Les Cahiers de la BD : Hergé démasqué

20 août 2020 11 commentaires
  • Sommes-nous obligés, par ces temps de Covid, de démasquer Hergé ? Comment peut-on faire autrement, lui dont le péché originel est d’avoir dû l’accroissement exponentiel de sa notoriété à l’occupation nazie ? Lui dont les amitiés coupables, opportunistes quoique sincères, furent apparemment indéfectibles ? Défiant « le château » avec un contenu parfois transgressif qui ébrèche la statue du commandeur, raison pour laquelle les dessins signés © Moulinsart sont rares dans ce numéro?, les Cahiers parcourent les jalons de la fortune critique du créateur de Tintin et apportent quelquefois de nouveaux éclairages, non sans quelques erreurs d’interprétations.

L’encre de la gnose hergéenne ne semble jamais sèche, mais celle-ci vient à contre-courant. Vous n’y trouverez pas d’articles des spécialistes accrédités du « Château » des éditions Moulinsart, à la prose lisse et coiffée à la brillantine : Michael Farr, Philippe Goddin, Philippe Mellot ou Daniel Couvreur..., mais les paroles de spécialistes un peu plus « rugueux », à commencer par Pierre Assouline qui révolutionna le premier l’historiographie du maître bruxellois en débusquant d’étonnantes archives, notamment sur la période de l’occupation, révélant des faits qui ont défrayé une chronique jusque-là patiemment ripolinée. Il contribua à bâtir la « légende noire » du créateur de Tintin.

Les Cahiers de la BD : Hergé démasqué
Pierre Assouline, grand critique littéraire parisien, fut le premier à bousculer la statue du commandeur.

Découpé en trois parties rythmant sa vie : l’avant-guerre et la guerre (Ascension), l’immédiat après-guerre (Pression) et les années de rupture des années 1960 à 1980 (Dépression), avec des interviews de Pierre Assouline, de Numa Sadoul, de Benoît Peeters, ou de Benoît Mouchart, le « mythe Hergé » et notamment sa fortune critique exceptionnelle sont passés en revue, avec en appui d’étonnants documents comme ce « projet de contrat » de 1942 qui établit la relation juridique sommaire mais solide qui lie l’œuvre centrale d’Hergé à Casterman.

Hergé et la collaboration. Toute une histoire particulièrement documentée.
"Je ne suis plus Tintin" déclare Hergé dans les dernières années de sa vie.

Ou encore des photos publiques ou privées, parfois connues mais quelquefois inconnues, du grand homme, comme ce face à face à la TV avec Thierry Le Luron, ou encore ce témoignage de Pierre Sterckx qui raconte cette équipée entre potes dans le « Red Light District » d’Amsterdam où l’on n’attend pas le prude dessinateur belge assister à un spectacle porno Live où « un Noir athlétique fait l’amour à une sculpturale Batave. » Après l’avoir découvert raciste, antisémite, collabo, il ne manquait à Hergé que la case « misogyne » (bien que l’on s’en doutât…) si l’on en croit des propos tenus auprès d’un journaliste dans les années 1940...

Hergé misogyne ? Oui...

Bref, bien des choses intéressantes dans ce numéro. On apprécie la contextualisation critique faite par les commentateurs et la pertinence des questions qui sont posées. Mais on est parfois déçu par les réponses, cent fois entendues, et par des analyses quelquefois bancales comme ces « sept familles stylistiques de Tintin » de Patrice Guérin passablement à côté de la plaque.

Un joli travail cependant de la part de l’équipe des Cahiers de la bande dessinée qui s’avèrent décidément une revue réussie et indispensable aux amateurs du 9e art.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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11 Messages :
  • A côté de quelle plaque ?
    20 août 20:16, par Patrice Guérin

    Cher Monsieur Pasamonik,

    Je veux bien accepter que mon article sur les artistes qui ont influencé Hergé soit à côté de la plaque, mais j’aurais tout de même souhaité que vous précisassiez votre pensée. Je pourrai alors peut-être vous donner raison, ou vous expliquer pourquoi je suis en désaccord avec vous.

    Bien cordialement,
    P.G

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 23 août à  10:20 :

      Cher Monsieur Guérin,

      C’est la façon dont vous procédez qui est à côté de la plaque, à mon avis : chercher l’anecdote pour éclairer une prétendue "influence" répartie en sept familles, cela tient du gadget de collectionneur qui cherche à amuser la galerie.

