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La bisexualité du fils de Superman suscite des passions

  • Qui ne s'est pas encore saisi de l'annonce par DC Comics des préférences sexuelles du fils de Superman? S’il est bien un mot qui, en cette fin 2021 houleuse et à l’approche d’élections présidentielles aussi incertaines que terrifiantes, cristallise les peurs et les haines de toute la droite radicale et infréquentable, c’est bien « woke ». Idéologie woke, dictature woke, censure woke : le terme est bien souvent associé à un lexique des plus angoissants, et dans la bouche de ceux qui l’emploient, le mouvement woke ou le wokisme serait la plus grande menace qui pèse sur les démocraties occidentales en 2021, rien que ça.

Il ne sera pas question ici de donner raison ou tort à ces Nostradamus, ni de prendre envers et contre tous la défense d’une tendance socio-culturelle indéfinissable qui, à l’instar de toutes les autres tendances socio-culturelles, a ses bons et ses moins bons.

Ce dont il sera question ici est de l’instinct assez déplaisant des « anti-woke » qui les pousse à réagir de façon aussi épidermique qu’irrationnelle à la moindre mention du mot, et à s’emparer de toutes les tribunes disponibles pour mobiliser tout sujet en appelant de près ou de loin à des idées d’inclusion et / ou de diversité.

ActuaBD n’y a pas échappé ces derniers jours avec « le cas Jon Kent », sobrement résumé par un premier collègue et implacablement caricaturé par un second. [1]

Comme sur ActuaBD nous aimons les débats engageants, il est temps de faire retentir un autre son de cloche : oui Jon Kent sera bisexuel, so what ?

L’article à charge pose problème en ce qu’il embrasse pleinement -sans doute sans le savoir- la rhétorique de l’extrême droite française et de l’Alt-right US en matière de progrès social. À savoir rejeter en bloc toute initiative proposée sur des bases d’inclusion et de diversité, en criant à des pressions des SJW [2] et en accusant les entreprises de céder aux sirènes de la bien-pensance par calcul économique. En somme, toute potentielle sincérité dans l’acte, toute éventuelle volonté de faire évoluer un médium pour le rendre un peu plus cohérent avec la société contemporaine, est d’emblée écartée : si Jon Kent fait des bisous à un garçon, c’est marketing, c’est politique ! La thèse ne fait pas que réagir ici si l’on en croit la réaction de Libé daté d’hier qui titre : « Le coming-out bi de Superman, enfin un signal visible et sincère »

Ce dont il retourne au final, c’est du reflet de la société que les comics ou les productions culturelles en général souhaitent renvoyer. En 2021, de plus en plus de jeunes se révèlent et s’assument d’orientations sexuelles autres qu’hétéro, c’est un fait. N’est-il pas logique qu’au moins une partie des productions culturelles qui leur sont directement adressées reflètent ces évolutions ?

 La bisexualité du fils de Superman suscite des passions
© DC Comics

Fondamentalement, notre second article ne déplore peut-être pas tant l’acte en lui-même, que son traitement par l’éditeur, et sa médiatisation voire sa mise en scène sur les réseaux sociaux. Ce qui pose la question de savoir à quel moment une initiative inclusive devient acceptable aux yeux de ceux qui les dénoncent, puisque mise en scène ou pas, promotionnelle ou pas, elle semble toujours poser problème.

Se serait-on autant indigné si DC avait procédé au changement en toute discrétion et sans en parler sur les réseaux sociaux ? Si non, s’il s’en prend uniquement à la façon dont l’éditeur a communiqué sur l’annonce, que dire ? Le coming-out de Jon Kent a eu lieu... lors du Coming-Out Day, précisément une journée de sensibilisation à la question, et d’appel à la tolérance (c’est loupé). De fait, on peut difficilement imaginer un timing plus approprié, mais alors quoi ? DC aurait dû attendre pour changer l’orientation de son personnage, le faire dans le secret ? Ou alors ne pas le faire du tout ? À lire certains, on craint que c’est la seconde option qui remporte la faveur.

Ces gens militent consciemment ou non en faveur d’un immobilisme et de la préservation d’un statu-quo qui n’est de toute façon pas contesté dans 99% des productions culturelles contemporaines. En stigmatisant de manière systématique les rares initiatives d’inclusion et d’ouverture aux diversités en criant aux lobbies et aux pressions, ces « anti-woke » manifestent un refus radical de toute représentation des minorités déjà très largement invisibilisées et qui ne demandent qu’à prendre une part légitime de la scène. Et ils se montrent si bruyants dans ce genre de polémique qu’on croirait que les créateurs passent leur temps à changer les sexes, les ethnies et les orientations sexuelles de leurs personnages, ce qui est bien sûr complètement faux.

