Grzegorz Rosinski ("Thorgal") : « On pourrait faire quelque chose avec le Chninkel. »

9 juin 2014 3 commentaires
  • « Quand on est honnête et qu’on n’a rien à cacher, il n’y a pas de raison d’avoir peur de répondre, ni besoin de connaître les questions à l’avance. Allez-y ! Attaquez-moi avec vos questions ! » C’est en ces termes et avec humour que Grzegorz Rosinski a démarré l’interview. Il nous répond librement sur son travail qui, depuis des années, suscite l’admiration, y compris chez ses propres confrères.

L’arrivée du Grand Pouvoir du Chninkel en 1988 a été un petit événement dans le monde de la BD...

Avec Jean Van Hamme, on avait voulu faire quelque chose de différent de Thorgal qui était déjà bien installé. Je désirais faire du noir & blanc sur une histoire « one-shot ». Ce qui m’intéressait c’était de jouer avec la matière, de découvrir de nouvelles techniques… Et ça, à l’époque, je ne pouvais pas le faire dans une série classique. Je pensais que je n’en avais pas le droit… Mais maintenant ça a changé. On était tous passionnés par les religions, la mythologie, la philosophie, par plein de choses… et ça a fini par ce scénario dans lequel je me suis engagé à fond.

Grzegorz Rosinski ("Thorgal") : « On pourrait faire quelque chose avec le Chninkel. »

Comment cet album a été dessiné ?

Je ne m’en souviens plus moi-même ! Je crois que j’ai fait des mélanges, pas mal d’inventions. Il ne faut pas oublier qu’à cette époque, il n’y avait pas d’ordinateur. Donc j’ai essayé plein de techniques et même avec un « Amiga Spectrum » pour la texture. J’ai aussi fait mes propres photos car je n’aime pas profiter des photos des autres. J’ai donc transformé ma propre matière photographique. J’ai cherché aussi dans mes propres sources, quand j’étais illustrateur, et aussi dans l’esthétique des Sixties. C’était très intéressant cette époque des années soixante. C’est un peu tout ça, le Chninkel, tout en essayant de garder la clarté et la lisibilité du dessin, même pour un enfant… à qui le livre n’est d’ailleurs pas destiné du tout !

L’album a été réédité en couleurs. Une suite n’était pas envisageable ?

Je dois féliciter Graza parce qu’elle m’a fait des couleurs magnifiques. Coloriser, c’est plus difficile quand ce n’est pas prévu dès le début. Mais avec Jean, coloriser ce n’était pas du tout notre désir. Ça donnait l’impression de faire du Chninkel 2. Évidemment, Jean avait déjà l’idée pour faire une suite mais c’est facile de découvrir ce que serait une suite quand on connaît le Testament. Et puis on n’allait pas faire du Rocky 2, 3… ( Rires ) Non, c’était trop facile ! Il vaut mieux parfois se bouger la cervelle et trouver d’autres idées. Heureusement ce n’est pas mon rôle, c’est celui du scénariste et, de ce côté-là, c’est plus confortable pour moi. La seule chose qu’on exige d’un dessinateur, c’est de ne pas changer, de garder toujours le même état d’esprit, la même fascination du moment où le lecteur découvre les premiers dessins. Mais ce n’est pas dans ma nature. Moi je cherche, je m’expose… Alors, pendant plusieurs années, on a eu des pressions mais on a refusé, refusé... jusqu’à cette version colorisée mais qui n’est pas un Chninkel 2. Casterman voulait absolument faire quelque chose autour du Chninkel.

Vous êtes attaché au personnage du Chninkel, il vous manque ?

Peut-être qu’un jour on pourra faire quelque chose, malgré le fait que Van Hamme n’est plus scénariste et qu’on ne travaille plus ensemble. Il n’y a rien pour le moment, mais il n’est pas exclu de faire une suite. C’est une idée, comme ça en discutant… Mais il ne me manque pas, je ne m’attache pas aux personnages même si à l’intérieur, Chninkel est plus moi que Thorgal : « Moi, pauvre petit Chninkel ». C’est un plaisir de le dessiner de temps en temps dans les festivals, pendant les dédicaces, comme un petit retour au passé. Certains copains s’identifient avec leurs personnages mais moi, je suis plutôt comme un metteur en scène. J’engage les acteurs et, s’ils sont efficaces, je les garde. Si je me sens mal à l’aise avec un personnage, c’est que j’ai mal fait mon casting et je demande au scénariste de le supprimer, de le tuer. ( Rires )

Suite au Chninkel, certains lecteurs ont rêvé de voir Rosinski adapter « Le Seigneur des anneaux » en BD...

