LYON 14-18 : "On apprécie tous un bel objet, parce qu’il est une promesse faite au lecteur"

3 décembre 2018 0 commentaire
  • Une équipe d'auteurs lyonnais membres de l’Épicerie Séquentielle a travaillé durant des mois pour commémorer le centenaire de la Première Guerre mondiale. En résulte un objet magnifique que nous présentent Olivier Jouvray, Mathieu Rebière et Christophe Fournier, trois des papas de ce projet à la fois beau, intelligent, intéressant et amusant qui vous permettra de (re)découvrir la vie quotidienne à Lyon durant et après la Grande Guerre.

Pouvez-vous nous raconter la genèse du projet ?

Olivier Jouvray : Le service du patrimoine de la ville de Lyon nous a prévenus en 2017 que l’année 2018 serait l’occasion d’importantes commémorations pour le centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale. On nous a demandé si nous avions prévu de faire quelque chose. Nous avons dit oui. Après nous avons réfléchi à ce que nous pourrions faire.

Mathieu Rebière : Or, nous disposions d’une base documentaire remarquable, grâce au travail réalisé en 2014 par les bibliothécaires de la Bibliothèque municipale pour l’exposition « Lyon sur tous les fronts ». Travail que je connaissais bien car je suis aussi professeur d’histoire et je venais justement de refondre tous mes cours de troisième pour y incorporer le vécu lyonnais que j’avais découvert à cette occasion !
Nous avons rapidement pris contact avec les services de la Bibliothèque pour organiser une rencontre.

Christophe Fournier : Comme Mathieu j’avais rejoint l’Épicerie Séquentielle depuis peu. L’histoire que j’ai développée pour le Lyon 14-18, sur Tony Garnier et le monument aux morts, je l’avais déterrée des mois avant qu’on ne parle de ce projet entre nous et la destinait à un Rues de Lyon.

Depuis le début du projet des Rues de Lyon, vous avez été amenés à fréquenter assez régulièrement les bibliothèques et les centres d’archives lyonnais : cela a-t-il joué dans votre envie de mettre en avant les archives et leur conservation ?

Mathieu : Complètement. Mais avant même de commencer nos recherches. Pour les Rues de Lyon, nous fréquentons déjà beaucoup les centres de documentation. Et là, nous avons senti que c’était l’occasion de mettre davantage en valeur ce rapport aux archives qui est au cœur de notre travail. Olivier a eu l’idée de cette pochette remplie de documents, en format paysage, et d’un nouveau format aussi pour les BD, évoquant les journaux de l’époque. C’était un défi éditorial car nous nous sommes demandés si ça ne poserait pas des problèmes de présentation en librairie, et puis on a décidé d’aller au bout de nos idées !
Par ailleurs, l’exposition de 2014 reposait sur la redécouverte de l’incroyable Fonds de guerre d’Édouard Herriot, oublié pendant des décennies au sein même de la bibliothèque de la Part Dieu. C’est une histoire formidable qui permet de découvrir comment sont réunies, conservées, et parfois perdues (!) des archives…

LYON 14-18 : "On apprécie tous un bel objet, parce qu'il est une promesse faite au lecteur"


Vous éditez les Rues de Lyon : avez-vous songé dès le départ à monter un projet aussi ambitieux ou consacrer simplement un numéro des Rues de Lyon à la Grande Guerre a-t-il été envisagé ?

Olivier : Non, dès le départ, nous avons eu envie de faire une création hors-collection. C’était aussi l’occasion de nous réunir à quelques-uns autour d’un objet insolite.

Mathieu Rebière

Votre projet découle de l’exceptionnel fonds d’archives de guerre créé en plein conflit par Édouard Herriot, maire de Lyon. En quoi consiste cet ensemble archivistique, auquel vous accordez une place importante dans Lyon 14-18 ?

Mathieu : Dès 1914, le jeune maire Édouard Herriot prend conscience que cette guerre sera exceptionnelle et qu’en faire l’histoire sera un grand enjeu de l’après-guerre, notamment pour démontrer la justesse de la cause française, dont il est convaincu.
Il décide que les historiens du monde devront avoir accès à toutes les archives nécessaires, et que ce sera… à LYON !
Alors que les frontières se ferment, que l’effort de guerre mobilise les hommes et les ressources, il va donner à une équipe de bibliothécaires conduite par Richard Cantinelli la mission de réunir à Lyon tout ce qui paraît sur la guerre dans le monde, y compris dans les pays ennemis. De 1915 à 1918 sont ainsi réunis plus de 16 000 documents du monde entier, allemands, serbes, argentins… et même japonais ! Certains, notamment la revue Die Aktion, sont aujourd’hui introuvables en Allemagne, depuis les bombardements de 1945. Et ce qui est incroyable, c’est qu’en quelques décennies la mémoire de ce fonds s’est effacée et que ses archives ont été dispersées dans les réserves de la bibliothèque municipale sans que plus personne n’ait conscience de son existence. Jusqu’à ce que… Vous le lirez ! En effet, dans Les Aventuriers du fonds perdu, nous racontons comment ce fonds a été constitué, oublié puis redécouvert.

