Jusqu’au Dernier – Un western sans temps mort, une tragédie sanglante !

11 décembre 2019 18 commentaires
  • La mode, depuis quelque temps déjà, revient au western… Jusqu’à reprendre Blueberry, que je n’ai encore que feuilleté sans grand plaisir ! Ici, on est dans un western qui paraît classique mais qui ne l’est pas vraiment ! À découvrir et à « écouter » dans cette chronique.

Russel est un cow-boy, un vrai… Mais voilà, le chemin de fer, symbole d’une civilisation en transformation, redistribue les cartes. Et le métier de vacher est condamné à disparaître. Russel accomplit donc son dernier boulot, accompagné par ceux qui, comme lui, chevauchent au rythme d’une certaine liberté en voie de disparition, mais aussi par un jeune garçon, un simplet comme on disait alors !

Ce jeune garçon est trouvé mort dans la petite ville de Sundance, une cité qui désire à tout prix la venue du chemin de fer pour devenir une « vraie ville ». Et face à la décision, de la part de tout le monde dans cette cité, de nier la certitude d’une mort qui n’a rien d’accidentel, la tragédie se met en place. Une tragédie, oui, dans laquelle tous les sentiments humains vont se conjuguer, jusqu’au dernier, jusqu’à la mort.

Jusqu'au Dernier – Un western sans temps mort, une tragédie sanglante !

Pour construire son scénario, Jérôme Félix a bien évidemment puisé dans le folklore habituel de ce genre de récit. Tous les codes chers aux westerns classiques avec John Wayne ou Gary Cooper sont bien présents, mais ceux de Sergio Leone et de Clint Eastwood aussi. Cela fait de ce livre une sorte de regard décalé sur les habitudes propres au western. Décalé, oui, par la présence, déjà, de ce gamin qui meurt et qui, handicapé mental, ne ressemble nullement aux héros habituels de la littérature, de la BD, et, singulièrement, du western. Décalé aussi par l’inéluctable descente aux enfers que TOUS les protagonistes vont connaître au fil des pages !

Jérôme Félix est un superbe raconteur d’histoire. Et son scénario est véritablement ciselé, sans détails inutiles ou oubliés. Avec, aussi, un vrai sens du dialogue qui, en quelques mots, parvient à définir les différents personnages qui peuplent cette aventure aux frontières de l’enfer. Son récit est celui de plusieurs libertés qui, inéluctablement, ne peuvent cohabiter. Ce n’est pas sans raison qu’il a choisi « Sundance » comme nom de cette ville qui s’ouvre à la civilisation tout en assassinant les laissés pour compte de cette nouvelle société en devenir.

Jérôme Félix nous parle de sentiments, primaires parfois, violents souvent, humains toujours. Pour rendre palpables ces sentiments, ces émotions, il fallait le talent d’un dessinateur capable d’aller au-delà des habitudes, capable d’inventer un monde totalement plausible, à tous les niveaux. Et Paul Gastine nous livre un travail exceptionnel de dessin, certes, mais aussi et surtout de couleur et de lumière !

Le texte choisit la voie de la simplicité, comme sont simples les sentiments, rêves et désespérances, qui animent tous les (anti-)héros de cette histoire. Le dessin, lui, évite également toutes les surenchères graphiques tellement (trop…) à la mode de nos jours dès qu’il s’agit de raconter une aventure ! Le style « comics », à mon humble avis, ne devrait pas avoir autant sa place dans les narrations graphiques franco-belges. Paul Gastine ne cherche pas à éblouir, il se contente d’être metteur en scène d’un récit dans lequel il s’immerge complètement.

Il dessine à taille humaine, à taille de l’enfance même, dans les scènes où les enfants sont présents. Il y a, dès lors, des contre-plongées, bien évidemment. Mais tout le dessin de Gastine participe d’abord et avant tout au récit, à la manière de raconter une histoire, à la façon de la rendre vivante, tout simplement !

Comme dans les films de Sergio Leone, Paul Gastine s’attarde sur les regards… Et je tiens à dire, haut et fort, que bien peu de dessinateurs sont capables comme lui de rendre mille et une impressions au travers de ces regards qui rythment la narration. C’est dans les yeux de Russel que se comprennent le chagrin, l’engagement, la totale désespérance. C’est dans les yeux de l’institutrice, symbole d’une éducation essentielle pour que naisse une neuve liberté, que se voient la volonté et la tolérance mêlées.

Jusqu’au Dernier est un album époustouflant, à tous les niveaux : un scénario inattendu, d’une noirceur incontestable, un dessin qui remet bien des pendules à l’heure dans l’univers du western dessiné…

Un livre classique, oui, et novateur en même temps par le ton qui est le sien, un livre qui aura une place de choix dans votre bibliothèque !

(par Jacques Schraûwen)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Jusqu’au Dernier - par Paul Gastine et Jérôme Félix - GrandANGLE - 70 pages - Sortie novembre 2019

Lire également une autre interview des mêmes auteurs : Jérôme Félix et Paul Gastine explorent "L’Héritage du Diable"

Photo des auteurs : Charles-Louis Detournay.

