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La Préhistoire dans la bande dessinée francophone (2/3) : l’approche historique

Dans le cadre de l'exposition "Bande dessinée et Préhistoire" au Musée historique de Valencia (Espagne) qui court jusqu'au 11 novembre 2016, nous avons entamé une suite d'articles sur la représentation des hommes préhistoriques dans la BD. Après les précurseurs Tounga et Rahan, nous venons aujourd'hui sur des représentations plus contemporaines, mais aussi plus proches des travaux historiques du moment.

Le modèle de Rahan, de même que celui de la prométhéenne Guerre du feu, restèrent longtemps dominants. Le roman fondateur de l’écrivain belge avait été une fois de plus été adapté en bande dessinée en 1982 aux éditions G.P. Rouge & Or par Carlo Marcello mais cette fois avec la collaboration de Raymonde Borel-Rosny, l’épouse de Robert Borel-Rosny, le propre petit-fils de J.-H. Rosny aîné, dont elle fut la secrétaire de 1937 à 1940.

Mais, avec le temps, ce type de bande dessinée classique se trouva quelque peu déclassé. Par son graphisme d’abord, mais également par ses références historiographiques.

L’apparition de la bande dessinée de reportage d’une part, l’influence de la BD américaine avec son dessin "spectaculaire", d’autre part ; celle enfin d’un cinéma plus moderne, venu d’Hollywood, comme Le Seigneur des anneaux ou même de France, comme La Guerre du feu de Jean-Jacques Annaud, César du meilleur film et du meilleur réalisateur à Cannes en 1982, ouvrirent de nouvelles perspectives à la création.

On ne saurait passer sous silence le remarquable docu-fiction pour la TV Homo-Sapiens qui produit d’ailleurs dans la foulée de sa distribution son ’inévitable adaptation en bande dessinée signées Loïc Malnati et... André Chéret lui-même ! (Bamboo, 2005).

La Préhistoire dans la bande dessinée francophone (2/3) : l'approche historique
En faisant appel à Druillet pour l’affiche de son film "La Guerre du feu" (1981), Jean-Jacques Annaud suggérait-il le côté "science-fiction" de son approche historique ? Son approche graphique annonce en tout cas une esthétique plus proche du "Seigneur des anneaux"...

Un nouvel âge

"Vo’Houna", le premier des cycles d’Emmanuel Roudier réuni dans une intégrale dotée d’un chapitre inédit (Errance/Actes Sud)

Ces nouveaux développements modifièrent profondément la perception esthétique de "L’Âge de pierre", impulsant un sang neuf à sa représentation.

Jusqu’ici, l’approche éducative prévalait. Les titres étaient surtout distractifs, principalement destinés aux enfants, selon la formule consacrée : "apprendre en s’amusant". On ne s’encombrait pas de faits scientifiques trop élaborés et l’on évitait de sourcer la thèse darwinienne, peu "catholique". L’identification supposée de l’enfant qui, comme les "premiers hommes", découvre un monde plein de dangers, en constituait le conducteur.

le remarquable cycle de Neandertal d’Emmanuel Roudier (Delcourt)

En moins de vingt ans, cette pratique muta vers une approche à la fois plus documentaire et plus spectaculaire. Le travail d’Emmanuel Roudier contribua grandement à cette rénovation. Né en 1971, diplômé des arts, Roudier, passionné d’archéologie, travaille dans un premier temps comme illustrateur pour la jeunesse. Il se met bientôt à la BD avec Le Cycle de Vo’hounâ (Soleil, 2002-2005, réédité en intégrale chez Errance, 2013) parallèlement au cycle Néandertal (trois albums chez Delcourt, 2002-2011). Son travail reçoit plusieurs prix et se trouve exposé au Musée d’archéologie nationale de Saint- Germain-en-Laye, au Neanderthal Museum de Mettmann en Allemagne, au Musée de l’Homme et au Musée National de Préhistoire des Eyzies en France. On lui doit aussi une inévitable adaptation de La Guerre du feu (trois volumes, Delcourt, 2012-2014). et d’une trilogie chez Delcourt de 2012 à 2014 réalisée par Emmanuel Roudier et Simon Champelovier.

Dans"Neandertal", Emmanuel Roudier donne à ses personnages un langage articulé.
© Delcourt

L’approche romantique

Une catégorie d’œuvres se caractérise cependant par son approche résolument romantique, moins documentaire, se distingue cependant dans la production francophone.

