Les hilarantes et salutaires anthologies d’Edika chez Fluide

  • En ces temps où le rire se fait rictus, Covid oblige, les esclaffements comportant, selon le Comité de défense de vendre des « produits non-essentiels », un risque de miasmes pathogènes, pouvoir rire sous cape/masque, est un privilège de plus en plus recherché. Les anthologies d’Edika publiées par Fluide Glacial, récemment honorées par la sélection du Festival d’Angoulême, permettent d’y accéder.
Les hilarantes et salutaires anthologies d'Edika chez Fluide
Edika
Thesupermat, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Le principal apport de Gotlib, le fondateur de Fluide Glacial, à l’humour français, jusque-là confiné, soit dans un caractéristique « esprit français » au ventre rebondi (Achille Talon), soit dans une franchouillardise à la Coluche (Reiser), c’est le rire « coup de grâce », le « slapstick. » Le procédé vient du « battocchio » de la Commedia del Arte, ce bâton-claqueur qui amplifiait le bruit des coups portés aux protagonistes d’une pièce afin d’en renforcer l’effet comique. Il fut utilisé aussi bien chez Shakespeare où l’on rudoie les valets à qui mieux mieux que dans le théâtre de marionnettes, quand Guignol moleste le gendarme.

C’est devenu ensuite un terme de comédie pour désigner un jeu exacerbé, un geste exagéré, au-delà de l’ordinaire. En humour, le « coup de bâton » conclut souvent un gag dont le tempo allait crescendo jusqu’à la résolution finale. Dans le cinéma muet de Mack Sennet, célèbre pour ses batailles de tarte à la crème et ses poursuites échevelées en voiture, le slapstick atteignait son paroxysme. De là viennent les exagérations drolatiques de Tex Avery ou les bandes dessinées de l’une des figures majeures de Mad Magazine, Don Martin. Gotlib comme Edika en sont les héritiers directs.

© Fluide Glacial

Exodes

Si l’on en croit la chronique, Edika, de son vrai nom Édouard Karali est né le 17 septembre 1940 en Égypte à Heliopolis. Il est le frère de Paul Karali, qui fera carrière sous la signature de Carali. Après des débuts dans la publicité au Liban pendant une quinzaine d’années, Edika décide de rejoindre ses parents qui avaient émigré au Canada. Mais, devancé par son frère Paul qui avait fait étape en France, il s’arrête en chemin dans l’Hexagone. Abandonnant la pub pour la BD, après un petit détour par Pif Gadget, Charlie Mensuel, Métal Hurlant et même Pilote Mensuel, Edika, qui lisait déjà Fluide Glacial au Liban, y publie ses premières planches. Elles swinguent avec la même tonicité que celles de Gotlib. Il est vite adopté et devient un des piliers du journal entre l’ineffable Binet et le strange Goossens, s’inscrivant exactement dans le sillage d’un Gotlib de plus en plus absent.

Ses premiers gags alternent des scènes peu bavardes, quasiment muettes, où interviennent quelques ravissantes aux mamelons généreux, dans un graphisme qui se situe entre l’Underground d’un Shelton qui aurait mis ses doigts dans une prise électrique et le Moebius de Cauchemar blanc, voire le Caza des débuts.

Un orfèvre de l’humour

La caractéristique d’Edika, c’est la fantaisie de sa comédie trépidante filant l’absurde dans la pleine tradition de l’humour à la « Fouloude Glozyol », souvent inspirée dans sa loufoquerie par la vie quotidienne du dessinateur, avec Bronski Proko, sa femme Olga, les mômes Paganini et Georges, et le chat Clark Gaybeul en guest-star. Ses « flagrants délires » vont de la chronique sociale (jamais politique) à la parodie franchement rigolarde.

© Fluide Glacial

L’autodérision y est reine. Le slip pas très net et la franche connerie y sont les attributs privilégiés d’une masculinité grotesque et obsédée. Les phylactères au verbe envahissant s’amusent de leur verbosité décalée. Les illustrations de pleine page en couleurs qui sont souvent des couvertures faites pour Fluide Glacial percutent efficacement et perpétuent le fameux slapstick gotlibien.

Le Festival International de la bande dessinée qui a souvent regardé le catalogue de Fluide Glacial depuis presque deux décennies en se pinçant le nez a été bien inspiré cette année en distinguant les anthologies (deux publiées sur six) de ce grand humoriste. Les temps changent, et c’est heureux.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

- Acheter Anthologie Edika T.1 (1979-1984) - 29,90€ — sur BD Fugue, FNAC, Amazon.

Acheter Anthologie Edika T. 2 (1985-1990) sur BD Fugue, FNAC, Amazon.

 
Participez à la discussion
2 Messages :