N’oublions pas que la quasi-totalité des comics, mangas, bande dessinée, films, ou produits culturels confondus qui sortent en 2021 embrassent les modèles traditionnels hétéro-normés. Et le pourcentage de proposition différentes chez les acteurs majeurs de la culture comme DC, Marvel et autres, est dérisoire. Quand on voit le genre de réaction auxquelles s’exposent ces entreprises quand elles apportent quelque chose de différent, on comprend pourquoi beaucoup préfère rester hors du débat et préserver, elles aussi, le statu-quo. Et le cas Jon Kent n’est qu’une énième démonstration du phénomène.

De plus, le second article d’ActuaBD néglige l’engagement de l’artiste australien Tom Taylor, l’un des auteurs du run, en faveur des droits LGBT et de leur représentation dans les comics. L’auteur ne sort pas de nulle part avec ces thématiques, et quiconque est un tant soit peu familier de sa bibliographie ne sera pas surpris une seule seconde de son traitement du thème.

En choisissant de considérer la décision de DC uniquement sous l’angle marketing, on décide de ne voir qu’un aspect de l’affaire qui, pour tout réel ou supposé qu’il soit, ne suffit pas à englober l’ensemble de la chose. Et d’oublier, une fois de plus, qu’à chaque annonce de ce type, les compagnies s’exposent à de puissantes critiques bien plus massives, généralisées et visibles que leurs potentiels soutiens. Le « wokisme » ne fait pas vendre, et les prises de position en faveur de l’inclusion et de la diversité sont toujours, en 2021, des risques pour les entreprises. Ce sont toujours les films, les livres, les séries, les bande dessinées hétéro-normés qui se vendent le mieux.

On ne manquera pas de rappeler enfin le cœur de toute cette histoire, le point de départ, l’essence même de toute cette polémique : le personnage de comics Jon Kent va embrasser un garçon. Était-ce bien la peine de s’énerver à ce point ?

(par Jaime Bonkowski de Passos)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

[2Social Justice Warrior

 
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6 Messages :
  • Gay, gay, marions nous !

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  • La bisexualité du fils de Superman suscite des passions
    18 octobre 13:46, par Pascal Aggabi

    Que d’histoires pour un simple sourire narquois.

    Si j’ai bien tout compris, pour une fois, c’est de moi dont il s’agit ici.

    Me voilà devenu d’extrême droite, conservateur, réactionnaire, angoissant, énervé ( ah bon ? ) à charge, homophobe, virulent (contaminé ? ), antisémite (ça n’a rien à voir, mais puisque Siegel et Shuster, les créateurs de Superman, sont juifs, quelqu’un va bien trouver) ignorant, (in)certains, suprémaciste, irrationnel, insensible, intolérant (au gluten ?), rien que ça...
    J’ai évité de justesse -probablement pour rester dans les clous d’un bilan carbone raisonnable- écocidaire, plouc, machiste (donc, violeur potentiel congénital), esclavagiste, carnivore... je suis un peu déçu. Heureusement que je ne suis pas susceptible, bonjour l’exclusion et le sens du débat.
    Alt-right US et wokes mêmes méthodes et même combat ; puisqu’au fond, sont-ils si différents ?

    Suis-je toujours fréquentable ? Peu importe, on peut bien, me mettre dans toutes les cases qu’on veut - j’m’en tape - pourvu qu’il y ait quelques bulles.

    Au détour de cet équarrissage, on évoque, et c’est moi l’ignorant, le naïf, qu’il y aurait, peut-être, du calcul et de l’opportunisme dans l’industrie des comics du pays de l’Oncle Sam, et plus globalement dans celle du divertissement. Noooon ! Quelle surprise, qui remet en question toutes mes valeurs, je suis indigné.

    La leçon de tout ça, pour le coup pas très inclusive, est qu’on savait que l’on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde. Désormais, messieurs et mesdames "je suis Charlie", on sait que l’on peut rire de tout... mais tout seul.

    Quel progrès.

    Pascal Aggabi - et pas Éric Zemmour, Donald Trump, Vladimir poutine, Kim Jong-un ou Attila.

