Le succès des mangas : Pourquoi il ne s’arrêtera pas

18 janvier 2006 6
  • Alors que le marché japonais est en faible recul, il explose à l'international. Chez nous, l'offre des mangas a augmenté de 500% en cinq ans et passerait le cap des 40% de parts de marché. Paradoxalement, cette progression ne s'est pas faite au détriment de la BD franco-belge, bien au contraire. Et elle ne devrait pas s'arrêter. Analyse d'un phénomène.

Le Japon s’inquiète... pour son marché intérieur. Dans sa dernière étude (juillet 2005), le service du commerce extérieur nippon, le JETRO, signale une légère baisse du chiffre d’affaire des mangas au Japon en 2004 : les ventes ont décliné de 2,7 % en CA à 504.7 billions de yens et de 3,5% en nombre d’exemplaires vendus, soit 1.384 millions d’exemplaires, un recul qui frappe surtout les titres diffusés en kiosque. [1]

Le succès des mangas : Pourquoi il ne s'arrêtera pas
Yu-Gi-Oh par Kazuki Takahashi
Editions Kana

Les explications de ce recul viendraient, selon le Jetro, du circuit des boutiques d’occasion qui phagocytent le marché et des « manga coffees shops » où les fans lisent des mangas en consommant des soft drinks. Intéressant : le Jetro signale une brusque progression des ventes dans le domaine des exploitations dérivées électroniques multimédia, avec 17.112 titres de mangas proposés en 2003 sous cette forme : CD-Rom, E-books, téléchargement, etc. Jetro table sur une offre de 7000 nouveautés en 2005. On sent donc bien un glissement progressif de la consommation des mangas vers des supports électroniques, consommation aujourd’hui encore peu significative mais dont on constate qu’elle a plus que triplé en deux ans.

Un marché « export » en pleine croissance.

Au niveau de l’exportation, en revanche, nous sommes bien placés pour le savoir, l’édition japonaise va bien : les USA constituent désormais 35,9% de son marché (progression de près de 100% en deux ans), l’Asie 41,7% et les « autres », dont l’Europe, 22%. On se rappelle que le « manager » de l’univers Pokémon, M. Mazakazu Kubo, estimait la part de la France à seulement 4%. Elle doit être probablement à 8% aujourd’hui.

Monster par Naoki Urasawa
Editions Kana

Les mangas sont présents dans une trentaine de pays. Fait notable : les principaux éditeurs japonais sont personnellement présents aux États-unis avec pour certains magazines comme Shonen Jump des ventes de 350.000 exemplaires par mois. Celui-ci, édité par Viz, a fait l’objet du lancement en juin dernier de son équivalent féminin Shojo Beat dans le cadre d’une joint-venture entre Shogakukan et Viz. La progression est fulgurante. Nous avons pu lire dans ces colonnes que les mangas occupent plus de 70% du marché polonais tandis que, autre exemple, M. Joachim Kaps, patron de Tokyopop Germany, estimait dans une conférence donnée à Francfort en octobre dernier que les mangas constituaient désormais 75% du marché allemand. [2]

Les raisons d’un succès

Parmi les raisons profondes de ce succès phénoménal, il y a d’abord les qualités intrinsèques au genre « manga » :
-  la richesse et la diversité de ses thèmes (intelligemment segmentés et destinés à un public large) ;
-  un prix modeste (les mangas sont moitié moins chers que les BD franco-belges et ce facteur touche particulièrement les jeunes car ces achats interviennent sur leur propre argent de poche) ;
-  l’abondance de sa production (un nouveau titre paraît tous les 2 à 3 mois, alors qu’il faut un an pour un nouveau Largo Winch et cinq ans pour un nouvel Astérix) ;
-  son lien stimulant avec les univers dérivés de l’animation et des jeux vidéo...

GTO par Tôru Fujisawa
Editions Pika

En outre, nous explique Olivier Fallaix, le nouveau rédacteur en chef d’Animeland : « Je crois que le manga s’est vraiment vulgarisé. Il séduit un public de plus en plus large, des gens plus âgés, on va dire de la « génération Goldorak », mais aussi des gens qui ne s’intéressaient qu’à la BD et qui trouvent dans cet univers tellement riche des sujets qui les intéressent. Je crois surtout qu’il a enfin acquis ses lettres de noblesse. Il y a quelques années, certains individus voyaient cela comme un phénomène de mode, un truc un peu bizarre qui leur arrivait et qu’ils ne comprenaient pas. Aujourd’hui, tout cela est à peu près éprouvé. Le manga peut se développer correctement. Il ne prend même pas la place, forcément, de la BD traditionnelle car son prix est en général inférieur. Je dirais qu’il va chercher un nouveau public qui n’achetait pas forcément des BD avant. »

Ceci se confirme avec les chiffres exprimés par Gilles Ratier qui sont un indicateur de la vitalité de l’offre puisqu’ils s’intéressent au nombre des nouveautés publiées dans l’année : alors que la production des mangas est passée en cinq ans de 227 nouveautés par an en 2000, à 1142 en 2005, la BD franco-Belge s’accroît de 157%, les comics doublent presque leur production. Idem pour la BD indépendante.

