La BD aux affres du « Politiquement Correct »

3 juin 2011 20 commentaires
  • Tintin faisant l’objet d’une plainte pour « racisme » auprès des tribunaux ou les Schtroumpfs taxés de véhiculer (certes, malgré eux) des idéologies totalitaires… À force de réclamer, et de l’avoir obtenu, une « légitimité », la bande dessinée ne commence-t-elle pas à être trop prise au sérieux ? À moins qu’on ne tente de régimenter le dernier carré de notre innocence…

Il y a cette mondialisation qui pèse sur l’emploi, le tarissement inquiétant des ressources naturelles sur fond de catastrophe nucléaire, un monde ancien bouleversé par des nouvelles technologies qui creusent encore davantage le fossé entre les pauvres et les riches, entre les instruits et les non-instruits…

Dans l’actualité pimentée par des « agressions sexuelles » particulièrement médiatiques qui réifient dans la vie réelle la catharsis quotidienne des fictions policières télévisuelles, le citoyen a de quoi nourrir quotidiennement son angoisse.

Qu’à cela ne tienne, il lui reste loisible, pour échapper à cette pesanteur ambiante, de rouvrir quelques-unes de ses lectures d’enfance ! Mais là encore, hop !, comme le Diable sortant de sa boîte de détails, un citoyen congolais vient lui rappeler que le héros blond et son chien blanc qui ont illuminé sa jeunesse ou les lutins bleus qui garnissaient le papier peint de sa chambre comme dans Tatie Danielle sont d’affreux racistes véhiculant un discours parmi les plus totalitaires.

La BD aux affres du « Politiquement Correct »
"Tintin au Congo" est également victime de ce mouvement
Tintin au Congo (détail) - Par Hergé (C) Moulinsart / Casterman

Nous avons déjà mentionné ici l’hypothèse que Tintin, l’un des derniers ciments fédérateurs de la Belgique était attaqué précisément parce qu’il était le symbole d’un temps unitaire. L’essai récemment paru d’Antoine Buéno (Le Petit Livre bleu, analyse critique et politique de la société des Schtroumpfs, Editions Hors Collection) s’attaque à cet autre symbole de réussite de la bande dessinée belge, concluant au racisme des Schtroumfs noirs, à la symbolique antidémocratique pour Le Schtroumpfissime, à la misogynie empreinte de nazisme pour La Schtroumpfette…

Versions française et américaine des "Schtroumpfs noirs"
(C) Dupuis/Peyo

La censure qui vient…

De nombreux lecteurs ont marqué leur hostilité pour ces interprétations. Mais leur colère est tellement forte que souvent, ils sont à bout d’arguments, n’opposant plus que du mépris ou de l’insulte, alors qu’en réalité, ce n’est pas tant ces thèses qui posent problème que le climat général de sérieux qui est en train de corseter la bande dessinée avec plus d’efficacité que la loi scélérate de 1949 sur la protection de la jeunesse.

Les Schtroumpfs noirs sont racistes ? Les Américains n’ont pas attendu Bueno pour l’entériner, eux qui ont traduit cet album par « The Purple Smurfs » (Les Schtroumpfs pourpres), édulcorant au passage la couleur anthracite de leur peau.

Un Purple Smurf de Hanna & Barbera.
La télévision est un grand facteur du nivelage "politiquement correct". (C) Hanna & Barbera/Peyo/SEPP

De même, un éditeur suédois avait demandé à Morris d’amincir les lèvres de ses Noirs dans En remontant le Mississipi. Morris avait catégoriquement refusé. C’est sans doute pourquoi la version anglaise de cet album se fait encore attendre…

Buéno est sans doute sincère quand il analyse les Schtroumpfs et leur sous-texte. Mais, ce faisant, il prête des armes redoutables à une censure qui n’a jamais baissé la garde.