Absolument pas ! D’abord j’ai découvert « Le Seigneur des anneaux » assez tard. Et puis, cela ne fait pas partie de mes classiques, ni de mes lectures d’enfance. Ce n’est pas mon rêve et en plus, je n’aime pas les adaptations. Je trouve que les idées originales littéraires resteront toujours supérieures à la meilleure adaptation. Donnez-moi un seul exemple où l’adaptation d’un langage littéraire en langage visuel est plus réussie que l’original ! Moi, je n’en trouve pas donc je me pose la question : pour quoi faire ?

Est-ce que Rosinski relit ses propres albums de Thorgal ?

Jamais ! Pour la simple raison que je connais l’histoire donc ça ne me passionne pas de savoir qui a tué qui. Je les regarde juste pour vérifier s’ils sont bien imprimés, s’il n’y a pas eu d’erreur dans l’ordre des pages, si l’imprimeur n’a pas oublié quelque chose. Non vraiment, je ne trouve aucune raison de regarder mes anciens livres. Par contre, j’essaye de lire les albums des autres.

Ce n’est pas donné à tout le monde : vous êtes à la fois un dessinateur doué mais aussi un bon illustrateur et un très bon peintre ?

Ce n’est pas à moi de juger mais je ne suis pas peintre, je suis un faiseur d’images tout simplement. Et ces images, elles dépendent des situations, du besoin, du contexte, de la technique que j’utilise... Je ne pense jamais à ce que je vais dessiner mais la façon dont je vais dessiner. C’est un vieux défi chez moi : chercher de nouveaux moyens d’expression. Mais je suis peut-être mal tombé avec la bande dessinée, je devrais peut-être trouver un autre niveau pour m’exprimer. Comme je disais, dans la BD, quand on commence avec une façon de faire pour raconter l’histoire, il faut garder cette même manière de faire les images jusqu’à la fin. Et ça, ce n’est pas dans ma nature !

Vous dites que vous n’êtes pas peintre mais vous réalisez des couvertures qui époustouflent vos propres confrères !

Les couvertures des livres, ce n’est que de l’emballage pour exciter le lecteur, pour qu’il prenne l’objet dans la main et pour qu’il regarde ce qu’il y a à l’intérieur. C’est le seul but des couvertures. La peinture c’est très différent. La peinture n’a pas besoin d’être efficace, ni d’exciter celui qui regarde. Le rôle d’une couverture est terminé à partir du moment où vous prenez le livre. Mais je trouve que la bande dessinée est trop dans le luxe. Mis à part quelques livres qui devraient être édités dans des formats plus grands, sinon toutes les collections normales de bande dessinée devraient être un peu moins « luxe » sur le papier. Une fois lue, je préfèrerais qu’une bande dessinée aille à la corbeille pour le recyclage.

Les couvertures des séries qui se développent autours de Thorgal sont quand même signées Rosinski !

Oui, ce sont des personnages de Thorgal, donc ce sont bien des séries parallèles. J’ai décidé de faire moi-même les couvertures car je voulais rappeler aux lecteurs qu’ils sont toujours dans le même univers. Certains auteurs ont dit « Non pas question, c’est mon album, c’est moi qui fait les couvertures ! ». Seulement ils ont oublié qu’ils profitent de mon univers et que je leur prête mes personnages. Je leur donne la possibilité d’en profiter, donc il n’est pas question que je n’aie pas un droit de regard. ! Et grâce à la couverture, je peux ainsi garder toute la cohérence de mon univers. Ce n’est pas une idée de l’éditeur, j’ai gagné suffisamment d’autonomie et d’indépendance pour décider moi-même. Et si l’éditeur veut m’imposer quelque chose, je peux tout simplement dire non !

Thorgal vieillit, parfois il porte la barbe… Est-il difficile de donner diverses apparences à son héros sans risquer d’altérer son image ?