6 récits sont proposés au lecteur, au format journal. Combien d’auteurs ont travaillé sur ces numéros et comment s’est fait le choix de l’équipe à l’œuvre ?

Mathieu : 9 auteurs ont travaillé sur le coffret : 6 dessinateurs dont deux, Christophe Fournier et moi-même, ont aussi scénarisé des histoires. Jean-Philippe Travard, (un autre prof d’histoire !) a fait le scénario de Lyon, ville-hôpital et Olivier Jouvray a réalisé deux scénarios. Anne-Claire Jouvray a réalisé les couleurs de Les Femmes en guerre. Chaque auteur s’est porté volontaire pour le projet ! Sauf Jérôme Jouvray, qui a été déclaré volontaire par son frère...

Jérôme Jouvray devant les reproductions des documents d’archives

Olivier : C’est comme pour tous les projets de l’Épicerie Séquentielle. Quelqu’un a une idée, la lance au milieu du groupe et on voit qui s’est accroché à la ligne quand on la remonte. On ne choisit pas qui peut s’investir sur un projet, c’est ouvert à tous les épicier•e•s. Le projet éditorial s’adapte ensuite à l’équipe formée.

Christophe : Voilà. Je me suis accroché à la ligne comme il dit.

Olivier Jouvray

Ces 6 récits abordent des thématiques très différentes, de la nourriture en temps de guerre aux projets de monuments aux morts envisagés par Tony Garnier après la guerre. Comment avez-vous déterminé les sujets abordés et pourquoi avoir privilégié ces thèmes ?

Olivier : L’idée était de permettre aux lecteurs de se faire une petite idée de ce que pouvait être la vie à l’arrière. On nous parle toujours de ce qui se passait sur le front, dans les tranchées, mais assez peu de la manière dont les gens vivaient dans les villes de l’arrière, loin des combats. Quant au choix des sujets, je crois que nous avons surtout essayé de répondre à des questions que nous nous posions nous-même.

Mathieu : Trois thèmes relèvent des problématiques d’un pays – et d’une ville – en guerre. Comment assurer le ravitaillement ? Comment s’occuper des blessés ? Comment assurer la mémoire des défunts et accompagner le deuil ?
S’est imposée ensuite la question des femmes. On a tellement dit que la Grande Guerre avait servi leur émancipation. C’était l’occasion de creuser davantage la question !... Enfin, Lyon oblige, nous avons consacré un récit à Guignol, qui fut mis à toutes les sauces, aussi bien par la propagande que par les satiristes. On y découvre que la censure fut plus subtile qu’on ne croit souvent…
Voilà, avec Les Aventuriers du fonds perdu, dessiné par Grégoire Berquin, ça fait six.

Christophe : Comme dit Olivier, le but c’était de répondre à des questions qu’on se posait. La forme que peut prendre une ville n’est pas dissociable d’un imaginaire qui lui colle à la peau et cela impacte tout le monde… Parfois, un architecte peut rationaliser cet imaginaire et bâtir, parfois c’est un écrivain qui le fait. Le concours pour le Monument aux Morts de la ville de Lyon a coagulé toute une poétique dans l’air de ce début de siècle. Construire pour les morts, ce n’est pas rien. Tony Garnier a un côté démiurgique un peu flippant et un certain sens du sacré. Cette dimension symboliste du personnage n’est pas connue du grand public. La dimension urbaniste et collectiviste de son œuvre écrase tout, de même que son « entente » avec Herriot qui est à relativiser... A l’origine, je voulais faire un Rues de Lyon là-dessus mais le format insolite de Lyon 14/18 s’y prêtait mieux.


Certains numéros comportent une voix off didactique ou mettent en scène des historiens, tandis que certaines, au contraire, passent par le biais de scènes plus fictionnelles. Comment arriver à rendre vivants ces récits historiques ?