      Il est étonnant que quelqu’un comme vous au fait de l’histoire de l’art en soit encore à ce stade d’analyse. Personnellement, je préfère celle bien plus décoiffante d’un Her Seele (interview à lire sur ActuaBD) dont le point de vue est bien plus large et plus fertile. Il est regrettable que l’on rebatte toujours les mêmes cartes depuis 50 ans alors que, dans le même numéro, Benoît Peeters par exemple donne des analyses à mon avis bien plus originales.

      Une nouvelle occasion de relire le dessin d’Hergé est une nouvelle fois manquée. « Caramba ! Encore raté ! »

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      • Répondu par Gilles Delli-Zotti le 24 août à  09:40 :

        Désolé de vous contredire , c’est Hergé lui même qui revendiquait ces influences et celà dans plusieurs interviews, je me demande qui est à coté de la plaque

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  • Les Cahiers de la BD : Hergé démasqué
    22 août 08:34, par Samuel

    Si tant est que cette distinction ait réellement un intérêt (autre que polémique de votre part), je ne sais pas si l’on peut forcément exclure Benoît Peeters des "spécialistes accrédités du « Château » des éditions Moulinsart", dans la mesure où il a écrit pour "Hergé, le feuilleton intégral".

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 23 août à  10:30 :

      Le critère n’est pas d’être ou non publié par Moulinsart, maison bien dirigée par Didier Platteau qui est un bon éditeur. Je n’ai pas non plus de compte à régler avec ces auteurs avec qui j’ai de bonnes relations et pour travail desquels j’ai de l’estime.

      Mais je pense que -pour des raisons qui leur sont propres- ils ont eu moins l’occasion de faire preuve d’un esprit critique qu’un Benoît Peeters, un Pierre Assouline ou un Pierre Sterckx qui ont chacun dû essuyer en leur temps les foudres du maître du « château ».

      Les choses sont donc bien plus complexes que vous ne semblez le suggérer.

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      • Répondu par Olivier Roche le 1er septembre à  18:39 :

        Cher Didier, Oui c’est complexe... Je regrette la petite polémique avec Patrice que j’ai embarqué dans cette aventure (avec deux autres auteurs de la « jeune garde tintinophile »). Une chose est sure : Patrice n’a rien d’un collectionneur, je le qualifierais plutôt de chercheur... Mais entrons un peu dans les coulisses... Je dirais que c’est le rédacteur en chef des Cahiers de BD qui cherche à amuser la galerie ! Les auteurs ne sont plus propriétaires de leurs articles. C’est certes la règle, mais cela peut être frustrant. Pour cet article sur les influences, les CBD ont jugé bon de le saucissonner et de le transformer en ce gadget (on ne peut pas vous donner tort...). Le titre et le choix des illustrations ne sont pas nôtres..
        Bref, nous avons beaucoup travaillé pour ce numéro hors-série, tout un travail invisible de conseils, de contacts et de suggestions pas toujours retenues. Et le résultat n’est pas toujours à la hauteur de nos espoirs. La titraille à sensation, de jolis chapeaux supprimés, des légendes de photos transformées (avec par exemple une regrettable erreur (??) téléportant une réunion du comité de la jeunesse indépendante catholique en 1929 à la rédaction du Soir volé !), des articles commandés et au final abandonnés, etc. Oui c’est un peu frustrant, mais le numéro a quand même l’air de tenir la route et notre petite « fortune critique » collective nous a fait plaisir...
        Je voulais enfin revendiquer - en guise de clin d’oeil amical - ma citation de vous dans l’encadré résumant le livre de Wilmet sur l’abbé Wallez. Le texte est de moi, on a juste oublié de mettre mes initiales ! Amicalement. OR

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        • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 1er septembre à  20:21 :

          Merci pour cette explication nuancée. Ce qui vous arrive est chose courante dans la presse. Les papiers sont souvent charcutés et les titres rédigés par la rédaction (même sur ActuaBD, figurez-vous). Cela m’est arrivé très souvent pour des revues aussi différentes que VSD, L’Express, Le Point, Historia ou... Les Cahiers de la bande dessinée. Cela ne part pas forcément d’une mauvaise intention mais d’une volonté de bien convenir à son lectorat. Un magazine n’est pas une thèse de troisième cycle...

