Heimat. Loin de mon pays, l’Allemagne - N. Krug - Gallimard

22 janvier 2019 0 commentaire
  • L'enquête familiale d’une Allemande d’aujourd’hui dans l’Allemagne nazie d’hier : une plongée importante dans une intimité nationale.

À mi-chemin entre album photographique, carnet de voyage, bande dessinée et récit illustré, Heimat. Loin de mon pays, l’Allemagne, sélectionné à Angoulême, est l’un des récits les plus forts de l’année écoulée.

Cet album est l’œuvre de Nora Krug, dont les dessins et les récits graphiques sont parus dans de nombreux journaux, du Guardian au Monde diplomatique, en passant par le New York Times, et dont le travail a donné lieu à de nombreuses expositions aux quatre coins du globe. Sa courte bande dessinée Kamikaze, sur un pilote japonais ayant survécu à la Seconde Guerre mondiale, figure dans l’édition 2012 de Best American Comics et de Best American Non-required Reading.

Heimat. Loin de mon pays, l'Allemagne - N. Krug - Gallimard

Cette artiste allemande a quitté l’Allemagne à la fin de sa jeunesse, émigrant à New York comme pour ne pas avoir à se confronter à l’Allemagne d’aujourd’hui qu’elle n’arrive pas à regarder autrement que par le prisme de celle d’hier. Dans son pays d’accueil, elle épousa un Juif, ce qui n’enleva rien à sa culpabilité propre, mais soulagea en revanche la conscience de ses parents. Après douze années passées aux États-Unis, son intérêt pour son pays d’origine va croissant et elle ressent le besoin de briser le non-dit sur la participation de ses ancêtres à la guerre, de savoir qui ils furent.

Son récit, qui combine des fragments de photographies, de sources de la Seconde Guerre mondiale qu’elle va trouver dans les archives, des planches de bande dessinée et de grands dessins contemplatifs, cherche d’abord les preuves d’une culpabilité collective : « Nous sentions que l’histoire était dans notre sang et la honte dans nos gênes ».

À partir de son histoire personnelle et du récit de son adolescence, N. Krug explique la détestation de la langue allemande, le pacifisme exacerbé, le refus de la réflexion sur l’identité allemande, tout en mettant en regard le paradoxe d’un passé nazi sur-étudié à l’école et qui reste pourtant globalement tabou au sein de la sphère familiale.

Elle explique comment sa génération n’a jamais appris les paroles de l’hymne nationale allemand, comment s’est imposée une vision manichéenne et culpabilisante du passé, dans laquelle par exemple aucune réflexion critique sur les bombardements alliés n’est autorisée. Elle s’interroge sur le désamour des Allemands pour eux-mêmes, en analysant ainsi les débats pendant la Coupe du monde de 2014 pour savoir s’il était ou non approprié de montrer le drapeau et de chanter l’hymne allemand.

L’histoire personnelle et familiale est systématiquement mise en regard de l’histoire nationale, comme si l’une ne pouvait se comprendre que par l’autre, dans une recherche permanente de contextualisation historique pour mieux comprendre et accepter l’héritage familial afin de construire une identité personnelle apaisée. Cet album composite est alors à comprendre comme une métaphore d’une mémoire fragmentée, comme un ensemble de pièces qu’il est parfois douloureux d’assembler ensemble et qui, pourtant, forment un tout qui est l’Allemagne d’aujourd’hui.

L’ensemble livre un témoignage aussi fort que juste, intelligent qu’émouvant, sur la question complexe de l’identité allemande, et de manière plus générale, sur le poids de l’héritage de l’histoire que nous devons porter. Un album important.

(par Tristan MARTINE)

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