S’y superpose l’idée du "bon sauvage" ou du "noble sauvage", c’est à dire l’homme dans son état naturel, sans la corruption de la civilisation, tel que le définit Rousseau dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755). Ce modèle produit notamment des romans comme Robinson Crusoé de Daniel Defoe (1719) et eut sa petite influence sur la représentation des "premiers hommes".

Deux exemples illustrent cette thématique : L’Âge de raison de Matthieu Bonhomme (Carabas, 2002) et Les Chasseurs de l’Aube de René Hausman (Dupuis, 2003).

Dans "Saki & Zuni", publié dans Spirou, le grand illustrateur René Hausman livre un jolie fable aux accents pédagogiques mais qui ne connut pas, à l’époque, les faveurs de l’album.
© René Hausman
Les Chasseurs de l’aube de René Hausman (Dupuis). Le dessinateur belge revient sur un thème qu’il avait exploité dans les années 1960.
Ed. Dupuis.

Hausman, un dessinateur animalier hors-pair, avait déjà effleuré le sujet de la Préhistoire avec Saki et Zunie dans Spirou en 1958. Saki est un jeune garçon seul, livré à lui-même et cherchant une âme sœur. Doué, il est capable d’apprivoiser plusieurs mammouths, un tigre et un singe. Chemin faisant, il rencontre Zunie qui tente de retrouver sa horde et qui devient son amie. Les premières aventures ont ce ton pédagogique que l’on retrouvera quelques années chez Rahan : les inventions sont prétexte à histoires. C’est une série écologique avant la lettre : la nature y joue un rôle central et se doit d’être respectée.

Hausman reprend le thème de la préhistoire 45 ans plus tard avec Les Chasseurs de l’Aube (Dupuis, 2003). Ici, c’est dans l’air du temps, la technique graphique est plus picturale, ce qui lui permet de camper des ambiances dignes de l’aube de l’Humanité. Là encore, un jeune guerrier rencontre une demoiselle que la fréquentation des animaux a rendue sauvage à jamais. Le jeune homme tente de l’amadouer, comme le Petit Prince pour le renard, la civilisation devant forcement supplanter la bestialité.

Les Chasseurs de l’aube de René Hausman (Dupuis). Hausman y déploie tous ses talents d’illustrateur.
© Dupuis / Hausman
Pour L’âge de raison, Matthieu Bonhomme reçut un Prix du premier album au Festival d’Angoulême/
Ed. Carabas.

L’Âge de raison de Matthieu Bonhomme (Carabas, 2002) s’inspire nettement lui aussi, par ses personnages qui esquissent un langage articulé, au film de Jean-Jacques Annaud dont l’affiche, dessinée par Philippe Druillet, imprimait sa patte expressionniste.

L’album de Bonhomme, complètement muet, séduit par son dynamisme et sa capacité à faire que le lecteur s’identifie à ces premiers hommes. La rapidité de son élaboration, imposée par les contraintes économiques, participe à sa réussite. L’expérience dépasse toutes ses espérances : l’ouvrage rafle le Prix du Premier album 2003 à Angoulême.

Ces deux exemples montrent que les créateurs de BD ne peuvent pas se départir d’une certaine image biblique : Adam et Ève subsistent en filigrane, Sorti nu de l’Eden, c’est le couple originel. Cette rencontre inattendue, et probablement inconscient, entre le scientisme historiciste issu du positivisme et la spiritualité ancestrale biblique, démontre simplement que l’homme occidental ne peut pas, dans ses représentations fictionnelles, échapper au processus de l’identification.

Ce n’est pas la seule des ambiguïtés que véhiculent ces représentations historiques. Un historien comme Pascal Semonsut ne manque pas de le souligner. C’est pourquoi les auteurs de bande dessinée ont de tous temps pris leurs distances avec l’approche "sérieuse" du sujet, comme nous vous l’expliquons dans la suite de notre petite enquête.

(A SUIVRE)

LIRE la dernière partie : La préhistoire dans la bande dessinée francophone (3/3) : L’approche parodique ou déconstructive

Avec son dessin déjà virtuose, Bonhomme rejoint la formule narrative de La Guerre du Feu de Annaud.
© Carabas/Bonhomme

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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