Les Fantômes de l’Internationale – Par Elise Thiébaut/Edmond Baudoin – La Ville Brûle

6 novembre 2019 0 commentaire
  • Si le chant L'Internationale est mondialement connu en tant qu'il exprime le bruit et la fureur de l'Histoire, son origine, sa circulation et ses appropriations le sont moins. Elise Thiébaut s'attèle à ce passionnant récit, illustré par Edmond Baudoin.

À qui appartient l’Internationale ? La question s’est (im)posée frontalement à l’autrice, Elise Thiébaut. Au cours de l’enterrement d’Henri Malberg, célèbre figure communiste, l’Internationale est chantée : Élise Thiébaut filme alors la scène et la poste ensuite sur sa page Facebook. Surprise : elle reçoit alors un message de modération lui indiquant qu’elle enfreint les règles d’utilisation du réseau social, au motif que le chant entendu sur la vidéo n’est pas libre de droits ! L’Internationale, source de profit ? Sidérant, quand on songe à cet hymne universel et universaliste ; stupéfiant, pour une femme aussi familière de l’hymne, et dont le propre père était responsable des archives cinématographiques du Parti Communiste Français. Cet épisode est le point de départ d’un récit qui se lit comme une intrigue, à la lisière entre enquête journalistique et recherche historique.

Les Fantômes de l'Internationale – Par Elise Thiébaut/Edmond Baudoin – La Ville Brûle

Pour Elise Thiébaut, autrice d’essais à dimension historique et sociologique, c’est une première dans l’univers de la bande dessinée. Cette entrée se fait par le biais d’Edmond Baudoin. En bichromie rouge et noire (comme de bien entendu), l’ouvrage commence, sur une trentaine de pages, par de superbes illustrations de chaque couplet, qui soulignent avec beauté la dureté et la violence du monde, mais aussi l’espoir que le chant recèle. Des paroles anciennes mais adaptées à une brûlante actualité : l’une des forces de ces dessins est de les avoir « actualisés », en mettant en scène une réalité contemporaine du travail, des inégalités, et des luttes sociales. Place ainsi au Tiers-monde, aux machines-outils modernes, et aux usines si grossièrement familières dans nos paysages.

Immanquablement, la lecture des vers de l’Internationale en fait résonner la mélodie. On s’amuse ensuite à tester ces mêmes vers sur l’air de La Marseillaise : ça colle parfaitement. Et pour cause : on apprend, entre autres curiosités, que les paroles de l’Internationale auraient d’abord été chantées sur cet air, dans les années 1880. Et depuis, l’histoire de cet hymne a connu bien des rebondissements, narrés dans un style chatoyant, accompagné de remarques plus personnelles, humoristiques, ironiques, engagées, pertinentes, et toujours accompagné des illustrations de Baudoin au fil du texte : des portraits de Jean Jaurès, de Lénine, de Louise Michel ou de Rosa Luxembourg pour les plus connus. D’Eugène Pottier, artisan, socialiste, et de Pierre Degeyter pour les moins connus. Et pourtant, ces deux-là sont les auteurs de l’Internationale, le premier pour le texte, qui aurait été écrit en 1871 durant la Semaine sanglante de la Commune, le second pour la musique, sur une commande du futur maire de Lille Gustave Delory.

D’abord chantée dans des lieux d’expression populaire qu’étaient les goguettes, l’Internationale est entonnée lors de la proclamation de la IIe Internationale, à Bruxelles, en 1889. Son succès est croissant : traduite (aujourd’hui en 122 langues !), adaptée, son antimilitarisme, son anarchisme, son athéisme, condensent les combats de la gauche révolutionnaire, qui trouve là un hymne fédérateur, bien plus que La Marseillaise, chant nationaliste à bannir au moment où les « prolétaires de tous les pays » devraient s’unir.

L’Internationale devient même de 1922 à 1944 l’hymne national de l’URSS. Alors, gloire et fortune assurées pour Eugène Pottier et Pierre Degeyter ? Pas du tout. Ils sont morts dans la misère ne se sont même jamais rencontrés. Alors, qui s’est enrichi (jusque 2017, quand l’œuvre est passée dans le domaine public) avec l’œuvre d’Eugène Pottier et la musique de Pierre Degeyter (hormis la SACEM) ? 

La réponse, complexe, est le fruit du travail d’Elise Thiébaut. De Paris à Lille, de Bruxelles à Tours, de Moscou aux États-Unis, la généalogie du chant nous fait voyager dans la gauche révolutionnaire et ses méandres. En France, on y croisera Jules Guesde, Henri Carette, Auguste Blanqui, Henri Ghesquières, ou Aristide Briand, réformateurs, révolutionnaires, tous représentants d’une riche histoire de la gauche que l’Internationale réunit. Mais l’hymne est aussi l’histoire de conflits familiaux et de captation d’héritage, prégnants jusque dans une période très récente.

Les travailleurs dans la production, le parti dans les gauches, les gauches dans l’État, l’Etat dans le monde ; production personnelle, droit d’auteurs, famille, héritage, propriété des œuvres. C’est tout le mérite d’Elise Thiébaut d’être parvenue à combiner, à divers niveaux, les petites histoires dans la grande, et d’ainsi donner vie aux fantômes de l’Internationale.

(par Damien Boone)

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