Goscinny, il y a 38 ans, déjà

« Ça commence vraiment à bien faire » écrivait Goscinny de façon prophétique dans Pilote en 1973 [1] : « Ce qui peut arriver de plus triste pour un humoriste, c’est que tout le monde se prenne au sérieux. C’est ce qui se passe en ce moment où chaque mironton qui écrit trois lignes, chante un couplet ou fait un petit dessin s’arrête éperdu d’admiration devant l’importance de son œuvre. »

Tout était déjà dit il y a 38 ans, à quelques mois de la création du Festival d’Angoulême… : «  Tout se politise, tout est grave, poursuivait-il dans le même article. Il suffit d’un simple film pour diviser les opinions, provoquer des disputes au sein des familles, troubler des dîners en ville et fournir des armes aux polémistes. On ne peut plus aimer, ou ne pas aimer. Après les ignobles : "Je ne suis pas raciste, mais...", voici les grotesques : "Je ne suis pas bégueule, mais..." »

Un éditeur suédois avait demandé à Morris de mincir les lèvres de ses Noirs. Il s’y refusa.
"En remontant le Mississipi" par Morris & Goscinny - (C) Ediitons Dupuis / Morris & Goscinny

Le « Politiquement Correct », déjà, pointait du museau : « Il y a ceux qui appellent la censure à leur aide, la pitoyable et ridicule censure, toujours redoutable. Il y a ceux qui se prennent pour des héros parce qu’ils n’ont pas été "choqués". Il y a, enfin —les plus nombreux — ceux qui veulent être dans le vent, n’importe quel vent, ajoutant ainsi à la confusion mentale générale ; ce sont les : "Notez bien que personnellement j’ai beaucoup aimé, mais..." »

La conclusion du créateur du Petit Nicolas n’a pas non plus perdu non plus sa pertinence : « Tout se politise, tout est grave. On ne rigole plus ; on pisse-vinaigre et on colle des étiquettes. Il faut obéir à des règles strictes pour essayer d’échapper à ces étiquettes ; règles qui changent avec le vent qui souffle, qui tourne et qui est le seul à s’amuser. »

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

[1René Goscinny, Ça commence vraiment à bien faire in Pilote, n° 692, 8 février 1973.

 
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20 Messages :
  • De même, un éditeur suédois avait demandé à Morris d’amincir les lèvres de ses Noirs dans En remontant le Mississipi.

    A l’heure où les bourgeoises se font gonfler les lèvres au collagène, c’est risible.

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  • C’est bien fait ! la Bd paye son complexe d’infériorité ! Les auteurs veulent qu’on les prenne au sérieux ( parce que plaire à toute une génération qui vous lit avec plaisir ne l’est sans doute pas suffisamment ), ils veulent qu’on voit qu’ils réfléchissent ( parce que dans une bd bien faite, c’est con, ça ne se voit pas justement ), ils veulent exposer dans les hauts-lieux de l’art contemporain, dans des galeries, battre des records dans les salles des ventes, faire des LIVRES, et non plus des albums...ok, voilà, c’est fait. Et ça ne reviendra pas en arrière...

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    • Répondu par Lo le 3 juin 2011 à  16:37 :

      Bueno se prend-il tout à fait au sérieux dans son livre ? A en lire l’interview publié ici, je n’en ai pas l’impression. Les critiques ont-ils tort de soulever à quel point la bd d’antan véhicule les clichés d’une époque ? Je ne le pense pas non plus. Je suis plus surpris par la violence des attaques dont ils font l’objet. Comme si analyser le panthéon de notre jeunesse revient à pointer aussi notre "côté obscure",... A en croire certains visiteurs d’ActuaBD, il s’agit là d’un grave délit d’opinion !

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    • Répondu par Yoda le 9 juin 2011 à  19:46 :

      Non, c’est pas bien fait ! C’est ridicule et il faut le dire , combattre le " politiquement correct" qui gangrène la société et la pensée ... qui supprime une partie de liberté d’expression comme jamais on ne l’accepterait d’un pouvoir politique !

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  • La BD aux affres du « Politiquement Correct »
    3 juin 2011 17:17, par la plume occulte

    Il y a pire que le "politiquement correct":le culturellement correct.

    Culturellement correct-ou conformisme scolaire et bourgeois- qui corsète petit à petit la BD aussi surement qu’il l’a fait pour les autres arts.Le tout ,fait avec la complicité des relais d’opinions, qui ,avec(souvent) les meilleures intentions du monde participent à cet état de fait.

    En France-dispensatrice un peu trop souvent (et avec suivisme des belges et des suisses) du discours dominant à forte coloration germanopratine-,la culture est une religion laïque,et le livre un objet de culte en lui même.Il suffit d’ouvrir les yeux pour en constater les égarements ,usurpations et absurdités.Sans parler des arrangements entre gens de bonne compagnie.

    Il faut aussi souligner ,tout ceux qui du haut du piédestal de leur cursus, se piquent de discourir sur la BD,alors qu’ils n’y connaissent rien et ne savent pas la lire.