Boostés par la télé

Récemment, le quotidien Le Monde estimait à plus de 1,3 millions de foyers déjà équipés pour recevoir les 18 chaînes de la TNT gratuite et s’étonnait d’un décollage beaucoup plus rapide que prévu, plus rapide en tout cas qu’en Grande-Bretagne et en Italie et de constater que l’afflux de ces nouvelles télés avait dopé la demande de programmes [3]. Dont les programmes de dessins animés japonais.

« En mettant pour la première fois en 2004 la série « GTO - Great Teacher Onizuka » [4] en clair et en quotidienne en fin d’après-midi à l’antenne, nous explique Olivier Fallaix, Canal avait fait un choix très audacieux qui a très bien fonctionné. Canal a vraiment initié le retour de l’animation japonaise, on va dire, « assumée » pour un public plus adulte avec une série comme « GTO ». C’est pourquoi aussi « GTO » est une des meilleures ventes de DVD de l’année. C’est grâce à Canal + que l’on a de l’animation sur France 4, sur Europe 2 Télé, etc. ». Sans compter le renforcement de la diffusion des manganimes sur les chaînes hertziennes comme TF1, France 3 et M6, alléchées par ce regain de notoriété. Par effet d’entraînement, l’offre des DVD mangas s’accroît en France : une multitude de nouveaux labels se développent ou se lancent sur le marché, et les ventes suivent.

Naruto superstar

Naruto par Masashi Kishimoto
Editions Kana

Le dernier en date ? Kana Vidéo. Kana est le label Manga du groupe Dargaud/Media-Participations, aujourd’hui probable leader du marché des mangas en librairie. Le groupe Dargaud -le fait est peu connu- contrôle une société d’édition de DVD de dessins animés, Citel, qui dispose, dans son catalogue, les dessins animés de Tintin, Les Schtroumpfs, Lucky Luke, Blake et Mortimer, Bob Morane, etc. C’est un acteur significatif dans le secteur des vidéos pour la jeunesse. Le fait que le leader des mangas en France ne possède pas de manganime dans son catalogue vidéo Citel était une véritable énigme industrielle.

Le PDG de Dargaud, Claude de Saint-Vincent a corrigé cette anomalie. Le groupe a signé en août dernier avec la société japonaise Shueisha le droit d’éditer en France les DVD de Naruto, aujourd’hui la meilleure vente de mangas dans l’hexagone (570.000 exemplaires mis sur le marché en 2005, si l’on en croit les chiffres de Gilles Ratier [5]). « 2006, cela va être l’année Naruto, nous confirme Olivier Fallaix. On va en manger à toutes les sauces, à la télé, en DVD. Le manga est déjà celui qui se vend le mieux alors que ce titre est parti de rien et qu’il était inconnu il y a quelques années. Dargaud nous explique aujourd’hui qu’ils vendent plus de ce manga que de Yu-Gi-Ho, alors que Yu-Gi-Ho passe sur M6. Le succès est incroyable. Il y a un engouement pour cette série qui est la série la plus téléchargée sur le Net. Il y a donc une attente sur cette série qui est très importante. Dargaud a signé les droits pour les droits audiovisuels et les DVD en France et en Hollande. Ils ont vendu les droits de diffusion à Game One, ils sont en train de le vendre à une chaîne hertzienne [selon nos informations TF1, première chaîne hertzienne française, a acheté les 100 premiers épisodes de la série. NDLR] dans une version qui sera un peu censurée. »

D’autres séries, comme les Chevaliers du Zodiaque ou encore Monster, également chez Kana, vont animer les écrans en 2006. Par conséquent, les mangas devraient encore progresser cette année et il semble bien que c’est Kana qui rafle la mise.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

En médaillon : Naruto par Masashi Kishimoto (Editions Kana)

[1Jetro,Japan Economic Monthly July 2005, Industrial Report.

[2Dr Joachim Kaps, Moderne Manga-Mythen, chancen und Herausforderungen in den Europaïschen Märkten, conférence à Francfort en octobre 2005.

[3« La télévision numérique terrestre gratuite a réussi son décollage plus vite que prévu », Le Monde du mardi 3 janvier 2006.

[4Le manga est publié par Pika.

[5Basés sur les déclarations de l’éditeur.

