"L’Amour dominical" de Dominique Goblet et Dominique Théate (Frémok) : l’art sans préjugé

5 mars 2019 0 commentaire
  • "L'Amour dominical" est un ouvrage hors norme, né de la rencontre entre deux artistes et de leur volonté de créer ensemble. Dominique Goblet, dessinatrice et récemment présidente du Grand Jury du festival d'Angoulême, et Dominique Théate, membre de La « S » Grand Atelier, ont joint leurs inspirations pour un livre beau et poignant qui abolit les frontières entre dessin et écriture.

L’Amour dominical est un ouvrage impressionnant, tant par son processus de création que par son esthétique inclassable et les sentiments qu’il provoque. Co-édité par le Frémok et Knock Outsider !, émanation directe de La « S » Grand Atelier, il conjugue art brut et finesse de réalisation, tout en brouillant les limites entre les arts mais aussi les artistes. Deux Dominique en sont les auteurs.

"L'Amour dominical" de Dominique Goblet et Dominique Théate (Frémok) : l'art sans préjugé
L’Amour dominical © Dominique Goblet / Dominique Théate / Frémok - Knock Outsider ! / 2019

Dominique Goblet est connue. Dessinatrice atypique et exigeante, elle a publié divers livres depuis les années 1990 principalement chez L’Association (Faire semblant c’est mentir, 2007) et au Frémok (Souvenir d’une journée parfaite, 2001). Également enseignante et plasticienne, elle a créé plusieurs expositions, notamment avec l’artiste allemand Kai Pfeiffer. Elle a récemment eu la responsabilité de la présidence du Grand Jury du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême.

Dominique Théate a moins de notoriété, mais une vie tout aussi créative. Belge lui aussi, presque du même âge que Dominique Goblet, il se destinait à des études artistiques. La fougue, la prise de risque et le destin - nommez-le Dieu ou le hasard, pour lui cela ne changera rien - en ont décidé autrement. Victime d’un grave accident de moto, sur une route qui est d’ailleurs l’un des leitmotivs graphiques de L’Amour dominical, il reste cinq mois dans le coma et perd définitivement une partie de sa motricité et de ses capacités cérébrales.

Quand il rejoint La « S » Grand Atelier au début des années 2000, de nouveaux horizons s’ouvrent à lui. Il écrit et dessine beaucoup, profitant des rencontres et des ateliers proposés par l’association. La « S » ambitionne de questionner l’art et sa production. Elle offre à des artistes déficients mentaux, les « outsiders » de l’art, la possibilité de créer dans un cadre favorable et en lien avec des artistes contemporains en résidence, mais aussi de voir leurs œuvres diffusées au même titre que celle des autres artistes. La « S » est donc à la fois un lieu de vie et de rencontre et un laboratoire voué à l’expérimentation artistique.

C’est dans ce cadre que Dominique Théate a pu faire un premier livre en 2009, déjà avec Dominique Goblet et le Frémok : Match de Catch à Vielsam. Nous y trouvons des éléments communs avec L’Amour dominical, comme son personnage fétiche Hulk Hogan et son écriture si particulière. Mais Dominique Théate dessine également. Ses œuvres ont été exposées à Bruxelles, Paris, Angoulême, Sète, et sont promues par le galeriste Christian Berst. Il n’a donc rien à envier aux autres artistes : c’est une première réussite pour La « S ».

L’Amour dominical © Dominique Goblet / Dominique Théate / Frémok - Knock Outsider ! / 2019
L’Amour dominical © Dominique Goblet / Dominique Théate / Frémok - Knock Outsider ! / 2019

Au départ de L’Amour dominical se trouve la première visite de Dominique Goblet à La « S » Grand Atelier, en avril 2007. Une visite pleine d’interrogations et de potentialités, un peu effrayante mais enthousiasmante : le lien entre les artistes, valides et déficients, se fera-t-il ? Nous savons aujourd’hui que l’expérience, certes en constant renouvellement, a réussi.

Au cours de cette visite menée par Anne-Françoise Rouche, responsable du lieu, le compagnon de Dominique Goblet découvre d’épais dossiers dont les pages ont été imprimées à partir d’un vieil ordinateur. Sorte de journal de bord à l’écriture franche et répétitive, ces dossiers font écho à des dessins posés non loin, représentant soit leur auteur, soit Hulk Hogan. Leur auteur justement, c’est Dominique Théate : la dessinatrice a donc rencontré l’œuvre avant l’artiste.

