validé et puis voilà...

Il m’a aussi apporté son expertise sur certains aspects techniques, ce qu’il y a dans une salle d’avortement, quels sont les instruments... Il y a encore eu de petits changements lorsqu’il relisait le story-board ou voyait les planches finies. Tout a filé de façon très fluide de façon globale et nous sommes devenus amis.

© Casterman

Vous avez tout storyboardé ?

C’est la partie du boulot que je préfère. Mes storyboards sont vraiment avancés et très précis, ils me prennent donc longtemps. Pour un album comme celui-ci, d’un peu moins de 200 pages, ça m’a pris un bon cinq mois. Tout ce travail me permettait par contre d’accélérer et d’être efficace pour l’après, qui est purement exécutif. En fait, j’ai toujours besoin d’une sorte de petite motivation pour refaire le même boulot mais plus joli. [rires]

Vous sentez-vous de collaborer avec autre un dessinateur du fait de la précision de vos storyboards ?

Oui, pourquoi pas. Après, j’ai commencé un peu tard la BD et je pense avoir suffisamment d’histoires à raconter toute seule pour le moment. En même temps, mon prochain titre est une adaptation, donc ce n’est pas complètement vrai, mais tout est ouvert. Je pense que c’est « touchy » de bosser avec des gens quand même, je suis un peu une ourse. [rires]

La fluidité dans la lecture de l’album résulte résulte, nous semble-t-il, de l’absence de cases, du style épuré, de ces tons beiges et blancs de la couverture… Est-ce un choix ?

Concernant les cases, c’est un choix que j’ai fait après avoir fait Les Reflets changeant. Je me sentais enfermée dans l’obligation de remplir des cases. Du point de vue des couleurs, on m’avait fait beaucoup de compliments, mais ça avait été un travail de longue haleine et assez compliqué pour moi. Sur une thématique comme celle de l’IVG, je voulais que ce soit blanc, que ça respire, que visuellement ce soit attractif, mais pas d’un point de vue marketing. Je voulais que la couleur offre un peu de légèreté à un sujet qui ne l’est pas. Cela permet également de se concentrer sur les personnages et leurs corps.

J’ai donc mis ce qu’il fallait de décor pour que l’on voie où l’action se déroule et que l’on comprenne le contexte, mais pas plus. L’absence de cases me permet ainsi de faire le focus sur mes personnages. Côté couleur, c’est une espèce de quadrichromie variable, car ce n’est pas le sujet. Cette petite palette de couleur me suffisait à créer l’ambiance que je voulais. Le dessin est un support, il sert le récit sans l’encombrer. Dans la même idée, je voulais une couverture qui inspire la respiration. C’est un sujet lourd que j’essaie de ne pas dramatiser. C’est une expérience compliquée, mais c’est la vie et je ne considère pas mon IVG comme un traumatisme.

Quelles sont vos inspirations graphiques ? Vous faisiez un blog au départ, vous êtes toujours consommatrice de ce type de contenu ?

Les blogs de Pénélope Bagieu ou Margaux Motin m’ont nécessairement inspirée. Pour être honnête, Margaux Motin est à l’origine d’un réel déclic chez moi. Un jour, elle a décidé de montrer la façon dont elle travaillait, elle prenait des photos d’elle dans les positions de ses personnages, les décalquait et les remaniait dans son style à elle. Ça a été un soulagement, je pensais que faire ce genre de chose était « interdit ». Après, il y a des accointances avec certains types de dessin, mais c’est sûr que j’ai toujours essayé de dessiner un peu moins « joli », toujours en gardant l’optique de dessiner les corps comme ils sont. Ce serait donc prétentieux de répondre non.

Dans Les Reflets changeants, vous accordiez déjà une certaine importance aux représentations corporelles. Dans ce nouveau titre, on retrouve également un certain nombre de dessins de nus. Cette absence de pudeur est-elle naturelle ou bien vous êtes-vous sentie obligée de représenter votre corps pour aller au bout de votre témoignage ?

Je l’ai racontée comme je l’ai vécu. Je considère mon corps comme un terrain d’expérimentations, comme d’autres espaces de ma vie. Une IVG, c’est hyper sensitif, tu es carrément dans ton corps ! En une demi-heure, tu passes par tout un panel d’émotions et de réactions physiologiques. Ce sont des ressentis physiques inédits et tu n’arrêtes pas d’expérimenter. Les sensations de grossesse sont inédites, les douleurs de l’avortement le sont tout autant et ton corps met un certain temps à s’en remettre.

Mais quoiqu’il en soit, tu dois vivre avec ce corps, et j’avais besoin de le regarder, de le prendre en photo, d’en avoir des traces, c’est personnel. C’était évident que je voulais le montrer, de plus je trouve que la représentation des corps féminins en bande dessinée a longtemps été caricaturale.

Pour Les Reflets changeants, certaines personnes venaient me voir en me disant : « C’est super d’avoir choisi de dessiner une fille qui n’est ni jolie ni moche, un peu lambda, un peu grassouillette », dans ma tête je me répondais : « Oui, c’est mon corps à moi, ce n’est rien ». [rires]

J’ai voulu faire la même chose dans la seconde partie de l’album, j’ai essayé de représenter ces femmes sincèrement. Dans la réalité, tu ne croises pas Manara ! Je trouve que dessiner des corps, même masculins, qui ressemblent à des vrais gens n’est pas acquis, et pas uniquement dans la BD, le cinéma est également concerné. C’est un acte militant malgré moi, je ne pourrais pas faire autrement car je ne trouverais pas ça intéressant.