L’auteur vieillit et donc le personnage aussi. Au contraire, je crois qu’il est plus difficile de garder un personnage qui ne change pas. Tout simplement parce que ce n’est pas crédible. Il faut beaucoup de bonne volonté pour croire que Tintin a toujours ce ridicule pantalon. La crédibilité c’est super important dans une série réaliste parce que des gens s’identifient aux personnages. On ne peut pas s’identifier avec des Schtroumpfs. Enfin si, les enfants peuvent s’identifier aux Schtroumpfs ( Rires ) mais pas les adultes. Donc il est important que le temps marque le personnage. Peut-être qu’un jour Thorgal sera complètement chauve. Il a déjà quelque fois les cheveux un peu argent. Également dans un des albums, Thorgal est mourant et comme quelqu’un qui est rongé par la maladie, il est presque méconnaissable. Vous savez, chaque personnage que je dessine, que ce soit Thorgal ou un autre, je le réinvente à nouveau. Je cherche toujours quelque chose, même si je ne sais pas trop quoi… Je ne me considère pas comme un artiste, je me sens plutôt comme un créateur d’images.

À partir de quel tome pensez-vous que la série Thorgal a vraiment commencé à marquer les lecteurs ?

C’était par étape. Au début il n’y avait pas d’albums, donc on attendait les échos du marché, les retours de l’éditeur et les lettres des lecteurs. Ils voulaient la suite car la première histoire ne faisait que trente pages. Ce n’était pas encore de la confiance mais Van Hamme a décidé quand même d’écrire pour moi. À cette époque, on n’était pas encore connus mais les lecteurs ont été pris dans l’histoire de Thorgal, ils ont trouvé ça intéressant. Mais je pense que c’est à partir du cinquième album : j’avais été surpris de recevoir le prix Saint-Michel pour le meilleur dessin réaliste. C’était vraiment encourageant pour moi car tout cet univers n’était pas le mien au départ. Je me suis dit : « On me veut ! Donc je suis là et je vais me mettre au service de ces gens qui veulent de moi. »

Les albums de Thorgal ne sont pas achetés que par des passionnés de BD ?

Quand on a commencé c’était pour un journal dont le mot d’ordre était : « ...de 7 à 77 ans. » Alors on a fait du « tous publics » ! Chaque fois que je commence un dessin ou la moindre illustration, je réfléchis d’abord à la question de savoir pour qui je travaille. Le fait que ça marche bien encore aujourd’hui avec des enfants qui trouvent les albums dans la bibliothèque de leurs parents, ça montre qu’on a vraiment fait du « 7 à 77 ans. » J’espère que ça va durer éternellement ! ( Rires )

Est-ce qu’il y a une couverture d’album dont les lecteurs vous parlent plus qu’une autre ?

Ça a commencé un peu avec la couverture de « Au-delà des ombres ». Ça a été une couverture appréciée… Peut-être parce qu’elle était différente de tout ce qu’on pouvait trouver à l’époque. Quand je commence une nouvelle couverture, je regarde tout ce qui a déjà été fait et je vais en librairie pour voir aussi ce qu’il y a actuellement. Puis je réfléchis, je fais des croquis… C’est un peu comme ça que ça se passe.

Est-ce que vous-même vous avez une préférence pour telle couverture plutôt qu’une autre ?

Les goûts des lecteurs ne sont pas forcément les miens et j’avoue que la couverture de « Au-delà des ombres » n’est pas ma préférée. J’aime bien celles qui sont efficaces mais votre question est un peu difficile, il y en a plusieurs... Et puis certaines sont plus graphiques. J’en aime, par exemple, une qui est assez minimaliste : « La Forteresse invisible ». Graphiquement elle était justement différente des autres.

Une couverture comme celle de Kriss de Valnor est beaucoup plus époustouflante !

Oui, parce que c’est simple. Et encore, vous n’avez pas encore vu la nouvelle que je viens de finir pour les séries parallèles ! Sinon, j’aime aussi certaines couvertures qui n’ont pas été faites forcément pour des albums de la série mais pour différents autres tirages ou pour des affiches ou des illustrations du Journal de Tintin.

Est-ce que la couverture de votre one-shot « Western » ne manque pas d’impact ? Elle est figée. Le héros pose pour une photo ?

Absolument, c’est une sorte de daguerréotype mais je pense que oui, elle est efficace ! J’ai voulu figer le sujet, comme dans une photo de l’époque, car je voulais faire un western différent de l’habitude. Pour faire la couverture, j’ai regardé beaucoup de photos anciennes, ce qu’ils ont dans les yeux… C’est très caractéristique. Il pose avec son colt et sa Winchester à la main alors je me suis procuré justement des Winchester de cette époque parce que je voulais que ce soit réaliste au maximum. Je me répète, je recherche toujours la crédibilité et l’efficacité. L’efficacité, c’est le succès !

Est-ce que « Western » était votre premier album en couleur directe ? Pourquoi les planches sont si peu colorées ?

