Gunfighter, le nouveau western de Christophe Bec et Michel Rouge

16 septembre 2019 0 commentaire
  • Le western opère un vrai retour en force depuis plusieurs années, ce qui permet de voir revenir au genre un de ses grands dessinateurs : Michel Rouge ! Analyse de sa nouvelle série lancée avec Christophe Bec et commentaires du dessinateur.

La troisième et dernière partie de l’intégrale de Comanche parue il y a quelques mois ne nous avait pas préparé à cette excellente nouvelle : le retour de Michel Rouge à son genre de prédilection, plus de quinze ans après son précédent western. Un retour assez inespéré car sa dernière série Kashmeer n’avait pas rencontré le succès espéré, et que nous n’avions plus eu de ses nouvelles depuis 2015.

Avec son franc-parler coutumier, le dessinateur nous a expliqué pourquoi Comanche n’avait pas continué après le décès de Greg et comment s’était déroulé ce retour au western avec Gunfighter :

« Il y a eu jadis un incompétent notoire qui avait repris la direction éditoriale de Dargaud après la sortie du dernier Comanche et qui ne se nourrissait que de "trucs branchés" le plus insignifiant possible ; il ne voulait pas de Comanche. Ensuite, je n’ai plus reçu aucune proposition sérieuse de western. Jusqu’au scénario de Christophe Bec qui m’a remis le pied à l’étrier. Plusieurs propositions m’ont été faites depuis Kashmeer, c’est celle-ci qui a retenu mon attention… Le western est-il mon genre de prédilection ? Oui, s’il y a un bon scénario. Le problème vient surtout de là. Je préfère surtout dessiner sur un bon découpage. Si en plus c’est un western, alors très bien. »

Gunfighter, le nouveau western de Christophe Bec et Michel Rouge
Michel Rouge
Photo : JS Chabannes

Pour notre part, nous avons rarement autant apprécié retrouver ainsi le trait de Michel Rouge. Chaque planche est fignolée dans les moindres détails, laissant énormément de place aux grands espaces, ce qui a poussé le dessinateur à se surpasser dans ses décors. Ses personnages ne sont pas moins réussis : le trait est posé, apportant le caractère nécessaire aux différents protagonistes, tout en maintenant une grande lisibilité. Dès la première séquence, le lecteur est embarqué dans le récit avec cet orage qui ravage les plaines d’Arizona. La scène nocturne qui s’ensuit achève de convaincre les plus réticents : Michel Rouge est certes un dessinateur classique, mais il domine largement le genre, surtout grâce à un réalisme beaucoup plus poussé que dans Comanche.

« J’aime les codes du Western, le réalisme c’est une autre affaire, continue Michel Rouge. Avec le cinéma on peut le réinventer, quoique, voyez le fiasco des "Portes du Paradis" de Cimino. Réinventer le western après Giraud, ce serait comme vouloir tout de suite réinventer la littérature après Céline, il faut du temps. »

Posons tout de même le contexte de ce récit, qui emprunte effectivement aux grands classiques, avec deux familles de propriétaires terriens qui s’affrontent. L’une dirige le pays, dictant sa volonté au juge, entourée d’hommes de main qui ressemblent plus à des tueurs qu’à des vachers. Dans sa chaise roulante, son vieux patriarche semble poussé par une inextinguible colère… principalement dirigée contre la petite famille qui possède le petit terrain voisin. Tout les oppose, à commencer par leurs méthodes d’élevage : traditionnelle du côté de ce jeune homme et de sa sœur, avec les « Longhorns », ces vaches américaines aux cornes interminables, qui ont besoin d’espace ; intensive pour l’amer potentat.

L’arrivée des premiers barbelés, cette « corde du diable » comme on l’appelait alors, ne fait qu’exacerber les conflits qui opposent les deux familles, alors que les autres propriétaires cèdent les uns après les autres, acceptant de vendre leurs terres. C’est dans ce contexte et dans le souffle d’une tempête qu’une bande de ranchers découvre un homme inanimé, agrippé à son colt ouvragé... Qui peut bien être ce mystérieux Gunfighter ?

On le comprend rapidement, Christophe Bec n’a pas le désir de renouveler vraiment le genre avec Gunfighter. Un parti-pris qui prend les atours d’un avantage, car le scénariste joue habilement avec des codes connus du lecteur : l’affrontement entre propriétaires qui pour la première fois se sentent à l’étroit dans ce nouveau continent, l’apparition des barbelés, et surtout cette violence sourde, si caractéristique du genre, et qui peut exploser à la moindre confrontation. L’utilisation de ces codes auquel le lecteur est rompu permet d’entrer facilement dans l’histoire, tout en proposant une mise en page variée et à grand spectacle.

La convenance des codes permet surtout de profiter du remarquable travail de Michel Rouge, qui s’appuie d’une part sur le découpage de Bec, et de l’autre sur l’aide de son fils Corentin, également présent aux couleurs. Cette équipe de choc trouve l’équilibre parfait pour chaque planche : un régal pour les yeux, sans qu’il soit besoin de faire appel à des innovations.

« Des innovations ? Nous sommes saturés d’innovations, réagit Michel Rouge. Les innovations sont imposées par les nouvelles techniques, elles n’ont pas d’autre sens que l’exigence de s’y adapter, ça frise la dictature d’ailleurs. Le seul sens qui vaille est donné par le scénario, c’est lui le chef ! Ensuite, comme disait Jean Gabin, c’est le scénario, et enfin, le scénario. La seule innovation, c’est de garder ce principe à l’esprit et... les vaches seront bien gardées, comme disent les vachers. »

« Quant à cette vision de la planche plus cinémascope, elle est bien entendu dictée aussi par le scénario, continue-t-il, en l’occurrence le découpage de Christophe. La mise en page est le résultat d’une collaboration (plus que très étroite) avec Corentin ( Rouge) ; elle restitue le plus fidèlement possible les exigences et les intentions du scénario. »

Même s’il emprunte aux classiques du genre, le scénario de Bec n’est pas non plus platonique. Il a déniché quelques éléments vraiment novateurs qu’il glisse çà et là dans le récit, apportant une authenticité bienvenue. On s’éloigne donc rapidement des schémas typés pour se laisser entraîner par l’expérience du scénariste. Le seul petit défaut est lié à son gunfighter, un homme dont on n’apprend que très peu de choses dans la première moitié du récit : une distance se crée. Heureusement, notre personnage central se dévoile et prend de l’épaisseur dans la seconde moitié, un peu comme un certain Red Dust dans une autre série.

Le récit rappelle d’ailleurs dans son découpage la dernière partie de Red Dust Express, le dernier Comanche dessiné par Michel Rouge, alors assisté de son fils au storyboard. Que cela soit donc pour la beauté de ses planches, ou cette vision très authentique du western, ce premier tome de Gunfighter va combler tous les amateurs du genre. Spectacle garanti !

Propos recueillis par Jean-Sébastian Chabannes et Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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De la même série et sur le même sujet, lire notre interview de Christophe Bec : "Je voulais un western classique, qui respire l’authentique."

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