La brillante « Idée » de Frans Masereel

8 novembre 2018 0 commentaire
  • Mardi soir a eu lieu au Centre Wallonie-Bruxelles de Paris le lancement de la réédition d’un album rare : « Idée » de Frans Masereel. Publié pour la première fois en 1920, ce « roman visuel » conserve jusqu’à aujourd’hui sa force poétique, symbolique et politique.

Frans Masereel est né en 1889 à Blankenberge, sur la côte belge, « face à la mer et cul à la Belgique artistique et littéraire », comme disait James Ensor.

Quand la Première Guerre mondiale éclate, il a 25 ans, le regard vers l’avenir et des idées anarchisantes, voire socialisantes, plein la tête. Il est peintre, mais surtout graveur, un métier de labeur. Cette guerre n’est pas pour lui : il se veut, comme son ami le Prix Nobel de littérature Romain Rolland, rester « Au-dessus de la mêlée ».

Mais comme son autre complice, l’écrivain autrichien Stefan Sweig, réfugié comme Rolland et lui à Genève en Suisse, il pressent la faillite de la Révolution industrielle capitaliste qui est en train de dévorer la civilisation européenne et, avec lui, un « Monde d’hier ». Il passe la guerre à dessiner notamment pour un journal pacifiste, La Feuille.

Déserteur, Masereel ne participera pas à cette boucherie dont le sort se jouera à quelques kilomètres de sa ville natale, à Dixmude, poche de résistance que l’armée allemande ne pourra jamais réduire. L’artiste vivra le reste de sa vie en exil, bien que la Belgique finit par lui restituer son passeport.

Un genre nouveau

C’est de la guerre qu’il accouche une série d’ouvrages xylographiques sans paroles en noir et blanc, constitués d’une suite de gravures sur bois de bout, qu’il entame furieusement de sa gouge fébrile : 25 images de la passion d’un homme (1918), tiré à 153 exemplaires ; Mon Livre d’heures (1919), un ouvrage de 167 images tiré à 200 exemplaires, Le Soleil, une suite de 63 bois (1919) et surtout Idée – Sa naissance, sa vie, sa mort, un récit de 83 bois tiré à 853 exemplaires et qui est réédité ici avec soin par les éditions Martin de Halleux, avec une préface de Lola Laffont.

Les noirs jaillissent, les blancs éclatent. Nous sommes dans la fureur expressionniste qu’illustreront en même temps que lui ses compagnons de route Georges Grosz et Otto Dix. Quatre ouvrages qui s’enchaînent dans un temps court. Il y expérimente l’autofiction, le parti-pris littéraire et artistique, ce qui fait de lui le père du « roman graphique » moderne. Son trait est sans concession, les sillons de ses plaques gravées rappelant ceux -un documentaire de Jérôme Laffont le montre bien- des plages de polders de son enfance ; ses thèmes sont sociaux et relativement optimistes pour les classes laborieuses : ensemble elles peuvent renverser le capitalisme fauteur de guerres.

La brillante « Idée » de Frans Masereel

Un « roman dessiné »

« Idée » en est l’incarnation. Elle est nue comme la vérité, d’autant plus scandaleuse que, cette « petite femme » -quasiment la seule dans un espace peuplé d’hommes- est désirable. Mais il doit s’en séparer, et c’est en pleurant qu’il la partage avec le reste du monde. Les nantis, les bourgeois, les policiers, les militaires, les prêtres n’aiment pas cette idée libre, la travestissent, la contraignent à se cacher. Mais elle s’échappe, s’imprime, se multiplie et se répand sur la planète entière, aussitôt détruite en autodafé. Qu’importe ! Elle se répand sur les ondes, se multiplie sur les écrans. Puis elle revient vers son créateur qui en a une autre, d’idée, entretemps. Il encadre la première, ce qui la tue, mais la deuxième déjà lui échappe à son tour pour courir le monde…

Dans l’excellente postface de Samuel Dégardin, un chercheur qui vient de terminer sa thèse sur l’artiste et qui a contribué à la monographie "Frans Masereel - L’empreinte du monde" publiée chez le même éditeur, il raconte comment est reçu le livre : « Vous y réalisez de la beauté  » lui déclare Romain Rolland ; Paul Colin, l’affichiste de la Revue nègre, écrit dans L’Art libre à Bruxelles en janvier 1921 : « Peu d’artistes, parmi les plus grands, seraient ainsi capables d’écrire, par l’image, un roman à la fois hardi et nuancé… » La notion de « roman dessiné » vient de naître, tandis que dix ans plus tard, Luc Durtain en parle comme « une sorte de cinéma »…

Le cinéma justement. Prophétique, cet ouvrage a fait l’objet en 1932 d’une adaptation en dessins animés en full animation de 35 millimètres par le réalisateur tchèque Bertold Bartosch, mise en musique par les ondes musicales Martenot d’Arthur Honneger. Dans ce film, qui fusionne l’Idée avec d’autres images de l’artiste, notamment issues de La Passion d’un homme qui milite pour la liberté syndicale, le personnage du créateur est fusillé mais l’idée rayonne à travers son martyre, comme la Liberté éclairant le peuple, changeant les mentalités, réveillant la conscience des nouvelles générations, suscitant les révolutions.

Les recueils de Masereel, réédités dans un format populaire, avaient fait un triomphe dans la République de Weimar. Mais l’idée fasciste triompha de l’idée socialiste dans un nouveau carnage qui occulta le travail de Masereel des années durant. C’est que, déjà à l’époque, il ne faisait pas bon d’être prophète dans des temps obscurs…

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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