Déjà je n’aime pas ce terme de « couleur directe », parce que dans l’album ce n’est pas de la couleur. Il n’a pas été pensé en couleur. C’est plutôt une ambiance monochrome : sale, dans la poussière et juste un peu teintée de rouge pour le sang. Tout cela, ce sont des expériences. Si je devais faire un deuxième western, ce serait complètement différent. Je n’aime pas le terme de « couleur directe », car ce n’est rien d’autre que de la reproduction, c’est absurde. On pourrait donc appeler tout ce qui est en reproduction couleur de la « couleur directe » ? Et la « couleur indirecte », c’est quoi alors ? Il y a beaucoup de termes dans la BD qui confirment certaines choses qui m’inquiètent. La bande dessinée s’est par moment complètement séparée de l’univers de l’art, des autres genres artistiques. C’est devenu un club avec ses propres termes. Après, quand ils essayent de s’approcher de l’illustration ou de la peinture (de l’art visuel en général), ils ne savent plus quel vocabulaire, ni quels termes utiliser. Peut-être que je me trompe sur ce terme de « couleur directe » mais les gars qui font ça sur ordinateur, c’est quoi alors ? Et une photo en couleur alors ? C’est couleur directe ou pas ? Regardez aussi par exemple le terme « ex-libris » : à l’époque c’était des gravures faites par des grands artistes et commandées par des collectionneurs et qui étaient collées dans les livres, avec la mention « Ce livre appartient à … ». Qu’est-ce c’est devenu maintenant un ex-libris dans la BD ? On ne sait pas. On appelle ex-libris des choses qui n’en sont pas.

Justement dans « Western » vous avez glissé des peintures sur des doubles pages. C’était pour faire évoluer la BD ?

Absolument ! Mais chacun le fait à sa façon. Il y a par exemple certains « graphic novels » (romans graphiques) qui sont tellement riches dans leurs éléments graphiques qu’ils perdent en lisibilité. La partie visuelle tue souvent la lisibilité ! C’est tellement agressif que le lecteur est perdu, qu’il n’arrive plus à suivre l’histoire, c’est dommage. Moi j’essaye de garder ce moyen d’expression classique, traditionnel, tout en cherchant aussi quelque chose de nouveau pour arriver à m’éloigner des stéréotypes de la bande dessinée. Parfois je trouve et parfois pas… mais je veux garder surtout la lisibilité ! Si je me rends compte que la manière dont je travaille brouille le côté littéraire, que ça devient incompréhensible, alors je peux revenir à un style très très classique comme celui d’Harold Foster. Son Prince Vaillant est finalement assez proche de ma façon de faire. Je raconte une histoire avec mes images et je guette le moindre signal d’incompréhension. Je le modifie aussitôt, pour les besoins du lecteur. Je suis au service du lecteur. C’est comme dans la vie en commun : si l’on ne me comprend pas, ça veut dire que les signaux que j’envoie sont mauvais ! Mon fils m’aide énormément sur ce point, il est mon agent.

Avec sa chevelure brune et sa cicatrice sur la joue, Thorgal est un symbole de force et de virilité. Vous le représentez ainsi volontairement ?

Non. Même un petit maigrichon avec des lunettes et chauve peut-être très viril. Le but de Thorgal dans la vie, c’est de défendre sa femme et sa famille. Il peut trouver en lui des forces qu’on ne soupçonne pas pour combattre tous ceux qui l’empêchent de vivre en paix avec sa famille. Cette force mentale peut se retrouver aussi chez un petit maigrichon : la force ce n’est pas seulement les muscles. Mais Thorgal ne sait pas lire ni écrire et la seule chose dont il dispose c’est de savoir manier les armes et de pouvoir casser la gueule de temps en temps à quelqu’un… quand c’est absolument nécessaire !

En feuilletant les premiers albums de la série, on se rend compte que les femmes ont toujours été omniprésentes autours de Thorgal. Séduisantes et sexy, elles sont souvent amoureuses de Thorgal alors qu’il doit rester un mari exemplaire…

Thorgal est moralement infaillible ! Bon… sauf sous une certaine magie comme quand il était Shaïgan. Mais avec le scénariste nous ne savions pas forcément dans quelle direction nous allions. C’est comme dans la vie, on ne peut pas prévoir quel événement va se produire dans cinq ans, il y a plein de surprises. Donc on regarde les éléments passés pour en développer d’autres. Ce long fleuve n’est pas nécessairement tranquille…

Êtes-vous fier des caractéristiques graphiques d’un personnage comme la Gardienne des clés qui marque l’esprit des lecteurs !