© Casterman

Bien que votre album ne se veuille pas nécessairement engagé, il l’est de facto. Vous êtes-vous retrouvée confrontée à des conversations ou des personnes que vous n’auriez pas voulu rencontrer ?

On ne m’en parle pas directement, je l’entends après coup, par le bouche-à-oreille. Cela va peut-être venir, mais je ne pense pas être mis en danger par le sujet que j’aborde et l’engagement qu’il porte. Le problème du droit à l’IVG est qu’il est acquis dans la loi mais qu’il est mis à mal par les clauses de conscience, ainsi que par le fait que ce soit un acte médical dévalorisé pour le médecin. La rémunération est faible et sa pratique est montrée du doigt par une partie de la société. De ce fait, c’est donc militant.

Après, certaines personnes, comme je le lisais dans une critique il y a peu, pensent que c’est acquis et qu’il n’y a plus besoin de défendre ce droit. Il tranquillise la chose, alors que c’est loin d’être le cas. Je connais des femmes qui ont fait des fausses couches. Pour faire une expulsion de fausse couche, tu es obligé d’aller acheter le même médicament que pour une IVG médicamenteuse. Elles ont été mal reçues par les pharmaciens du fait qu’elles allaient acheter ce médicament-là. C’est donc une addition de petits symptômes qui rendent ce livre militant. À l’origine, ce n’est qu’un témoignage, c’est le contexte qui le rend militant.

Au-delà du militantisme en rapport avec l’IVG, êtes-vous engagée en faveur d’une cause féministe plus globalement ?

De plus en plus, par des rencontres, mais également via les réseaux sociaux. Il y a huit ans j’aurais répondu « je ne suis pas féministe, mais... ». J’ai l’impression que beaucoup de personnes sont féministes sans le dire, elles sont effrayées par le mot. Il existe tout un passif derrière ce terme, mais je pense que c’est de moins en moins le cas. La société bouge et tu bouges avec elle. Je pense que de nos jours, le féminisme est une question de bon sens.

Aujourd’hui j’affirme être complètement féministe, mais cela s’affine. Il existe différentes branches du féminisme, certaines me mettent mal à l’aise tandis que d’autres me parlent beaucoup plus. Par exemple, les féminismes pro-sexe, qui incarnent une forme de décomplexion des codes de la féminité issus du patriarcat, me touchent beaucoup. Je n’irai jamais dire à une femme « - Tu portes des talons hauts, tu es donc la victime du patriarcat... ».

D’autre part, il existe encore de grandes batailles thématiques dans le féminisme, notamment autour du port du voile ou de la prostitution. Mais au fur et à mesure des lectures et rencontres, ta pensée s’affine, et tu te rends comptes des idées avec lesquelles tu es le plus à l’aise. Cela me rend heureuse d’être impliquée là-dedans, et je suis heureuse d’avoir trouvée un endroit où je suis utile.

Seriez-vous intéressée par des interventions en milieu scolaire ou universitaire ?

Je pense qu’au collège, c’est un peu tôt, mais au Lycée, oui clairement. Comme nous le disions, il existe un déficit de mots sur l’avortement, mais également sur l’éducation sexuelle. En cela, comme le disaient certains sexologues, l’Extases de Jean-Louis Tripp peut être intéressant. Sans l’offrir directement, ils recommandaient aux parents d’adolescents de 14/15 ans de le laisser sur un coin de table pour qu’ils puissent le consulter. Quoi qu’il en soit, ils iront chercher des informations dans la pornographie, or Extases parle de sexualité sans tabou. Il parle de plaisir alors que l’éducation sexuelle dispensée par l’Éducation nationale met l’accent sur la prévention contre les MST.

Une grande partie de la sexualité est alors occultée : les grossesses non désirées sont absentes de la même manière alors que l’avortement concerne une femme sur trois, et surtout le fait qu’à l’origine, le sexe soit plaisant et qu’il faut se soucier de son partenaire, faire attention à lui...

Depuis la loi de 1974 légalisant l’IVG en France, le taux de contraception n’a pas baissé, l’avortement existera toujours. On a également tendance à stigmatiser les jeunes personnes qui avortent, sauf que l’on oublie trop souvent de rappeler que l’on a plus de chances de tomber enceinte à 18 ans plutôt qu’à 40. Il est donc nécessaire de dédramatiser la chose et l’expliciter pour que ces jeunes personnes ne se retrouvent pas désemparées. Je pense que si tu décomplexes la sexualité, l’avortement, la grossesse, en en parlant vraiment, les gamins seront beaucoup plus armés pour vivre tout ça de façon bien plus tranquille et moins dramatisante.

Un projet à annoncer ?

J’y ai fait référence plus haut : je retourne travailler avec Martin Winckler, ce sera l’adaptation de son roman Le Chœur des femmes et ce sera chez Le Lombard. En parallèle, je commence à travailler sur un nouveau projet qui sortira dans deux ans, mais je ne peux pas en dire plus pour le moment.

© Casterman

(par Thomas FIGUERES)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Il Fallait que je vous le dise - Par Aude Mermilliod - Édition : Casterman - Sortie : 7 mai 2019 - 168 pages couleurs - 21,6x28,8 cm - Prix : 22€

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