Maud Amoretti ("Les Destructeurs") : « Je suis davantage illustratrice et peintre que dessinatrice de BD ».

10 juin 2019 0 commentaire
  • Nous nous faisons écho, sur ActuaBD comme sur d’autres médias, de la difficulté des auteurs à vivre de leur art. C’est le cas de Maud Amoretti, dessinatrice de talent, maîtresse du détail qui, après plusieurs tomes chez Soleil et Ankama et un détour par le financement participatif, va publier deux albums chez Glénat… pour lesquels il va falloir patienter encore un peu.

L’autrice avait fait part de sa vision du monde éditorial et des difficulté de l’exercice de son métier dans un entretien, très fort, donné à notre consœur Nina et publié sur son blog Nina a lu, en septembre 2018.
Nous ne reviendrons pas sur ces propos mais nous souhaitons mettre ici en lumière deux projets magnifiques avant -peut-être- qu’elle n’arrête la BD, et aborder un autre sujet plus personnel.

Maud, vous êtes une artiste de talent mais vous avez beaucoup de mal à vivre de votre art, vous vous êtes déjà exprimée sur la question. Toutefois, le dessin vous est indispensable et vous avez signé deux contrats chez Glénat.

Le dessin, c’est ma vie. Je n’ai pas déclaré que j’abandonnerai la BD par plaisir ou par provocation. C’est une nécessité. Un maître-mot prime de plus en plus : rentabilité. Je suis une perfectionniste et je dessine lentement. Mon rythme de travail ne correspond plus aux exigences élevées dans le rythme des publications. J’ai quand même accepté deux beaux projets chez Glénat. Mais après cela, j’ai passé une phase très difficile de burn-out, où j’ai fais une tentative de suicide. Je remonte doucement la pente, grâce à mes proches.

Le premier projet est un album scénarisé par Valérie Mangin, Princesses. Je ne réalise pas la couleur qui sera la partie de François Cerminaro [1].
Le second est un livre illustré, qui comprendra une centaine de dessins en couleur, Warvara, co-écrit avec Fred Novalis. Sur ce projet, je réalise dessins et mise en couleurs. Aujourd’hui, je me sens d’ailleurs davantage illustratrice que dessinatrice de BD.

Maud Amoretti ("Les Destructeurs") : « Je suis davantage illustratrice et peintre que dessinatrice de BD ».
Paysage du Nord au ciel tourmenté
© Maud Amoretti

Donc un travail BD et un travail d’illustration. Vous pouvez nous présenter ces deux projets, en commençant par Princesses ?

Le monde est divisé en différents territoires où la période historique (avec un grand H) est différente et où vit une des princesses des contes traditionnels. Vous suivez ? Ainsi, la Belle au bois dormant vit dans la Scandinavie des vikings, Blanche-neige dans un univers médiéval occidental, Peau-d’âne sous la Révolution française etc. Mais il est possible de passer d’un univers à l’autre, comme si on changeait de pays. Et les princesses, qui sont toutes cousines, se rendent compte qu’elles sont mariées au même homme, Charmant. A partir de là, elles vont vouloir se venger.

Ce n’est pas une simple histoire féministe. Nous essayons d’aller plus loin, en voulant faire réfléchir sur la condition de la femme et de la princesse dans les contes et, par là, de l’image que ces histoires donnent de la femme aux petites filles.

Chaque chapitre mettra en scène une princesse différente et c’est elle qui raconte l’histoire. Nous commençons avec Blanche-Neige, dont les planches sont déjà chez l’éditeur. Pour l’anecdote, je me suis inspiré du chanteur Nick Cave pour le personnage de Charmant. Il a une vrai gueule !

Je suis d’un naturel inquiet mais c’est un projet qui m’angoisse particulièrement car il nécessite une grande exigence. J’ai terminé une trentaine de planches, dont une a été colorisée. Je vais encore travailler sur ce projet deux ou trois ans, avec une parution prévue en 2021 ou 2022.