Les questions que se posait Dominique Goblet en se rendant pour la première fois à La « S » ont été résolues. Preuves en sont les deux ouvrages qu’elle a réalisés avec Dominique Théate. À la lecture de L’Amour dominical, nous pouvons affirmer qu’ils ont su, tous les deux, conserver voire cultiver leur identité et leurs singularités, mais aussi fondre leurs personnalités en une seule entité créatrice.

Leurs voix et leurs gestes se confondent. L’Amour dominical n’est pas une histoire de Dominique Théate mise en dessins par Dominique Goblet, ou l’inverse. C’est un livre où deux artistes mêlent leurs forces et leurs inspirations, sans que l’une ou l’un prenne le pas sur l’autre.

L’Amour dominical © Dominique Goblet / Dominique Théate / Frémok - Knock Outsider ! / 2019
L’Amour dominical © Dominique Goblet / Dominique Théate / Frémok - Knock Outsider ! / 2019

L’Amour dominical raconte une partie de la vie de Dominique Théate. Il s’agit d’extraits du « journal de bord » qu’il a régulièrement et inlassablement tapé sur son ordinateur. Tout y est rigoureusement vrai. L’authenticité n’est pas feinte ni jamais trafiquée. L’écriture est naïve - au sens de l’innocence - mais incroyablement clairvoyante. Le style est simple et redondant : la répétition est pour Dominique Théate inévitable, puisqu’elle constitue son quotidien. C’est une écriture « brute », sans artifice, qui nous fait entrer immédiatement en contact avec son auteur.

Ces extraits sont organisés en quatre saisons et illustrés par Dominique Goblet. Plutôt que d’illustrations, il faut en réalité parler d’amples dessins représentant l’environnement de Vielsalm qui posent comme un décor aux lignes de Dominique Théate. Routes et forêts sont omniprésentes, mais les points de vue, les cadrages, les tons et les textures varient à l’infini. Ces dessins soulignent le mélange de réalisme, de résignation et de joie de vivre qui caractérise les textes. Mais, comme si la dessinatrice souhaitait s’effacer derrière l’écrivain et respecter une forme de pudeur, ils ne mettent jamais en scène des épisodes de la vie de Dominique Théate et restent dans une évocation ô combien pleine de grâce.

L’Amour dominical est aussi une histoire de lutte et d’amour. C’est là qu’entre en scène Hulk Hogan, référence indéboulonnable mais parfois malmenée de Dominique Théate. Le catcheur doit se battre. Il est doué pour ça. Ces bagarres mémorables sont écrites et dessinées par les deux Dominique. Aucune répartition n’est visible dans ces scènes chaotiques, drôles et exagérées, qu’il faut d’ailleurs lire au premier degré, comme le feraient des enfants : la distance gâche le plaisir des rebondissements improbables et des victoires attendues.

Hulk Hogan est enfin le personnage central d’une belle et incohérente histoire d’amour. S’il commence par affronter la Femme à Barbe Bleue, ils vivent ensuite une idylle qui les mène jusqu’aux confins de l’espace. Cette histoire est écrite elle aussi par les deux Dominique, mais est dessinée par Dominique Théate seul, Dominique Goblet se chargeant de l’agencement des images.

Cette histoire est la clé de voûte de l’ouvrage, même si elle ne paraît pas importante au premier abord. Elle fait en effet le lien entre la vie rêvée de Dominique Théate, lui qui souhaite se marier avant quarante ans, vie rêvée qui semble être le moteur du quotidien qu’il raconte dans son journal, et sa vie fantasmée, celle qu’il donne au catcheur dont le corps est aussi indestructible que celui de l’artiste a été violenté par son accident.

L’Amour dominical est la preuve que, tout préjugé évacué, les artistes atteints de déficiences ont autant à exprimer que les autres, avec toute leur originalité et la force de leurs individualités. Si les déficiences sont en partie à l’origine de cette altérité, elles n’empêchent pas l’expression de véritables compétences artistiques et de sensibilités singulières. C’est justement le cœur du projet de La « S » Grand Atelier et du Frémok.

L’Amour dominical © Dominique Goblet / Dominique Théate / Frémok - Knock Outsider ! / 2019
L’Amour dominical © Dominique Goblet / Dominique Théate / Frémok - Knock Outsider ! / 2019

(par Frédéric HOJLO)

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