Griffo : « J’avais besoin d’un lieu où je pouvais me consacrer à 100% à ma première passion : la bande dessinée. »

22 août 2019 0 commentaire
  • Que sait-on de Griffo, finalement ? Werner Goelen alias Griffo est un des meilleurs dessinateurs belges classiques, connu pour sa série Giacomo C. signée au scénario par Jean Dufaux, une biographie très romancée de Casanova. Mais il a surtout travaillé avec les plus grands scénaristes de sa génération dont Jean Van Hamme, Stephen Desberg ou Valérie Magin. Nous l’avons rencontré à l’occasion de l’exposition « Signé Griffo » que l’on peut voir au Centre Belge de la bande dessinée jusqu’au 24 novembre 2019.

Comment peut-on être Flamand dans la bande dessinée belge aujourd’hui ? Il y a finalement très peu de Flamands ayant fait carrière comme vous, dans la partie francophone. On pense à William Vance, à Berck, à Marvano... Vous n’êtes pas issu des studios Vandersteen…

Je voulais m’échapper de cette emprise. C’était un monde trop défini, il n’y avait pas d’échappatoire possible. Moi qui venais de l’Académie des beaux-Arts d’Anvers, après une expérience de cinq-six ans dans la communauté artistique ERCOLA [1], c’était juste le contraire.

Pourquoi avoir choisi la bande dessinée et non l’illustration ou la peinture ?

À l’Académie, j’avais choisi le graphisme comme spécialité. La peinture ne me tentait pas vraiment. L’envie de l’aquarelle est venue plus tard. Mais c’est le graphisme et la gravure qui m’intéressaient.
Pour ce qui en est de la bande dessinée, le marché en Belgique était trop limité. C’était avant la grande explosion des années 1970 de la bande dessinée avec Pilote, Métal Hurlant, Fluide Glacial ou encore À Suivre. Cela a commencé à m’intéresser à ce moment-là.
Ce que j’ai fait après mon passage dans cette communauté n’était pas très cohérent puisque ma production à l’époque a consisté à reprendre… Modeste & Pompon !

Comment êtes-vous arrivé à faire cela ?

Le dessinateur Mittéï venait de partir du Lombard pour aller chez Dupuis. Ils cherchaient un dessinateur pour reprendre cette série et je passais par là. Pour moi, cela s surtout été l’occasion d’entrer dans le monde de la BD francophone. Je voulais faire quelque chose pour un grand public.

Le contact avec André Franquin [Le créateur original de la série. NDLR.] a été formidable, il m’a stimulé pour faire ce travail. J’étais très jeune, je n’avais que 22 ans et ça n’a malheureusement duré qu’un an parce que l’interprétation que Michel Noirret, le scénariste, et moi-même nous en avons faite n’était pas vraiment ce que les gens attendaient. J’ai ensuite passé 15 ans à faire de la publicité : je me suis éloigné de la BD.

Griffo : « J'avais besoin d'un lieu où je pouvais me consacrer à 100% à ma première passion : la bande dessinée. »
Griffo, au milieu de ses personnages au Centre Belge de la BD

Cela résultait logiquement de vos études de graphisme.

Cela avait deux avantages. Tout d’abord la pub rapportait beaucoup d’argent, les années 1970 ont été les années d’or de la publicité. Cela me permettait de travailler quelques mois par an seulement et de voyager le reste du temps. J’ai fait de longs voyages, dans le bassin méditerranéen pendant quatre mois, puis six mois en Asie mineure, six mois en Haïti, et enfin neuf mois au Brésil. J’ai vraiment vécu parmi les gens. De cette façon, je pouvais apprendre les différentes cultures et vivre l’aventure.

Comment s’est fait le retour à la BD ?

À un moment donné, on fait le bilan de sa vie et à 35 ans, c’était le bon moment pour le faire. J’avais le choix : soit continuer à voyager et faire de ces voyages ma profession, mais c’était très compliqué car il fallait trouver de quoi financer mon activité ; soit me rapprocher de mes anciennes amours, la BD. J’ai choisi cette deuxième option.

