Jorge González : " Je suis autant un citoyen qu’un artiste."

12 octobre 2012 0 commentaire
  • Avec l'impressionnant "Chère Patagonie", Jorge González nous livre un ouvrage radical, imposant, aux limites de l'expérimentation pure et qui, pourtant, parle avec une acuité politique toute entière d'une région rude, une sorte de "Finistère" argentin . Rencontre.
Jorge González : " Je suis autant un citoyen qu'un artiste."
Chère Patagonie - Par Jorge González
Ed. Dupuid

Vous avez, il me semble, une façon bien "argentine" de faire la BD. On sent dans votre travail l’influence d’Alberto Breccia. Et puis, il y a une allusion au personnage de BD argentin le plus célèbre, votre "Tintin" à vous : Patoruzu. Est-ce que la BD argentine est encore aussi importante qu’avant ?

Avant toute chose, l’industrie de la bande dessinée n’existe pas en Argentine. C’est incompréhensible, car les Argentins adorent raconter des histoires. C’est pourquoi je vis depuis 18 ans en Espagne. J’y suis arrivé à l’âge de 24 ans avec ma famille. Mais j’ai continué à lire les magazines argentins et des livres d’auteurs argentins en même temps que des auteurs espagnols ou français.

Mes influences sont argentines et européennes, je n’ai aucun influence américaine ou japonaise. Lorsque je suis arrivé en Espagne, j’ai rencontré Horacio Altuna et Juan Gimenez qui vivaient alors à Barcelone. Je les ai assistés comme illustrateur dans leur studio. J’ai beaucoup appris de cette rencontre. Et puis cela m’a donné un sacré coup de main, j’arrivais en Europe, j’avais besoin de bosser !

En résumé, mes influences viennent de José Muňoz, Horacio Altuna, mais aussi quand j’étais jeune de Moebius et tous ces grands noms des Eighties. En Europe, j’ai aussi découvert le travail de Nicolas de Crécy, Blutch... leur façon de dessiner et de peindre.

Jorge González en septembre 2012
Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Comment travaillez-vous, avec des couleurs et du papier, ou avec l’aide de l’ordinateur ?

Je travaille le noir et blanc à part de la couleur. J’imprime le dessin, puis je travaille la couleur avec des pastels par exemple, tout à la main, ensuite j’achève le travail sur Photoshop.

Comment cet ouvrage est-il arrivé chez Dupuis ?

Mon précédent ouvrage, Bandoneon, avait été édité en Espagne par la maison d’édition madrilène Sins Entido. Ils rencontrèrent l’éditeur de Dupuis, José-Louis Bocquet, au Salon de la BD de Barcelone. Ils lui ont montré les 30 premières pages et il s’est montré intéressé par le projet. Il a été réalisé directement pour Dupuis. J’aime le livre qu’ils en ont fait : massif, imposant.

Chère Patagonie - Par Jorge González
(c) Éditions Dupuis

Pourquoi avez-vous choisi le thème de la Patagonie, vous y êtes né ?

Non, quand j’ai réalisé Bandoneon, qui se déroulait également en Argentine, j’utilisais ma vie, mais aussi la mémoire de mon peuple, comme matière première. Pour les Argentins eux-même, la Patagonie est un endroit mystérieux, source d’une multitude de contes et de légendes où l’on retrouve les premiers immigrants européens, le massacre des Indiens, mais aussi des nazis qui seraient venus en Patagonie par des sous-marins. J’ai un peu mélangé toutes les légendes de cette région qui courent depuis une centaine d’années.

Quand on regarde le dessin de José Muňoz, on est frappé par la crudité de sa lumière, le souffle du vent sur les Pampas, ses ciels immenses mais lumineux... Chez vous, tout est sombre, dans un brouillard quasi permanent...

Oui. C’est un territoire immense, trois fois grand comme la France, avec une densité de population d’une personne pour 10 kilomètres ! J’aime cet espace infini face auquel on ne peut rien.

L’album couvre plusieurs lieux -la Terre de feu mais aussi Buenos Aires- et plusieurs époques...

Buenos Aires est très importante pour les Patagoniens, tous les regards sont tournés vers la capitale, car ils veulent tous s’échapper de l’âpreté de leur condition.

La façon dont vous envisagez les pages, et spécialement leur rythme, où vous alternez des gaufriers réguliers avec des images en pleine page, est parfois à la limite de l’expérimental...

J’essaye de transmettre mes sentiments au lecteur, notamment dans l’entrecroisement des personnages d’une histoire à l’autre. Je mélange différents fragments de personnages. Ce sont des gens que j’ai personnellement rencontrés. Quand je parle du massacre des Indiens, je montre la façon dont on occulte leur existence, leur passé. Pour la première fois, il s’est engagé récemment des négociations entre eux et le gouvernement pour reconnaître leurs droits.

Chère Patagonie - Par Jorge González
(c) Éditions Dupuis

Il y a aussi cette histoire de grévistes qui se font tirer dessus comme des lapins...

Vous savez, il y avait un état à bâtir, aussi le gouvernement réprimait tous ceux qui se trouvaient sur son passage : les anarcho-syndicalistes comme les Indiens. Les grands propriétaires terriens traitaient leurs ouvriers comme des esclaves. Quand ils tentèrent de se former en syndicats, ils furent purement et simplement liquidés. Le livre court jusqu’au début de la dictature argentine des années 1970, qui est une époque bien plus complexe qu’il y paraît... C’est toujours la même chose : le pouvoir de l’argent, la mainmise des États-Unis sur l’Amérique du Sud, les multinationales à qui on laisse les coudées franches.

Vous parlez d’un pays entier qui appartient à l’entreprise Benetton...

Oui, ils ont acheté des milliers de terre pour quelques dollars, poussant les Indiens et les habitants locaux dehors pour y mettre des moutons à la place et récolter leur laine.

Chère Patagonie - Par Jorge González
(c) Éditions Dupuis

C’est un livre politique ?

Bien sûr, mais aussi philosophique et bien d’autres choses. C’est ma vision de cette région.

C’est plus politique qu’esthétique ?

Les deux se confondent, je suis autant un citoyen qu’un artiste, un auteur de bande dessinée autant qu’un peintre.

Vous vivez à Madrid, où la situation économique est en ce moment à son plus bas niveau...

Pour moi, la situation n’est pas si terrible. Vous savez, en Argentine, on vit quotidiennement dans des conditions bien pires. Le mouvement des Indignés est une bonne chose, car les jeunes se confrontent pour la première fois à la politique. Ce n’est qu’un début, à mon avis.

À la fin du volume, vous avez des pages quasi sans dessin, juste avec des dialogues.

Cette partie ne relève pas de la fiction. Ce sont des notes et des croquis de voyage, plus spontanés. C’est une sorte de making of.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

Chère Patagonie - Par Jorge González
(c) Éditions Dupuis

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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