    Mais après tout, pourquoi faire l’effort d’apprendre : ce n’est que de la BD......

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    • Répondu par LC le 3 juin 2011 à  22:44 :

      Mais la plume occulte, vous en êtes l’incarnation du culturellement correct, du conformisme scolaire et petit bourgeois. Vous assénez ici même vos vérités frelatées qui n’intéressent que vous, à longueur de commentaires, donneur de leçons du "culturellement correct" se regorgeant de sa graphorée.

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      • Répondu par Oncle Francois le 4 juin 2011 à  20:26 :

        Non, à mon avis, la plume occulte n’incarne pas le culturellement correct ! Il incarne au contraire le respect dû aux grands classiques admirables, dans le respect de la mémoire des mérites de leurs grandes oeuvres, ce qui n’est pas chose aisée en notre triste époque. Allez dire "j’aime bien Tintin, Ric Hochet et Michel Vaillant, Milton Caniff et Alex Toth", vous aurez l’air d’un ringard plutôt "space", comme disent les jeunes. Maintenant, allez dire que vous aimez les livres de Bagieux, Larcenet, Sfar, Blain et Trondheim,et là vous allez avoir plein d’amis qui partagent vos gouts...tous des lecteurs des journaux pour bobos parisianistes à tendance intello-branchée.

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        • Répondu par la plume occulte le 5 juin 2011 à  14:05 :

          Merci cher Oncle de prendre ma défense,même s’il n’y a pas lieu.Il est en effet indispensable de rendre à César ce qui lui appartient ,quand d’autres s’attribuent des mérites qu’ils n’ont pas.Et surtout surtout, rappeler que la BD est un art abouti ,et que ça ne date pas d’hier.Mais alors pas du tout.....

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        • Répondu par Gil le 5 juin 2011 à  17:40 :

          la plume occulte n’incarne pas le culturellement correct ! Il incarne au contraire le respect dû aux grands classiques admirables

          C’est bien ça le culturellement correct, le conservatisme réactionnaire et le rejet de la nouveauté et du moderne.

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          • Répondu par Oncle Francois le 5 juin 2011 à  23:20 :

            Pour Monsieur Gil : "Non, non, non !". C’est à la fois l’extrait d’un film mémorable et récent de Tarantino, mettant en scéne un funeste personnage réel de l’histoire du XXème siècle, et le titre d’une Patte de Mouche de Lewis Trondheim (le norvégien !), mais aussi ma réponse. Allez comprendre, Charles !°

            Plus sérieusement, le politiquement correct d’aujourd’hui, c’est l’adoration des jeunes auteurs au trait spontané, encensés par les ténors de la presse cul-turelle que vous trouverez facilement en kiosques, et dont je n’ai pas envie de redonner les noms, pour ne pas leur faire une page de pub gratuite en plus !! Ces journaux-revues-hebdos pour parisianistes bobos branchés font l’apologie depuis des années de la nouvelle BD (propos intimiste de style blog, trait esquissé ou maladroit, tendance nombriliste, merci les subventions du style art et essai, il faut bien sûr encourager l’édition maladroite et surtout l’imprimerie française !). C’est après tout leur droit, s’ils en ont envie !! Mais je doute qu’ils aient jamais lu les bonnes BD du XXème siècle, que vous connaissez aussi bien que moi (Casterman, Dupuis, Lombard, Dargaud par exemple, mais aussi Glénat, les Humanos et Audie dans une moindre mesure). Elles se sont construites par leur propre mérite, avec le support enthousiaste du public, et ce sont les classiques qui durent. Mais pas le culturellement correct, qui lui vise la môde du moment, l’instantané, le vite-oublié, le vite-soldé !

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            • Répondu par Lieutenant Kaboom le 6 juin 2011 à  11:01 :

              Tout a fait d’accord !!!

              A voir les critiques plus qu’élogieuses et d’une complaisance absolue dans les magazines spécialisés quant à cette génération de dessinateurs qui ont les doigts en ciment me fait bien rire ! A croire que de nos jours, dans la BD, il n’y a qu’eux... Eux, qui derrière soi disant une spontanéité ne savent pas construire un décor ou un personnage qui tient debout !!!

              Et la spontanéité, une gestuelle rapide sont loin d’être un défaut en dessin. Regardez Mourier, Eisner... Mais ils savent dessiner, eux !!!

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              • Répondu le 6 juin 2011 à  11:24 :

                Vous, vous m’avez l’air du genre à trouver que Largo Winch est mieux dessiné que La guerre d’Alan...