Je n’avais jamais totalement quitté le 9e art. Pendant que je faisais de la publicité, j’ai inventé beaucoup de mascottes pour des entreprises que je combinais avec une technique d’aérographe. Très peu de personne en Belgique faisaient cela à cette époque et c’était un avantage certain. Tous ces genres de boulot venaient vers moi. J’exerçais ma frustration de ne pas être un auteur de BD dans la publicité et ça avait beaucoup de succès.

Lors d’un voyage au Brésil en Amazonie, alors que j’arrivais à l’embouchure du fleuve, sur le côté droit du fleuve, se tenait une énorme usine de peinture qui portait mes mascottes sur le toit. Par la suite, j’ai fait L’Ordre du Dragon noir pour lequel j’ai cherché un scénariste bilingue : Marcus, un pseudonyme de Danny Delaet [L’un des pionniers de l’histoire de la BD en Flandre. NDLR]. Nous avons été édités par [Michel Deligne-art2667]. Avec cet album, j’ai traversé la rue pour entrer aux éditions Dupuis. J’entrais vers midi et plus personne n’était dans les couloirs à l’exception de Jean Van Hamme et moi-même. Il cherchait un dessinateur et moi un scénariste ! C’est comme cela que nous nous sommes rencontrés !

Van Hamme n’était alors pas encore directeur général, c’était au tout début des années 1970, juste après la parution d’Époxy de Paul Cuvelier. Le thème de S.O.S. Bonheur tombait bien car je venais justement d’une communauté plutôt alternative.

"SOS Bonheur", avec Jean Van Hamme. La série qui a lancé Griffo.
Editions Dupuis, coll. Aire Libre.

S.O.S. Bonheur est peut-être l’œuvre la plus politique de Van Hamme.

J’étais assez politiquement engagé à l’époque aussi.

Où positionneriez-vous Jean Van Hamme sur l’échiquier politique ?

Je n’ai jamais réussi à savoir… Je pense qu’à l’époque, l’engagement se faisait contre les dictatures et la plus effrayante d’alors était l’URSS. Moi, j’ai conçu SOS Bonheur comme une réaction contre l’extrême-gauche et l’Empire soviétique car c’était la personnification d’une dictature et d’un monde dystopique. Il a écrit dans ses histoires des choses qui se sont produites ensuite, comme la carte de santé universelle. D’ailleurs, si l’on compare sa vision avec ce qui se passe aujourd’hui, c’est bien pire maintenant ! Quand Desberg a repris la série, il imagine que c’est l’extrême-droite le grand danger du futur. Personnellement j’ai tendance à penser que l’extrême-droite est marginale, qu’elle représente une sorte de folklore.

Au moment de la parution de S.O.S Bonheur, le monde commence à regarder qui est ce Griffo qui dessine cette histoire. On vous découvre.

Oui, tout à fait. J’ai eu beaucoup de chance, et ce, pour plusieurs raisons. La première est d’avoir pu travailler avec un génie comme Jean Van Hamme que je ne connaissais pas du tout à l’époque. Je ne connaissais pas Époxy ni rien du tout de lui, mais l’histoire m’intéressait énormément. La seconde chance que j’ai eue, c’est la publication de cet album au moment du lancement de la collection Aire Libre chez Dupuis. J’ai pu bénéficier de la publicité autour de la collection. Après, quand Jean Van Hamme a connu la renommée qu’on lui connaît, la série a perduré. C’est une suite d’heureuses coïncidences.

Une planche de "SOS Bonheur" T.1 - Par Griffo et Van Hamme
© Aire-Libre / Dupuis

Comment êtes-vous passé de Van Hamme à vos autres séries ?