Les fées
© Maud Amoretti

Impressionnant ! Les originaux que vous montrez sont de toute beauté mais nous comprenons pourquoi vous évoquez un rythme de travail qui est difficilement compatible avec le monde de l’édition.

C’est bien ça, car je signe un contrat pour un projet donné. Que je mette un an ou quatre à le réaliser, cela me regarde, je ne suis pas payée davantage.
Warvara est bien avancé mais Glénat préfère publier Princesses d’abord. Le livre sortira donc un an plus tard, en 2022 ou 2023.

Warvara est une jeune sorcière, abandonnée par sa communauté. Recueillie par Baba Yaga, la sorcière des légendes slaves, elle va devenir son apprentie. Par la douleur et les scarifications, elle apprend son art. A la mort de Baba Yaga, elle obtient son pouvoir et sa place et devient protectrice du Grand Nord. L’histoire est inventée mais tous les personnages sont issus du folklore russe et scandinave.

Warvara / Cernunnos
© Maud Amoretti

C’est un univers qui vous plaît particulièrement.

Oui, avec le monde celtique. J’ai donc beaucoup de plaisir à illustrer ce récit. Il est divisé en huit chapitres, chacun étant raconté par un personnage différent. Dans le dernier chapitre, c’est Warvara elle-même qui raconte.

Les marques sur le corps sont des éléments récurrents dans votre travail.

Nous sommes très loin de Burlesque Girrrl [2], un précédent diptyque où le tatouage avait une réelle importance, mais c’est vrai. Ici, Warvara est inspirée du dieu celte aux bois de cerf, Cernunnos. Et les scarifications sont une extrapolation. Elles représentent le passage obligatoire pour évoluer, come si on considérait (à tort) qu’il faille faire souffrir les enfants pour qu’ils puissent grandir et devenir adulte.
Là aussi, je travaille assez lentement : il me faut 5 à 6 jours pour réaliser une illustration couleur en format A3, et le livre en comportera une centaine !

La maison sur pattes de Baba Yaga
© Maud Amoretti
Invocation ou miroir ?
© Maud Amoretti
L’héroïne adulte
© Maud Amoretti
Sorcière...
© Maud Amoretti

Difficile de vivre d’Amour et d’eau fraîche pendant quatre ans !

Pourtant, j’aimerais tellement, et ce n’est pas l’Amour qui manque ! C’est pour cela que je dois travailler parallèlement à mes projets BD. Mais ce n’est pas viable sur le long terme.

Comme je suis très intéressée par le tatouage, j’ai pensé à me reconvertir. Il faut simplement que je trouve un professionnel qui accepte de me prendre en apprentissage, sans succès pour le moment.

Certains dessinateurs travaillent également dans l’animation. Personnellement, je n’ai pas d’attrait pour l’outil numérique, ce n’est donc pas un domaine qui m’attire.
Par contre, je suis très intéressée par l’illustration et la peinture. Ce travail correspond davantage à mon rythme, à ma sensibilité. J’ai plusieurs travaux qui n’attendent qu’une galerie pour les exposer. J’ai exposé à Artludik, à Paris. J’espère que cet espace renaîtra de ses cendres. En attendant…

© Amoretti - Ankama

Vous avez publié l’album Les Destructeurs via un financement participatif, et vous avez créé à cette occasion les éditions Four Horsemen. Est-ce que vous avez d’autres projets de ce type dans vos cartons ?

Oui, plusieurs. Mais j’ai été assez déçu par l’expérience du financement participatif. Les Destructeurs reste à ce jour mon album préféré, [3] où j’ai mis beaucoup de moi et où, forcément, je m’identifie le plus. Mais le financement a été difficile et financièrement peu intéressant. J’ai appris que la réussite de ce type de projet vient d’un fort investissement en communication. Je n’ai déjà pas assez de temps pour dessiner, faire vivre un financement participatif est trop chronophage.

J’ai pourtant pas mal de projets abandonnés dans mes cartons, à commencer par un texte illustré en anglais, The wee mouse’s tails (« Les queues de la petite souris »). Celui-ci est terminé. Le texte a été écrit par Vixy Rae. J’aimerais le proposer sur une plate-forme de financement participatif mais il faut que je le traduise en français et je n’en ai ni le temps ni les moyens pour le faire faire par un professionnel.

