Largo Winch - T14 : La Loi du Dollar - Jean Van Hamme & Philippe Francq - Ed. Dupuis

24 novembre 2005 0 commentaire
  • Deuxième volet suivant le précédent volume, « [Le Prix de l'Argent->1506] », « La Loi du Dollar » achève un des cycles les plus réussis des aventures de Largo Winch. Jean Van Hamme nous y donne un conseil plein de bon sens : ne prenez pas les apparences pour argent comptant.

Le scénariste Jean Van Hamme n’est pas apprécié, à notre sens, à sa juste valeur. C’est un peu la faute aux critiques et aux journalistes, plus prompts à faire le panégyrique d’un triomphe annoncé que de s’intéresser à ce qui fait la substance de son travail. Impertinent, Van Hamme le fait pour ainsi dire à leur (notre) place. Conscient des contradictions de son personnage (un affreux capitaliste dont la fonction première est de faire fructifier son bas de laine), il lui avait donné un vernis « gauchiste » en lui attribuant une éducation et des goûts modestes (d’où le « blue jean » aux origines roturières), une jeunesse synonyme de virginité manœuvrière (il a 26 ans), une réputation de coureur (en fait, ce sont surtout les femmes qui lui courent après) et de bagarreur. Van Hamme en fait un héros idéal laissant la noirceur à son géniteur, Nerio Winch, qui finit d’ailleurs par se suicider.

Beau gosse, entouré de collaborateurs en rupture de ban avec leur milieu (un ancien voleur condamné par la justice, un déserteur israélien...), fort d’une fortune de dix milliards de dollars [1], Largo Winch se distingue de ses confrères milliardaires par sa bonté d’âme et son puritanisme (Largo est moins jouisseur que son copain Simon). Bref, c’est un redresseur de torts, dans la grande tradition des héros pour la jeunesse. Van Hamme utilise une sympathique galerie de personnages pour nous raconter les secrets de l’économie : OPA, conseils d’administration, anstalt au Liechtenstein, sociétés offshore, filiales dans les paradis fiscaux et, dans cet épisode-ci, les stocks-options... de la même façon que Balzac expliquait, dans Les Illusions perdues, les relations entre la publicité et les médias, la fabrication du papier ou encore le fonctionnement de la lettre de change.

Le profit, à quel prix ?

Dans ces deux albums cependant, le scénariste belge articule l’intrigue autour d’une question fondamentale : quel prix sommes-nous prêts à payer pour assurer notre profit ? Pour répondre à cette question, il fait inviter son héros sur un plateau d’une émission de télé en direct dans laquelle le directeur d’une de ses entreprises, récemment viré pour cause de délocalisation, se suicide devant des millions de téléspectateurs, au grand dam du jeune milliardaire peu habitué à ce genre de coup fourré. Quelque 80 planches plus tard, Largo démonte le complot et s’en sort le brushing indemne.

Même si le dessin de Philippe Francq est de plus en plus brillant (il est vraiment l’un de nos meilleurs dessinateurs réalistes), force est de constater que si notre héros triomphe relativement facilement de ses ennemis (on n’en attendait pas moins), il bute sur la question morale qui fonde l’intrigue. Le Jean Van Hamme de SOS Bonheur qui soulignait, à la manière d’un Schumpeter, les contradictions liées à une économie attachée à promouvoir la liberté individuelle en même temps qu’une protection sociale égalitaire, tout en assurant une confortable rémunération à son épargne, a disparu à la fin de ce cycle qui avait pourtant si bien commencé. Avec cette conclusion (momentanément ?) démissionnaire, Van Hamme s’aligne sur un consensus actuel bien inquiétant : celui d’un monde qui a arrêté de penser et qui consomme sans se préoccuper du lendemain. On peut admettre qu’il nous invite néanmoins à rester éveillés face aux réponses toutes faites des médias et des "experts" de tout poil. Il n’en reste pas moins qu’il laisse le lecteur, comme d’autres avant lui, s’enfermer dangereusement dans l’idée que « la vérité est ailleurs », combustible idéal pour je ne sais quelle théorie du complot.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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[1Juste à titre de comparaison, la fondation caritative de Bill Gates, The Bill and Melinda Foundation est dotée, quant à elle, de près de trente milliards de dollars, la fortune du bonhomme étant estimée à quelque 80 milliards de billets verts.

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