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            • Répondu le 6 juin 2011 à  18:25 :

              je doute qu’ils aient jamais lu les bonnes BD du XXème siècle, que vous connaissez aussi bien que moi

              Vous voulez sans doute parler, entre autres, de Herriman, Segar, Schultz,, Gould, Kirby, Otomo, Tezuka, Toriyama ?...

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        • Répondu le 6 juin 2011 à  10:05 :

          Mais nom de nom c’est pas possible de porter de telles œillères !! Pouvez-vous concevoir 2 minutes qu’on ne puisse absolument rien trouver d’intéressant à un Ric Hochet ou à un Michel Vaillant.. Qu’on puisse lire de la bd depuis tout petit sans jamais avoir pu lire un Tintin ou un Spirou ( c’est mon cas...ça m’est toujours tombé des mains ), qu’on puisse détester le réalisme franco-belge. Vous avez été éduqué avec, pour vous ça paraît incontournable, une référence ultime, mais pour certains pas du tout...

          Franchement, pour moi, gamin, préférer Tintin à Batman ou Mickey à Archibald Razmott, je ne comprenais pas...

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          • Répondu par LC le 6 juin 2011 à  12:31 :

            Hahaha ! Plume occulte, Onc’ François et Kaboom, le triumvirat maudit d’Actuabd !

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            • Répondu par Lieutenant Kaboom le 7 juin 2011 à  10:20 :

              Chacun est libre de ses opinions. Non ?!!!...

              Il suffit donc d’affirmer sa position à contre courant de phénomènes de modes pour être "maudit" ?

              Quelle belle marque de tolérance !!!

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        • Répondu le 6 juin 2011 à  18:32 :

          Si je vous suis bien, un bon auteur est un auteur mort. ?

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  • La BD aux affres du « Politiquement Correct »
    4 juin 2011 16:37, par Christian Jasmes

    Il y a noir et noir. La couleur noire n’en est pas une puisqu’elle est l’absence de couleur, l’absence de lumière et donc, symboliquement, l’absence de la notion de bien, l’absence d’intelligence (esprit = lumière), la part d’ombre qui est en chacun de nous : dualité Hyde/Jekyll. Peyo n’a certainement rien voulu dire d’autre. La société des lutins bleus est une utopie bien éloignée, selon moi, du totalitarisme aveugle et brutal des dictatures fascistes, religieuses et communistes. C’est une société dirigée par un sage qui ne se préoccupe que du bien collectif, un peu comme l’aurait fait Gandhi. Le schtroumpf noir, c’est le mal, la violence, la barbarie qui gangrène une civilisation. L’affubler de la couleur pourpre par crainte de se voir taxé de racisme est une aberration. Symboliquement, ça ne veut plus rien dire.
    Avoir la peau foncée, ce n’est pas être noir. Le mot "noir" ou l’expression stupide : "homme de couleur" sont les évolutions politiquement correctes du mot "nègre", tombé en désuétude comme "estropié", "sourd" ou "aveugle". Aucun homme n’a la peau noire, ça n’existe pas, et faire l’amalgame entre le schtroumpf noir et l’individu de morphologie négro-africaine n’a aucun sens.
    Dans les années 30/40, Fernandel chantait "Ma Créole", une chanson idiote et sans malice dans laquelle il disait : "Ses cheveux crépus, ses lèvres lippues, moi j’en raffole". Je ne suis pas sûr du tout qu’on oserait encore chanter ça de nos jours. Pourtant, les cheveux crépus, les lèvres lippues et la peau foncée existent toujours. Et alors, ça dérange qui ? Les tartuffes du politiquement correct et les chanteurs pop qui veulent se blanchir, bien sûr. C’est insupportable !

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  • Tout à fait d’accord pour dire que les Schtroumpfs n’ont rien de raciste... mais je ne serais pas aussi catégorique pour Tintin (il n’y pas que le Congo mais ausi des discours et une certaine attitude durant la 2ème guerre).

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    • Répondu par Christian Jasmes le 6 juin 2011 à  20:09 :

      Qu’il y ait du racisme dans l’oeuvre d’Hergé est une évidence. Mais il y a aussi de l’antiracisme, c’est tout aussi évident. Le personnage est complexe, ambigu et tourmenté. Le traîner dans la boue est aussi absurde que d’en faire une icône sacrée. Et si on oubliait un peu l’homme au profit de l’oeuvre ?

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