Écoutez, c’était un personnage épisodique. Je ne savais pas que Van Hamme la ferait apparaître dans d’autres histoires. Il y a comme ça aussi d’autres figurants qui me plaisent et que j’aurais aimé utiliser dans davantage d’occasions. Et il y a parfois des personnages plus importants dont je ne suis pas très fier. Comme je vous le disais, c’est moi qui m’occupe du casting et ça ne peut pas être la faute de quelqu’un d’autre, c’est la mienne. Mais vous voulez absolument que je vous dise quel personnage j’aime et lequel je n’aime pas ? ( Rires ) Ils sont tous nécessaires !!!

Vous avez anticipé la question suivante : puisque ce n’est pas vous qui écrivez les histoires, est-ce que vous êtes attaché au personnage de Thorgal ou votre préférence va sur d’autres ?

J’ai déjà un peu répondu à ça. ( Rires ) Non, je n’ai aucun attachement émotionnel aux personnages. Je m’attache à ce que l’histoire fonctionne bien et je regarde si les lecteurs sont contents. Quand je vois les visages de mes lecteurs pendant les séances de dédicaces, j’arrive à savoir si ça leur a plu. S’ils ne sont pas contents, il n’y a personne devant moi… ( Rires )

En relisant des histoires comme « Alinoë » ou « Le Maître des montagnes » on se dit que Van Hamme était quand même très inspiré à votre contact ?

L’influence est des deux côtés. Avant de commencer professionnellement dans la bande dessinée, avant d’avoir des contacts avec les Belges, je travaillais seulement sur des illustrations. C’est ensuite que j’ai pu continuer mon travail dans la bande dessinée car j’avais de l’estime pour mon scénariste, j’avais pleine confiance en ses textes. Et puis, c’est devenu ma nature alors que ce métier n’existait pas dans mon pays. Je les trouvais tous très professionnels. Ce n’est que beaucoup d’années plus tard que je me suis rendu compte que ce n’était pas toujours forcément le cas. Cette confiance m’est restée longtemps, sans que je fasse de remarque sur les scénarios. J’ai continué longtemps avec une sorte de confiance un peu trop aveugle vis-à-vis du scénariste. Alors que sur les dernières histoires, j’aurais pu un peu critiquer... On pouvait peut-être mettre plus de forme, on sentait un peu la fatigue. Maintenant ça a changé : il y a plus de responsabilités qui reposent sur moi avec Les Mondes de Thorgal. Maintenant, je donne mon avis sur tous les textes et tout va bien !

Vous exprimer à travers le dessin vous suffit ? Vous n’avez jamais envisagé de créer votre propre scénario ?

Non, je n’ai jamais eu l’ambition d’écrire ma propre histoire. Ma passion depuis toujours, c’est d’être illustrateur, un faiseur d’images. Je n’ai pas l’esprit d’un écrivain. Je me considère comme un traducteur du monde littéraire dans le monde visuel.

Est-ce que vous avez conscience du rôle que vous avez joué dans l’univers de la BD franco-belge, de l’impact de votre travail auprès des lecteurs ?

Non, mais ça me fait plaisir si je laisse une petite trace dans l’histoire de la BD européenne. Mais ce n’était pas mon but quand je suis arrivé en Belgique. Dans mon travail, je cherche toujours des concurrents pour me confronter à eux. Et quand je vivais en Pologne, j’avais l’impression d’être seul. Alors c’est très facile d’être le meilleur quand on est seul ! Ce que je voulais, c’était me confronter avec les meilleurs pour me perfectionner et améliorer mon moyen d’expression. Puis, dans un second temps, quand j’ai compris la plupart des mécanismes, ma motivation était de ne pas faire comme les autres : faire comme si…, mais de ne pas faire comme les autres ! Par exemple, je ne touche pas au découpage très classique de la BD. Changer les codes, faire un gros rond à la place d’une vignette carré ne sert à rien. Donc je garde le canevas classique mais avec une esthétique différente. Sans forcément avoir l’impression d’avoir réussi, c’est peut-être ça la raison pour laquelle j’ai aujourd’hui une petite influence dans le monde de la BD franco-belge. C’est une certaine forme de satisfaction même si je le redis, ce n’était pas mon but au départ. En fait, moi je voulais jouer tout simplement avec mes petites images… comme un enfant !

Propos recueillis par Jean-Sébastien Chabannes.

(par Jean-Sébastien CHABANNES)

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Photos : Diane Rayer / Le Lombard / Nicolas Anspach

 
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