 
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18 Messages :
  • Une merveille cet album !!! Un régal.
    Les récents "Blueberry", "Lonesome", "Undertaker" et "Gunfighter" n’ont pas dû aimer...

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    • Répondu par Jacques Schraûwen le 11 décembre 2019 à  15:27 :

      Je pense que les vais auteurs ont dû aimer... On peut aimer Gary Cooper et Clint Eastwood, par exemple... Undertaker et Lonesome, tout comme Gunfighter sont loin d’être des mauvaises séries, à mon humble avis ! Leurs auteurs sont vraiment talentueux et non soucieux des modes en vigueur dans l’intelligentsia parisienne...Mais ce n’est que mon avis, bien évidemment !

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      • Répondu par Eric B. le 11 décembre 2019 à  16:17 :

        Bien entendu j’adore Michel Rouge mais le tome 1 de "Gunfighter" demande confirmation...
        "Amertume apache", superbe couv. mais le dessin ?
        J’adore le dessin de Ralph Meyer sur "Undertaker" mais carrément pas le scénario...
        J’adore Yves Swolfs mais son dernier héros me paraît bien lisse comparé à Durango...

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        • Répondu par Jacques Schraûwen le 11 décembre 2019 à  18:14 :

          Pour amertume apache, je partage totalement votre avis...
          Par contre, je trouve le scénario de Undertaker, tout comme le dessin, éblouissant... Quant à Swolfs, j’ai toujours été fan de son dessin et de sa manière de concevoir, "à la Sergio Leone", ses scénarios... Lonesome me plait bien, je l’avoue...

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      • Répondu par Frédéric HOJLO le 11 décembre 2019 à  22:54 :

        Jacques,
        Les « modes en vigueur dans l’intelligentsia parisienne » : qu’est-ce à dire ? Pas d’anti-parisianisme ou d’anti-intellectualisme primaire sur ActuaBD j’espère.
        Cordialement,
        F.

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        • Répondu par Jacques Schraûwen le 12 décembre 2019 à  09:28 :

          Rien de primaire, non, mais la liberté de dire aussi ce qu’on pense vraiment, et d’affirmer ses goûts envers et contre tout... Dans un sens ou dans l’autre... Permettez-moi, tout simplement, d’accepter que d’autres aiment ce que je n’aime pas, et de refuser, toujours, de bêler avec les moutons...

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          • Répondu par Eric B. le 12 décembre 2019 à  10:08 :

            Bien dit Jacques ! Je déteste moi aussi les "moutons de Panurge". Je déteste ceux qui s’interdisent de dire ce qu’ils pensent vraiment, ceux qui s’interdisent de dire ce qu’ils n’aiment pas... de peur de heurter la sensibilité des autres. Alors qu’en fait, seule la manière de dire les choses importe. Donc je dis et redis : "Amertume Apache" me tombe des mains quand je tourne les pages. Chaque nouveau tome d’Undertaker me rappelle que Xavier Dorison ne me fera jamais rêver. Quant à Lonesome, je vais donc accorder plus d’intérêt au second tome... J’hésitais.

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            • Répondu par Jacques Schraûwen le 12 décembre 2019 à  10:17 :

              Merci beaucoup...

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              • Répondu par kyle william le 12 décembre 2019 à  10:32 :

                Mais c’est qui les moutons de panurge ? Qui s’interdit de dire ce qu’il pense ? Quel rapport avec les parisiens ?

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            • Répondu par Henri Khanan le 12 décembre 2019 à  22:20 :

              Bravo pour cet article, un peu tardif, mais mérité pour ce bel album oublié dans la liste du FIBD. Alors, oui, cela commence à bien faire cet ostracisme des membres de jury, et de critiques spécialisés BD pour les albums cartonnés couleurs édités par Bambou ou d’autres. Que l’on néglige le 40ème album d’une série bien établie, admettons, les auteurs ont parfois tendance à tourner en rond. Mais là il s’agit d’un oneshot d’auteurs peu connus. Un boulot de l’ordre de trois ans, je n’ai pas encore acheté ce livre, mais les échos que j’en ai eu sont excellents.

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          • Répondu par Frédéric HOJLO le 12 décembre 2019 à  10:11 :

            Hmm...

            « La liberté de dire aussi ce qu’on pense vraiment » : intelligentsia parisienne, bêler avec les moutons... Je pense moi que ce sont des expressions péjoratives et non-argumentées, à la limite de la réaction.

            Les albums "mainstream" ou de genre dominent très largement le marché, les festivals et les prix (sauf à Angoulême). Je ne profite pas des commentaires au bas de mes articles pour le rappeler, chaque genre, style ou mouvement étant représenté sur ActuaBD.

            Cordialement,

            F.

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            • Répondu par Max le 13 décembre 2019 à  08:57 :

              "Les albums "mainstream" ou de genre dominent très largement le marché, les festivals et les prix (sauf à Angoulême)." Vous pouvez rajouter sauf à Angoulême, Quai des Bulles, Blois, Colomiers, So Bd, les plus gros salons bds de l’hexagone en somme.