Olivier : Il faut que la question posée excite la curiosité et qu’ensuite, le récit y réponde bien. Après, la manière de mettre en scène dépend des auteurs. Il existe beaucoup de manières de raconter une histoire, tout dépend de la sensibilité des auteurs.

Mathieu : Chacun des scénaristes a suivi son inspiration. Ce qui était original avec l’histoire du Fonds Herriot, c’est que plusieurs historiens de la Première Guerre mondiale, comme Nicolas Beaupré ou Bruno Fouillet, ont été aussi des acteurs de sa redécouverte. Faire cette histoire a impliqué de les rencontrer les uns après les autres, à mesure que chacun nous conseillait d’aller voir l’autre, et de les mettre en scène !... Donc, il y a un côté reportage qui a été intéressant à traiter.
Dans un autre registre, la scène de la page 3, où Herriot lance son projet, a été réalisée à partir des archives de la commission créée dans ce but, qui se trouvent aux archives municipales. Or, son discours lui-même n’y figure pas, mais nous l’avons reconstitué à partir d’autres documents dans lesquels Herriot ou Cantinelli expliquent à leurs correspondants les finalités de leur projet.

Christophe : Personnellement, je n’avais jamais fait de bd documentaire. L’histoire sur Garnier parle de choses symboliques et abstraites. Il s’agissait de vulgariser tout cela sans céder au simplisme ni évincer mes personnages que j’aimais. J’oscille entre des compositions fantaisistes et une narration dialoguée plus classique. Ça donne une grammaire assez souple. Le format grand journal de notre publication m’a bien aidé.

Christophe Fournier

Avez-vous rencontré des problèmes de documentation graphique ? Quelles étaient les consignes données aux dessinateurs : y avait-il une volonté de proposer des styles graphiques très différents ou au contraire homogènes ?

Mathieu : Une grande liberté a été laissée à chacun. Avec pour but que le lecteur profite justement de cette diversité. L’homogénéité venant de la maquette et des manchettes.

Olivier : C’est un principe à l’épicerie. On ne juge pas le style graphique, on s’efforce d’attirer le lecteur sur les histoires que l’on raconte et les objets que l’on conçoit. L’appréciation d’un style étant très subjective, ce qu’il faut c’est qu’il porte bien le récit, et soit parfaitement lisible et compréhensible en permanence.

Christophe : C’est l’adéquation fond/forme qui compte. Graphiquement, on est libre. De sorte qu’un auteur confirmé ou « jeune premier » puisse tester et assumer les balbutiements d’une nouvelle écriture graphique. Pour l’histoire sur Garnier et la commémoration, je mets en scène l’architecte ainsi que son ami sculpteur Jean Larrivé. Il n’existait qu’une seule photo du gars. Je savais qu’il avait un tempérament impétueux et intègre. J’ai fait avec… Tout est dans les moustaches.

Avez-vous travaillé avec des historiens ou des archivistes pour construire vos récits ? Si oui, à quelle étape de votre travail et selon quelles modalités cela s’est-il fait ?

Mathieu : En réseau ! Un historien contacté nous renvoyant vers un autre de sa part.
Sur Guignol, une marionnette ? j’ai d’abord bénéficié de l’aide de Bruno Fouillet, qui a consacré un article et des conférences à ce sujet. Cela a nécessité plusieurs rencontres chez lui dans le Beaujolais ! Quel métier…
Et puis, M. Tabey, collectionneur, nous a fait découvrir de précieux documents et m’a raconté comment les nouvelles étaient révélées au public, dans la salle des dépêches du Progrès (aujourd’hui occupée par la Fnac). J’ai aussi rencontré M. Truchet de la Société des Amis de Guignol afin d’être dans les clous question parlé lyonnais…

Olivier : J’ai travaillé exclusivement à partir de documents, livres, interviews, témoignages trouvés aux archives ou à la bibliothèque pour ma part. Comme ce sont des sujets qui ont déjà fait l’objet de recherches, j’avais pas mal de documentation donc pas besoin de solliciter des historiens. Si j’avais su qu’on pouvait aller boire des coups chez eux, j’aurais peut-être procédé autrement.

Christophe : Idem. J’ai bossé de nombreuses heures en archives pour recroiser les sources de ma documentation (livres, thèses, articles). La difficulté fut de restituer la véritable chronologie des événements que tous mes bouquins ne révélaient qu’à moitié. Lorsqu’on s’attèle à mettre en scène des faits réels on trouve des choses aux archives qui étaient passés à l’as. Ce n’est qu’une fois la seconde version de mon scénario achevée que je l’ai confronté à l’expertise de Philippe Dufieux, historien de l’architecture et sans nul doute l’un des meilleurs spécialistes de Tony Garnier.

