Hans Hillmann, Spiegelman et le roman graphique

28 décembre 2018 0 commentaire
  • C’est un ouvrage singulier que ce « Papier Tue-Mouches » de Hans Hillmann, d’après la nouvelle de Dashiell Hammet. Est-ce cela un roman graphique ? Art Spiegelman se pose la question dans la préface, tout en restant - on le voit bien - complètement fasciné par le travail du dessinateur allemand.

« It’s a Book... It’s a Comic Book... It’s a GRAPHIC NOVEL ! » Dans la préface qu’Art Spiegelman a écrite pour ce livre, on sent que le créateur de Maus est très impressionné. Le vocable de « roman graphique » que l’on a depuis longtemps collé sur son œuvre principale l’a toujours mis mal à l’aise. D’abord parce que cette volonté d’adosser la bande dessinée - un art qui a sa spécificité propre et qu’il a toujours défendue comme telle dans sa revue RAW - à autre chose, la littérature, ne pouvait lui paraître au mieux qu’une récupération, au pire une inféodation. Bon, lui qui a reçu le prix littéraire le plus prestigieux des États-Unis pour sa BD ne va pas se mettre à hurler au loup, mais il a quand même bien le droit de grommeler…

D’ailleurs, il le souligne dans cette préface : le vocable popularisé par le grand Will Eisner en couverture d’Un Contrat avec Dieu était avant tout commercial. N’a-t-il pas déjà parodié, lui Spiegelman, ces fameux « romans graphiques » en inventant le concept de « One-Page-Graphic-Novel » pour la revue de Casterman, Pandora ? Le « Cartoon-Graphic-Novel » n’est pas loin…

Hans Hillmann, Spiegelman et le roman graphique

Ce qui l’impressionne ici, c’est que le livre de Hans Hillmann, Papier Tue-Mouches, est vraiment un roman graphique. D’abord parce que c’est un roman, du romancier (et scénariste de BD et de cinéma…) Dashiell Hammet, l’inventeur du polar Hard Boiled. Une intrigue finement ciselée, noire et virile, comme il sait les faire. Et pas un roman illustré qui se contente de quelques images en soutien au texte, mais une vraie suite narrative d’images, avec ses scènes d’action, ses accélérations, ses ralentissements, ses points de vue de caméra sophistiqués, ses cadrages ambigus, ses lumières soigneusement tamisées, et ses personnages proprement caractérisés. 232 planches en tout.

D’autant que ce Hans Hillman (1925-2014) n’est pas n’importe qui : c’est un illustrateur, un graphiste et un concepteur d’affiches réputé, enseignant à la Hochschule für Bildende Kunst de Cassel, excusez du peu. Et de fait, son travail est époustouflant, dans la lignée d’un Edward Hopper et du cinéma noir américain, proche du document : l’auteur a suivi les traces d’Hammet à New York et en Californie pour faire ses repérages. Bref, rien à voir avec un illustrateur en chambre… Nous sommes bien ici devant une nouvelle interrogation du vocable eisnérien. Une de plus.

Alors, quand on soupèse un tel objet, superbement mis en pages et édité par Philippe Ghielmetti, le seul Eisner Award français pour la conception graphique, on ne peut que s’incliner avec respect. C’est ce que fait Spiegelman. Et nous le faisons avec lui.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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« Papier Tue-Mouches » de Hans Hillmann, d’après la nouvelle de Dashiell Hammet (textes intégral inclus). Préface d’Art Spiegelman. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Janine Hérisson et Henri Robillot. Edtiions de la Table Ronde.

Illustrations : © La Table Ronde

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