 
Participez à la discussion
6 Messages :
  • La génération "Club Dorothée" prend le pouvoir d’achat ! Les dessins animés japonais "bon marché" diffusés dans les années 80 sont certainement responsables en grande partie de cet engouement. On achète ce qu’on reconnaît.
    Si vous voulez savoir ce qui marchera dans 20 ans, analysez ce que les enfants incurgitent aujourd’hui.

    Répondre à ce message

    • Répondu par Goldorak le 19 janvier 2006 à  10:32 :

      Effectivement je suis d’accord avec vous très cher Albator, et bonjour au "Sylphydres".

      Répondre à ce message

    • Répondu par Stan le 23 janvier 2006 à  14:57 :

      Disons plutot que la generation "dragonball" s’additionne a la generation "goldorak" et tout ce beau monde achetent des mangas.

      Répondre à ce message

      • Répondu par Thomas Berthelon le 1er février 2006 à  14:51 :

        Je pense que pour expliquer le succés des mangas, il faut aussi prendre en compte leurs affinités avec de multiples supports.

        Les mangas de combat/action (ex :"Dragon Ball Z") présentent des héros passant en mode "berserk" (système de furies permettant au personnage de passer dans un état second) propres aux jeu de combat (type "fatal fury").

        Les jeux de rôles/aventure utilisent des système de point d’expérience, en gros, + on combat, + on devient fort, système commun aux mangas de baston ("Dragon Ball", "Hunter X hunter"), et dans les mangas de sport ("Prince of tennis", "Captain Tsubasa").

        Les univers de ces mêmes jeux d’aventure parlent de la place prédominante de la Nature-Gaia, un notion qui est le théme central de tous les films de Miyazaki.

        En fait, tous ces points communs font que celui qui a tâté du manga, ira naturellement pointer son nez vers les animes, et les gamers connaitront tout des mangas qui ont inspiré leurs jeux favoris (ou vice-versa).

        Répondre à ce message

  • Disons aussi que les mangas propose un tel large choix de scénario et de style graphique que beaucoup de monde accroche et pas seulement les personnes ayant regardé des mangas dans leur enfance.

    Répondre à ce message

  • Pour que le manga ait un réel succès en Europe, il a dû s’adapter au monde occidental, s’adapter pour commencer en occidentalisant les personnages mêmes de l’histoire ainsi que les génériques et en censurant certaines scènes.
    Le manga détient donc son succès du fait qu’il se rapproche de l’occident, les personnages sont occidentaux et ont un look à la mode occidentale, et le contenu du manga correspond aux normes de l’occident. Ceci permet donc aux occidentaux de mieux s’identifier à l’un des personnages du récit.

    Le manga connait aussi un grand succès car contrairement aux BD française, les auteurs japonais travaillant à un rythme soutenu, les volumes des séries paraissent assez fréquemment, donc le « fan » ne doit pas attendre trop longtemps avant de pouvoir découvrir la suite de sa série.

    L’une des autres causes du succès du manga est sans nul doute celle de la médiatisation. Suite à l’implantation plutôt réussie des mangas en Europe francophone, beaucoup de reportages ont été diffusés à la télévision avertissant ainsi les lecteurs potentiels de l’arrivée en masse du manga. La médiatisation se retrouve aussi dans les magazines spécialisés en manga ou toutes les publicités sur tel ou tel article dérivé du manga. Cette médiatisation influença positivement
    Le succès du manga car le monde occidental fut mieux informé sur l’arrivée du manga et fut donc tenté de le découvrir.
    Ce succès provient aussi de l’immense diversification des genres de manga. Les mangas contiennent tous les genres possibles et imaginable, la science fiction, le fantastique, l’historique, les histoires à l’eau de rose, tous les genres sont présent dans le manga. En bref chacun peut trouver le genre qu’il préfère.
    De plus le manga est loin d’être cher, il ne coûte que la moitié d’une BD française et comme le public touché par le manga est essentiellement les jeunes enfants et les adolescents, ceux-ci préféreront acheter un manga plutôt qu’une BD par soucis d’économie.

    Le succès du manga papier provient aussi incontestablement du manga anime, car les européens français qui regardaient le club Dorothée ou RécréA2 gardent un souvenir de cette période des années 1980-1990 et, par nostalgie, ils continuent de suivre le phénomène manga en découvrant les productions récentes.
    Si ce boom a eu lieu, c’est donc parce qu’il y a la génération des années 1980-1990 élévée au manga et à la télévision. Celle-ci qui est là pour permettre le succès du manga, ce succès qui peut provenir de la télévision car la télévision nous transmet une partie de nos références culturelles, et nombreux sont les mangas animés qui sont passé à la télévision durant leur période. D’une certaine façons, les personnes de cette génération ont assimilé la culture nipponne et ces personnes ont naturellement continué à poursuivre le manga animé en lisant les mangas papier, en achetant les jeux vidéo ou produits dérivés car ils ont l’impression que cela fait partie de leur culture.

    Répondre à ce message