Vous reproduisez différents éléments d’époque, à des formats différents : pouvez-vous nous les présenter et nous expliquer pourquoi vous avez choisi de reproduire spécifiquement ceux-ci ? Ont-ils été numérisés par les services des Archives ?

Mathieu : Nous avons pu progressivement obtenir tous les droits dont nous avions besoin, grâce à la BM, notamment via le fonds régional, au musée Gadagne ou aux Archives municipales. L’arrière-petit-fils du dessinateur Jean Coulon, qui a mis en scène Guignol et ses amis durant la guerre, nous a également permis d’utiliser l’œuvre de son aïeul. Les documents, nous les avons choisis en fonction de leur caractère original, émouvant, saisissant mais surtout parce qu’ils sont au cœur d’une des histoires : ainsi, les croquis de Tony Garnier évoqués par Christophe Fournier (un temple grec sur la Croix-Rousse !), les photographies de la gare des Brotteaux accueillant les mutilés rapatriés d’Allemagne, une carte de rationnement ou le journal Guignol créé pendant la guerre…

Au-delà du contenu, ce qui est marquant ici, c’est le contenant. Pouvez-vous nous le présenter et nous expliquer pourquoi un tel soin apporté à l’objet ?

Olivier : Il faut savoir qu’un livre apporte souvent autant d’émotions par sa forme que par son contenu. On apprécie tous un bel objet, parce qu’il est une promesse faite au lecteur. Regarde-moi, touche-moi, respire-moi, emporte-moi avec toi et nous passerons de beaux moments ensemble. Voilà ce qu’un objet doit dire. Ici, nous avons voulu jouer sur le plaisir que l’on pourrait avoir en retrouvant une vieille enveloppe oubliée au fond du grenier de son grand-père. Une enveloppe qui ne dit pas grand-chose de son contenu, qui le suggère simplement. On la prend dans les mains, on défait la ficelle qui la maintient fermée, et on se sent un peu dans la peau d’Indiana Jones en découvrant un à un les objets qu’elle renferme.

Mathieu : Voilà, c’est comme ça qu’Olivier nous a convaincu !... C’est une enveloppe à attache japonaise présentée en format paysage : avec une très belle illustration de Christophe Fournier maquettée par Charlotte Rousselle. Couleur kraft. Un très beau rendu.


Pourquoi avoir choisi de présenter votre projet sur Ulule ? Avez-vous été surpris par un tel succès ?

Olivier : Le financement participatif permet d’associer des lecteurs à la construction d’un projet. Ils nous encouragent, en parlent autour d’eux et nous aident à le mener au bout. C’est un peu comme si cet objet avait des centaines de mamans et de papas. L’autre intérêt, c’est que ça nous permet de nous passer de subventions. Depuis le début, l’Épicerie Séquentielle fonctionne comme ça. Nous n’avons jamais demandé d’aide financière.

Mathieu : On a effectivement approché les 400 % de l’objectif initial. Surpris ? Pas exactement, on espérait avoir rendu ce projet suffisamment convaincant. Très contents et soulagés ? Oui !

Le modèle économique est-il le même que celui à l’œuvre pour les Rues de Lyon ?

Olivier : Oui, tout-à-fait. Une redistribution équitable des revenus entre les libraires, l’association et les auteurs.

Êtes-vous soutenus par des institutions publiques, qu’elles soient lyonnaises ou liées au Centenaire de la Première Guerre mondiale ? Plus globalement, quels retours avez-vous des acteurs publics et du patrimoine lyonnais ?

Olivier : Comme je l’ai dit précédemment, nous ne recevons pas d’aide financière. Mais par contre, que ce soient la bibliothèque, les archives, le musée Gadagne ou le service du patrimoine de la ville, tous nous ont soutenus et accompagnés. Le service du patrimoine nous a aussi acheté 120 exemplaires. C’est une bonne façon de nous soutenir que d’acheter nos créations.

Comment acquérir Lyon 14-18 ? Sera-t-il diffusé en librairies ?

Il est déjà en librairie ! On peut aussi se le procurer par correspondance, sur le site de L’Épicerie.

(par Tristan MARTINE)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

A l’occasion de la Fête des Lumières, les auteurs brilleront de mille feux en dédicaçant Lyon 14-18 à la librairie Bédétik (86 Grande Rue de la Guillotière, 69007 Lyon) le samedi 8 décembre de 14h à 18h.

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