J’aimerais également proposer un projet sur les mythes et légendes de l’île de Skye, en Écosse, auquel je pourrais joindre trois ou quatre petits contes illustrés, écrits par mon épouse Nella.

Le message est passé, si un lecteur d’ActuaBD peut vous aider bénévolement à la traduction…
Et à propos de lecteurs, peut-être certains pensent-ils vous connaître à la lecture de cet article, sous un autre prénom, François. Souhaitez-vous en parler ?

Ma transition n’est pas une maladie et je n’ai rien à cacher. Depuis toute petite, je m’identifie comme étant une fille et j’ai d’ailleurs pris le prénom de Maud à dix-sept ans. C’est ce que l’on nomme la dysphorie de genre. J’ai enfin pris la décision d’entamer une transition MTF (« male to female »).

© Amoretti

Pourquoi avoir attendu quarante ans ?

J’ai eu trois enfants et j’en suis très heureuse. Mais je me suis aussi enfermé dans le rôle, dans la peau, de François. Et je ne le supportais plus. Heureusement, j’ai été beaucoup soutenue par mon épouse. J’ai pu alors commencer, voici un an, une transition médicale. Je ne suis pas allée à l’hôpital publique mais dans des établissements privés. J’ai un traitement quotidien médicamenteux d’œstrogènes et d’anti-testostérones, à vie. Le changement a été rapide, vous pouvez le constater ! Je vais encore changer pendant quelques mois puis ma silhouette va se stabiliser. Mais l’essentiel est fait.

Je me sens pleinement moi, c’est à dire une femme. Je m’explique : je ne me sens pas trans, je me sens femme, c’est tout. Et je ne suis la porte-drapeau d’aucun groupe ou engagement. Je répond aux questions, aux demandes d’aide lorsque mon parcours peut aider, mais je ne me sens pas l’âme d’une militante.

Est-ce que vos lecteurs pourront vous rencontrer prochainement ?

Je n’aurai pas d’actualité avant 2021. De plus, Burlesque Girrrl a été retiré de la vente par Ankama et Le petit chaperon rouge n’est pas réédité par Soleil. Il n’y a donc plus grand chose à dédicacer !
Sur un autre sujet, même si le contact avec les lecteurs me manque, il faut bien comprendre que le temps passé bénévolement en dédicace n’est plus viable aujourd’hui pour nombre d’artistes. Pour autant, je suis partagée sur la question de la rémunération. Je crains que les festivals n’invitent plus que les auteurs "rentables" et ceux qui souffrent déjà souffriraient encore plus, et les nouveaux n’auraient pas de place. Le système fonctionne pourtant chez les auteurs jeunesse, il faudrait sans doute s’en inspirer [4]
Je prend ce temps pour me distinguer de mon ancienne vie. Lorsque j’aurai une actualité éditoriale, alors je retrouverai les lecteurs avec un très grand plaisir.

Propos recueillis par Jérôme Blachon

Maud Amoretti et Dali, de la librairie La bédérie à Aix-en-Provence
© Photo : J. Blachon

(par Jérôme BLACHON)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Vignette : photo : Maud Amoretti

L’ouvrage les Destructeurs, comme les deux tomes de Burlesque Girrrl, sont à commander directement auprès de la librairie La bédérie, 37 Rue des Cordeliers, 13100 Aix-en-Provence. Tel : 09 81 77 75 45 / contact@la-bederie.com

[1Coloriste des Nouvelles enquêtes de Rick Hochet, dessinées par Simon Van Liemt.

[2Deux tomes publiées chez Ankama et épuisés aujourd’hui. Pour les commander voir ci-dessus.

[3Voir ci-dessus pour le commander.

[4NDLR : quelques salons rémunèrent les auteurs sur la base de la charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, comme celui d’Allauch dont ActuaBD s’est fait l’écho récemment. Espérons que le mouvement prendra de l’ampleur.

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