Dès le départ, le succès rencontré par S.O.S. Bonheur a fait que beaucoup de scénaristes se sont intéressés à moi. Je n’ai pas dû me plier en quatre pour trouver de nouvelles collaborations, elles venaient de tous les côtés. J’ai donc eu le luxe de choisir l’histoire qui me plaisait le plus et ce fut celle de Jean Dufaux. Je travaillais donc à la fois sur la suite de S.O.S. Bonheur avec Van Hamme, et sur Beatifica Blues avec Jean Dufaux, puis sur une histoire courte du Marquis de Sade : Sade – L’Aigle, mademoiselle, également avec Dufaux. Je suis parti aux îles Canaries avec l’idée que si la BD fonctionnait j’y resterais quelques temps. J’y suis désormais depuis 33 ans.

"Sade - L’aigle, Mademoiselle" avec Jean Dufaux.
Ed. Glénat
"Giacomo C." par Dufaux et Griffo.
© Ed. Glénat

Que s’est passé avec Giacomo C. Vous l’avez interrompue un moment ?

Cela fonctionnait bien depuis l’album La Dame au cœur de suie pour lequel nous avions reçu des prix. La série a très bien démarré et a toujours bien fonctionné. Je pense que c’est bien d’avoir une série-phare que les gens reconnaissent. Autour de cette série, on a multiplié les one-shots comme Samba Bugatti ou Monsieur Noir, toujours avec Jean Dufaux. La première fois que j’ai travaillé avec un autre scénariste, c’était Cothias pour La Pension du docteur Eon.

Avec cet album vous vous placez dans la tradition du catalogue Glénat qui privilégie l’Histoire.

Oui, l’histoire m’a toujours plu, depuis l’enfance.

Comment se passe votre relation avec Cothias ?

C’est une personnalité, mais moins à l’époque que maintenant. Je ne me souviens plus la façon dont nous sommes entrés en contact. Il m’avait proposé un truc complètement loufoque qui me plaisait énormément car c’était quelque chose que je n’avais pas encore vu dans la BD et qui m’amusait beaucoup.

"Monsieur Noir" de Dufaux et Griffo. Ed. Dupuis/Aire Libre

Les approches sont très différentes : Van Hamme privilégie l’action, son écriture est assez peu littéraire, au contraire de Dufaux, tandis qu’avec Cothias, on a quelque chose de plus centré sur le dialogue.

Oui, chez Cothias, on se concentre plus sur le dialogue, c’est un scénario plus sauvage je pense. Ce que j’aime au niveau de ces scénaristes, c’est justement ces tempéraments très différents. Cela me pousse chaque fois à trouver un style de dessin différent, à pousser mon propre style vers un dessin propre à chacun de ces scénaristes. Pour moi, cela fait partie de l’aventure et cela m’empêche de m’ennuyer.

"Petit Miracle" de Valérie Mangin et Griffo.
© Soleil

On vous a vu revenir sur Giacomo C., à Venise, Pourquoi ? On commençait vous oublier ?

Non, l’histoire de Golden Dogs scénarisée par Stephen Desberg au Lombard avait très bien marché, et Shermann avec le même scénariste également. Cette dernière série est plus intimiste, c’est la personnalité de Desberg qui se traduit dans ce scénario. C’était pour moi une nouvelle façon d’adapter mon style. Son père était distributeur de films américains en Belgique dans les années 1960 et ce type de cinéma l’a beaucoup influencé. Je pense que c’est vraiment le monde de Desberg que l’on retrouve-là L’époque de l’entre-deux-guerres est une époque qu’il adore.

"sherman" par Desberg et Griffo
© Le Lombard

Pour en revenir à Giacomo, c’est surtout l’une des séries favorites de Jacques Glénat. Il adore Venise et pendant des années a demandé pourquoi nous ne faisions pas une suite à Giacomo C. Quand notre relation entre Dufaux et moi s’est un peu détériorée, j’avais perdu l’envie d’y retourner, même si j’adore cette série. Entretemps, j’ai pu visiter Venise qui est une ville que j’apprécie tout particulièrement et cela m’a donné envie d’y revenir. C’est le retour du personnage dans sa ville alors qu’il avait été pendant un moment en Turquie et en Grèce. Il revient pour prendre sa revanche.

