"La Traversée" (Éditions 2024), le petit théâtre de papier de Clément Paurd

10 juin 2019 1 commentaire
  • "La Traversée" est celle d'un soldat et de son capitaine à travers la campagne pour rejoindre le champ de bataille, mais aussi à travers une journée qui résume les horreurs de la guerre. Inspirée de l'imagerie de Wissembourg, la bande dessinée de Clément Paurd se distingue par son graphisme épuré et sa composition singulière, soulignant par contraste le désespoir du propos.

Firmin, soldat d’infanterie sans prétention, et son capitaine, officier patriote et ventripotent, sont perdus loin de leur corps d’armée. Alors ils marchent, bien décidés à rejoindre le champ de bataille pour remplir leurs obligations. Ils marchent inlassablement, sans être certains de la bonne direction, mais avec l’espoir de celui qui est en mission et la satisfaction de celui qui accomplit son devoir.

Ils entament donc une Traversée, suivant apparemment une ligne droite en réalité semée d’embûches, un chemin fait de chaos et de rencontres hasardeuses, une voie qui les mène au-delà de ce qu’ils auraient pu croire. Tout cela en quelques heures, de l’aube à la nuit, selon les grands chapitres de la bande dessinée de Clément Paurd. Ils traversent une journée paradoxalement intemporelle - peut-être au XIXe siècle, puisque nous pouvons les imaginer mêlés à une guerre napoléonienne - et un territoire inconnu - les dessins peuvent correspondre à n’importe quel pays d’Europe voire du monde.

Chemin faisant, ils devisent. Au gré de leur humeur et des obstacles, Firmin et le capitaine échangent suffisamment, mais pas continuellement, pour resserrer les liens qui les unissent. Le rapport de hiérarchie s’efface peu à peu, laissant la place à une relation profondément humaine et à une camaraderie cimentée par l’adversité. Sous l’uniforme pointe l’homme, avec ses désirs et ses peurs, ses envies triviales et son questionnement sur le monde. Mais les dures réalités de la guerre ne sont jamais bien loin et finissent par rattraper, indirectement mais inéluctablement, les deux marcheurs.

Jamais au cœur de la bataille, Firmin et le capitaine n’en sont pas moins confrontés aux misères et aux désastres de la guerre. Ils avancent à travers des terres ravagées, croisent des victimes de pillages et doivent regarder en face les conséquences des combats que le capitaine croyait pourtant glorieux. Leur regard évolue au fur et à mesure de leur traversée : personne ne sort indemne d’une telle expérience.

"La Traversée" (Éditions 2024), le petit théâtre de papier de Clément Paurd
La Traversée © Clément Paurd / Éditions 2024 2019
La Traversée © Clément Paurd / Éditions 2024 2019
La Traversée © Clément Paurd / Éditions 2024 2019
La Traversée © Clément Paurd / Éditions 2024 2019

D’abord assez léger, le ton de La Traversée s’obscurcit au fur et à mesure que les deux militaires progressent. S’il leur arrivent quelques drôles de mésaventures, les rencontres qu’ils font les bouleversent. L’ouvrage devient alors plus grave, oscillant entre l’évocation mélancolique d’un monde disparu à cause de la guerre et la confrontation aux brutalités nées du conflit. Clément Paurd dresse un constat pessimiste : la guerre semble inhérente à l’homme et si, individuellement, l’être humain n’est pas forcément ni fondamentalement mauvais, sa façon de régler ses différends mène au pire.

La Traversée se révèle finalement être une bande dessinée anti-militariste voire pacifiste. Mais, et c’est sans doute ce qui fait sa force, elle convainc non pas par le choc des images ou la recherche du traumatisme, mais par la finesse du récit et l’évolution des sentiments qu’il implique. L’aspect ludique du livre - nous pouvons presque avoir l’impression de manipuler de petits soldats de plomb dans un décor de carton-pâte - s’estompe au profit d’une fresque certes vaste et impressionnante, mais toujours à hauteur d’homme.

Cette dénonciation de la guerre à la fois puissante et subtile marque d’autant plus qu’elle est soulignée par un style sobre mais original. Inspirée de l’imagerie populaire de Wissembourg, constituée de myriades de soldats en papier à découper, et comme dessinée le long d’une ligne parfois brisée mais toujours recommencée, la bande dessinée de Clément Paurd fait penser à un petit théâtre. Sur scène, des figures s’agitent, se déplacent et discutent. Derrière elles, le décor change. Mais une impression demeure : les personnages paraissent animés par une vie qui les dépasse.

Le procédé graphique aurait pu conduire, par la répétition, à la lassitude. Chez Clément Paurd, il est au contraire facteur de renouvellement constant. Jouant avec les couleurs comme avec les compositions, multipliant les détails et les gestuelles, il parvient avec peu d’éléments objectifs à faire varier les situations. Ses pages peuvent même parfois avoir plusieurs sens de lecture. Il obtient ainsi une complexité inattendue, écho parfait au monde qu’il décrit qui est, au fond, le nôtre.

Débutée dès 2008 dans le fanzine Belles Illustrations, La Traversée trouve avec son éditions chez 2024 son aboutissement. Clément Paurd, qui a reçu en 2009 le Prix Jeune Talent à Angoulême, aura donc pris dix ans pour construire et peaufiner son ouvrage. Un travail qui fut une traversée en soi.

La Traversée © Clément Paurd / Éditions 2024 2019
La Traversée © Clément Paurd / Éditions 2024 2019
La Traversée © Clément Paurd / Éditions 2024 2019
La Traversée © Clément Paurd / Éditions 2024 2019

(par Frédéric HOJLO)

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La Traversée - Par Clément Paurd - Éditions 2024 - 17 x 24 cm - 256 pages couleurs - couverture cartonnée avec marquage à chaud, tranchefile et signet - parution le 18 janvier 2019.

Consulter le site de l’auteur & lire quelques pages de l’ouvrage.

Clément Paurd et Vincent Spiandore (développeur informatique) devraient bientôt proposer un chapitre inédit et créé exclusivement pour une lecture numérique, prolongeant une scène-clé du livre La Traversée.

 
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