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    • Répondu par Jaime Bonkowski de Passos le 18 octobre à  15:54 :

      Le problème avec les sourires narquois, c’est que c’est trop facile de se cacher derrière pour éviter d’avoir à fournir une analyse construite et argumentée.

      Et le problème avec les sourires narquois, c’est qu’ils sont encore une fois, et toujours, orientés vers les mêmes communautés, vers les mêmes minorités, à qui on offre jamais grand chose de plus que des sourires narquois.

      C’était vraiment trop difficile de trouver autre chose qu’un sourire narquois à répondre à tout ça ? C’était apparemment si difficile qu’aucun média généraliste, aucun journaliste ou presque, ne s’est donné la peine de trouver autre chose. Tant et si bien que le sourire narquois s’est imposé comme la posture la plus facile à adopter, la moins risquée. C’est pratique du coup, de l’adopter, et derrière de se faire passer pour la victime quand quelqu’un propose une autre façon de lire l’affaire !

      C’était vraiment si difficile que ça de laisser couler ? De laisser UN super-héros devenir bi sans soulever un taulé ? Pas tous les héros, pas 50% des héros, pas le plus bankable ou le plus célèbre des héros, non même pas, juste UN héros ? Pour donner aux gamins qui s’interrogent sur leur sexualité l’occasion de se projeter dans autre chose que la soupe hétéro qu’on leur sert 99% du temps ? C’était si difficile de laisser passer ça, juste ça ?

      Je ne dis pas que vous êtes d’extrême droite, conservateur, réactionnaire etc etc, je dis que votre discours l’est. Il l’est, et c’est celui précisément qu’on entend à longueur de journée sur CNEWS, dans la bouche des Zemmour et autres Trump dont vous vous désavouez en signature. Ça nous fait une belle jambe, et c’est surtout très TRÈS usant de lire encore et toujours ce même discours partout, tout le temps, systématiquement.

      Jaime Bonkowski De Passos, écolo-anarchiste-anti-capitaliste-féministe membre du lobby LGBT et social justice warrior à temps plein

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      • Répondu par Pascal Aggabi le 21 octobre à  07:53 :

        Tout est pardonné, Jaime, jeune padawan au trop plein de fougue qui devrait comprendre, assez vite, qu’il faut bien plus qu’un écran, un clavier - et des nerfs - pour sauver le monde, l’Univers et ses environs. Même armé d’un slip et d’une cape - un peu trop larges - estampillés aux couleurs de l’Oncle Sam. Qui sans recul illuminent.

        Dès lors, gageons que le trop fougueux padawan, Jaime, se mette à réfléchir par lui-même, retrouve son humour, surtout, pour quitter les oripeaux - comme tout change - de l’anarchiste version 2.0.
        Encore moins que les amalgames qui définitivement tachent, et c’est pas une news, les claviers-kalachnikovs ne sont pas le meilleur instrument pour encourager le vivre ensemble. Moins que le sourire, en tout cas.

        Même narquois.

        Pascal Aggabi - et pas Éric Zemmour, Donald Trump, Vladimir Poutine, Kim Jong-un ou Attila

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  • Lu les deux articles pour essayer de comprendre cette polémique interne. Plutôt d’accord avec le second (bien qu’étant "gay friendly") mais surtout... je suis comme tout le monde. On s’en fout complètement de ce coup marketing de DC. La preuve, la quasi-absence de commentaires sous les trois articles. Les comics "mainstream" sont mal en point, au bord de la faillite... Franchement, ça intéresse encore quelqu’un, les aventures de Superman ? Alors celles de son fils...

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    • Répondu le 25 octobre à  21:41 :

      ça intéresse encore du monde parce qu’aujourd’hui ces personnages sont bien davantage des héros de cinéma que des héros de comics. Et puis il faudrait savoir : si ça ne concerne plus grand monde, les homophobes devraient s’en fichent davantage. Le fils de Superman est bi, so what ? ça peut nous arriver à nous et à nos enfants. C’est si dur à avaler ? On n’a pas fait quelques progrès dans le sens que la société admette que la préférence sexuelle est une liberté fondamentale ? Que certains puissent être choqués en dit long sur le travail qui reste à faire. Et à ceux qui dénoncent une hasardeuse opération marketing, ils devraient savoir que tout, absolument tout dans l’industrie du comics (et même de la BD) ressort d’une logique marketing. Donc ce n’est pas ça le sujet.

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