Peut-on conclure en vous demandant s’il existe-t-il un « style Griffo » ?

Oui, c’est le style que vous voyez exposé au Centre Belge. C’est un processus organique. Je ne suis pas quelqu’un d’intellectuel, ça me vient des tripes. Je dessine et je me laisse aller comme le scénario me l’indique. Je pense que c’est Picasso qui a dit : « Dessinez, vous réfléchirez ensuite ! ». Je pense un peu comme cela. Je vois après ce que j’ai fait avec ce scénario, ce n’est pas très conscient.

"Golden Dogs" par Desberg & Griffo - Le Lombard

Est-ce que le monde et la culture espagnole vous ont influencé ?

J’ai du sang italien par mon grand-père et ai toujours aimé le monde latin : la France, l’Italie, l’Espagne et l’Amérique du sud. Je suppose que c’est une question de tempérament. La Flandre est historiquement très liée à la maison espagnole. L’empereur Charles Quint était né à Gand !

33 ans en Espagne ne vous ont pas fait perdre votre français, ni votre langue maternelle, le flamand !

Ma femme est flamande, je le pratique donc régulièrement. Pour ce qu’il en est du français, j’ai souvent besoin de 2/3 jours de réadaptation. Durant ces premiers jours, j’ai parfois du mal à trouver mes mots. Aujourd’hui, je suis bien plus à l’aise en espagnol qu’en français. Je parle l’anglais, l’espagnol, le français, le flamand, un peu l’allemand et il est vrai que certaines fois, je m’y perds…

Pourquoi aller vous exiler sur une île au loin, il y a un ermite chez Griffo ?

J’aime bien la solitude de cet endroit. Il y a la mer de tous les côtés, c’est un peu comme un couvent. À 20 ans, je pense que je ne serais jamais allé vivre sur une île comme celle-là, mais entretemps, j’ai vécu et voyagé, j’ai connu la vie nocturne, l’excitation... J’y ai débarqué à 37 ans, j’étais plus mûr et j’avais besoin d’un lieu où réfléchir, où je pouvais me consacrer à 100% à ma première passion : la bande dessinée.

C’est une île volcanique, il émane de sa terre une énergie folle. Certaines fois, les gens me demandent comment je fais pour travailler autant sur une île de vacances. Je ne le vis pas comme cela : pour moi c’est une île, c’est tout. Il y a du tourisme, mais il n’est pas exagéré : c’est principalement du trekking, des randonneurs qui partent dans la montagne le sac vissé sur le dos. C’est du bon tourisme, pas des gens qui salissent la terre. Nous avons également quelques plages de sable noir.

"Giacomo C. Retour à Venise" par Dufaux et Griffo.
© Glénat

Cette exposition est-elle une sorte de bilan ? Signifie-t-elle que c’est fini pour vous ?

Loin de là. Je viens juste de terminer un one-shot avec Stephen Desberg, Oliver Page. Il se déroule partiellement à l’ère victorienne, mais l’histoire va de l’année 3000 jusqu’à nos jours. Le héros découvre par hasard un moyen de voyager dans le temps. C’est une sorte de récit fantastique où le héros ouvre un petit commerce et s’attèle à acquérir des peintres méconnus du XIXe siècle, comme Monnet et d’autres, et à les vendre très cher à notre époque…

Propos recueillis par Didier Pasamonik.

La rétrrospective de l’oeuvre de Griffo est visible au Centre Belge de la BD jusqu’en novembre 2019.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

[1L’Experimental Research Center Of Liberal Artists (ERCOLA) est un mouvement artistique informel et multidisciplinaire qui a vu le jour à Anvers dans les années 1970.

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