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              • Répondu par Jacques Schraûwen le 13 décembre 2019 à  09:59 :

                Et voilà donc que, cordialement, je me fais traiter de "réactionnaire"... Cela revient à prouver que les remarques faites ici, et pas uniquement les miennes, qui n’étaient que des réponses d’ailleurs, sont marquées du sceau de la réalité... L’intelligence d’un site comme celui-ci est de laisser la place à toutes les mouvances de la bande dessinée, et, donc, de laisser les chroniqueurs exprimer réellement leurs goûts sans faire de copier-coller à partir de la mode ambiante... Et de le faire avec tolérance ! J’ai donné mon avis,quant à une certaine forme de bande dessinée qui ne me convient pas, et je ne me suis pas permis de dire que ceux qui aiment cette forme de bd se trompent ! Encore une fois, et brisons là ensuite, laissez-moi aimer la bd à ma manière, laissez-moi ne parler que des livres que j’ai aimé lire pour une raison ou une autre, laissez-moi affirmer mes goûts au-delà d’un "politiquement" correct qui me court de plus en plus sur le haricot ! Bien à vous, et avec tolérance, cher Frédéric Hojlo...

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                • Répondu par Frédéric HOJLO le 13 décembre 2019 à  10:55 :

                  Bonjour Jacques,

                  La tolérance : vos commentaires en sont pétris... Justement, ce que je soulignais dans mon tout premier commentaire, c’est la présence de deux expressions qui ne sont pas exactement des exemples de tolérance, mais qui s’apparentaient à des jugements à l’emporte-pièce. Je m’en étonnais avec franchise car connaissant votre travail, ces raccourcis non-étayés me surprenaient.

                  Chacun peut avoir son avis - heureusement ! - et chacun peut aimer la bande dessinée qu’il veut - ce que je ne peux qu’encourager - mais si l’on veut débattre, argumentons un minimum. Ne nous cachons pas derrière des idées préconçues, d’un côté comme de l’autre, et évitons les expressions toute faites. Car il y aurait matière à débattre de sujets passionnants sur l’état actuel de la bande dessinée.

                  Enfin, je ne crois pas vous avoir qualifié de "réactionnaire". Relisez précisément mon commentaire, chaque mot a son importance. Mais si cela a été perçu ainsi, veuillez m’en excuser.

                  Au plaisir d’échanger sereinement,

                  F.

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                  • Répondu par Jacques Schraûwen le 13 décembre 2019 à  11:24 :

                    Eh oui, les mots ont tous leur importance, et cela fait bien des années que je le sais... Et je n’ai fait aucun jugement à l’emporte-pièce, j’ai répondu, simplement, à un commentaire... Mais je pense bien, dans quelque temps, écrire une chronique plus circonstanciée sur ce que je pense être des erreurs... Même si des gens comme Blutch, Blain ou Sfarr sont considérés par cette intelligentsia intello qu’on appelle parisienne comme d’immenses artistes, je pense qu’on peut ne pas être d’accord, et estimer, pour différentes raisons, que la reprise de Tif et Tondu tout comme celle de Blueberry n’ont qu’un intérêt particulièrement mitigé... Et cela sans aucune idée préconçue, loin s’en faut... Je fais même preuve, depuis des années, d’un certain éclectisme en la matière...
                    Cela dit, pour des échanges sereins, pas de souci ! La "polémique" fait partie, elle aussi, du regard qu’on peut poser sur le neuvième art...
                    A bientôt...

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                    • Répondu par Frédéric HOJLO le 13 décembre 2019 à  12:29 :

                      Sur l’expression d’intelligentsia parisienne, je reste dubitatif, même si je comprends que c’est une image. Il faudrait elle aussi la "déconstruire". Je connais beaucoup de lecteurs qui aiment les livres de Blutch et Blain et sont loin des cercles parisiens, qui sont même loin de Paris (moi y compris).

                      Je vous rejoins sur les reprises. J’imagine qu’en partant de goûts bien différents, nous arrivons à un même constat ou au moins une même interrogation : quel est leur intérêt ? C’est pourquoi je serai curieux de vous lire un jour sur ce sujet. Personnellement, je n’ai pas compris le concerts de louanges sur le Blueberry de Sfar et Blain, livre que j’ai trouvé timoré et triste (ça mérite bien sûr d’être développé).

                      Nous avons donc encore à réfléchir et à écrire, c’est déjà bien !

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                      • Répondu par kyle william le 24 décembre 2019 à  00:16 :

                        Loin du néo-classicisme de Jusqu’au Dernier, plus loin encore des personnages gesticulant jusqu’à la parodie du Blueberry de Blain, le plus beau western de cette fin d’année est probablement Mohawk River, paru en France aux Editions du Long Bec, dessiné par l’expressionniste Angelo Stano, autrefois formidable créateur graphique de Dylan Dog.

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                        • Répondu par Jacques Schraûwen le 26 décembre 2019 à  15:56 :

                          Je l’ai dans mon étagère de livres à lire... Je vais donc suivre votre conseil très bientôt pour juger sur pièces, comme on dit...

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