          Là n’est pas le problème, ni le sens de ma remarque dans un article plutôt positif sur ce numéro intéressant à bien des points de vue. Sur l’article incriminé, j’avais écrit passablement à côté de la plaque, ce qui ne veut pas dire que je rejetais toutes les analyses qui y figuraient.

          Je trouve tout simplement que la question du style d’Hergé n’est pas vraiment abordée, ce qui m’est apparu très décevant. Appuyer l’analyse sur des citations d’Hergé qui -dans le même numéro- se déclare incompétent d’analyser sa propre œuvre, m’apparaît comme une approche paresseuse alors qu’il y a tant à dire sur ce dessin. Je renvoyais à l’analyse décoiffante de Herr Seele parce que c’est la première fois que l’on évoquait les influences allemandes d’Hergé qui vont de l’expressionnisme au Bauhaus.

          On oublie systématiquement l’influence de Christophe, l’auteur de la famille Fenouillard, pourtant si évidente.

          Par ailleurs, je me souviens d’une conversation avec Hergé qui me parlait avec chaleur du travail du dessinateur français Georges Omry, ce qui montre qu’il n’était pas si ignorant que cela de la production contemporaine.

          Enfin, l’apport technique de Jacobs a été aussi important que celui de Tchang lesquels lui apportent dans les années 1930-40 les rudiments techniques et stylistiques de leur éducation académique. Le vrai fondateur de l’École de Bruxelles, je parle de Jacobs, est complètement oublié dans la listes des influences. On rêve !

          Bref, cet article est incomplet, trompeur dans la promesse faite au lecteur et manque singulièrement d’appui. D’où ma réaction à l’emporte-pièce.

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          • Répondu par Juan d’Ors le 27 octobre à  17:03 :

            Cher Didier : Je ne veux pas discuter les "vraies" influences d’Hergé. Mon livre en espagnol sur Hergé, recensé par Olivier Roche dans son bibliographie, parle, depuis 1988, de possibles influences du mouvement allemand Simplizissimus (Heine, etc). Hergé preferait parler de Olaff Gullbransson, dans la meme ligne de la revue allemande, ligne pas de tout expressioniste mais plus sensuelle que celle d’Hergé. L’ expressionisme allemand etait plus cher a Jacobs, surtout pour sa relation avec le cinema du meme style. Disons que Jacobs etait "populaire" dans son esprit. Hergé etait plus un narrateur graphique. Du cinema allemand, il reprend la narration des films UFA, aussi bien pour Tintin que pour Jo et Zette. Pour la "petite histoire". Bien a vous.

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            • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 27 octobre à  17:25 :

              Cher Juan,
              Vous oubliez la deuxième partie de la proposition : Bauhaus, donc moderniste, et c’est ce que veut dire Herr Seele (c’est très visible dans Tintin en Amérique). La référence de Jacobs est clairement expressionniste (Murnau...). La trace moderniste d’Hergé -vous avez raison- inclut Simplicissimus et Thomas Heine, culte avant-guerre, mais pas forcément dans les milieux catholiques fréquentés par Hergé, du fait de ses origines juives et de sa ligne anticléricale et antinazie. Il est intéressant de voir qu’à partir de 1933, Simplicissimus est immédiatement nazifié, Thomas Heine en exil, et que Olaff Gullbransson continue d’y collaborer, jusqu’à la complète compromission avec les nazis. En clair, si Hergé s’en réclame, cela n’arrange pas son cas...

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              • Répondu par Juan d’Ors le 27 octobre à  22:03 :

                Merci, cher Didier, par votre sage commentaire ! Je vous repond demain avec un peu plus de calme. J’en cite dans mon livre la Bauhaus, bien sur, pour moi
                moins "Nouveau" que "Deco".
                En ecrivant par memoire, j’ai melangé Olaf Gulbransson avec O. Jacobsson :
                mon subconscient m’a trahi, parce que je vois de possibles relations de Jacobsson avec le Simplizissimus allemand. Donc, pas de Gulbransson dans les reclames du Maitre belge et pas de sympathies, non plus, par le nazisme de la part d’Hergé... A bientot !

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              • Répondu par Juan d’Ors le 27 octobre à  22:13 :

                La Bauhaus, dans Tintin en Amerique, mais aussi dans Le Lotus Bleu ! Je crois que Tchang aimait aussi lui-meme la Bauhaus et le Deco !

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