"Monde parallèle" (L’Association) : Clément Charbonnier Bouet sublime la ville

1er mars 2019 13 commentaires
  • Clément Charbonnier Bouet, qui réalise sa première bande dessinée, nous fait déambuler dans un "Monde parallèle" : une ville aux formes presque abstraites mais aux lignes pures et élégantes. Une ville qui devient un personnage à part entière.

Un homme, un bonnet vissé sur la tête et les poings enfoncés dans les poches de son blouson, marche. A-t-il une destination ? Cherche-t-il quelque chose ou quelqu’un ? Nous ne le saurons pas et cela importe peu. Il marche, d’un pas égal, inlassablement, entre les immeubles, sur le bitume, avec le béton pour matière à réflexion.

Il pense beaucoup aussi. La marche est propice aussi bien au retour sur soi qu’à la mise en perspective du monde. Un monologue intérieur, régulier comme un métronome, calqué sur le rythme de ses pas, nous révèle ses pensées. Il évoque la ville qui l’entoure, la marche qui l’aide à vivre, les choix qui lui ont permis de survivre.

Au fur et à mesure de sa marche, il nous permet de découvrir un décor urbain à la fois écrasant et majestueux. Les lignes sont nettes, droites pour la plupart même si les courbes existent. Les immeubles deviennent des grilles et les fenêtres imposent un rythme : la géométrie est partout présente. Ce monde, constitué de parallèles et de perpendiculaires, est en noir et blanc, sans nuances. Dans cette ville habitée par des hommes-fantômes, il n’y a que la lumière éclatante ou le noir de l’ombre.

"Monde parallèle" (L'Association) : Clément Charbonnier Bouet sublime la ville
Monde parallèle © Clément Charbonnier Bouet / L’Association 2019
Monde parallèle © Clément Charbonnier Bouet / L’Association 2019
Monde parallèle © Clément Charbonnier Bouet / L’Association 2019

Clément Charbonnier Bouet parvient à sublimer la ville. Non pas à la rendre plus belle ou plus puissante qu’elle ne l’est, mais à révéler sa beauté cachée. Car lui qui a longtemps habité la proche banlieue parisienne est familier des grands ensembles et des barres qui limitent l’horizon. Au cours de ses propres marches, en particulier depuis la naissance de son premier enfant, il a pris davantage conscience de ce Monde parallèle.

Le dessinateur, formé aux arts appliqués et au design, a le trait sûr. Il lui faut peu de lignes pour rendre ses décors évocateurs et ses personnages reconnaissables. Si certaines de ses cases, prises isolément, sont abstraites, l’ensemble est référencé avec discrétion. Difficile de ne pas penser au constructivisme et au Bauhaus, à Le Corbusier et Oscar Niemeyer.

D’autres avant nous ont laissé des cathédrales gothiques ou des hôtels classiques. Nous transmettrons des paysages bétonnés, aux rues encadrées de falaises de parpaings. Inutile de juger semble nous dire Clément Charbonnier Bouet : tout est déjà là. Alors marchons. Et apparaîtra, au rythme des pas qui sont la véritable mesure de la distance pour un homme seul, ce qui d’habitude demeure une grisaille monotone.

Monde parallèle a l’honneur d’être le centième volume de la collection Ciboulette de L’Association, fondée en 1992 et très symbolique de la reconnaissance du roman graphique, qui a accueilli notamment Livret de phamille de JC Menu, Le Petit Christian de Blutch, Le Guerre d’Alan d’Emmanuel Guibert ou encore Persepolis de Marjane Satrapi. L’originalité de la narration et la maîtrise du trait le méritent !

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Commander cet album:
BDfugue FNAC Amazon

Monde parallèle - Par Clément Charbonnier Bouet - L’Association - collection Ciboulette - 16,5 x 24,5 cm - 96 pages en noir & blanc - couverture souple avec rabats - parution le 18 janvier 2019.

 
Participez à la discussion
13 Messages :
  • Chez Niemeyer, ce qui compte, c’est la courbe. Ici, de ce que l’on peut voir, ce qui compte, c’est la ligne droite.

    Répondre à ce message

    • Répondu par Frédéric HOJLO le 1er mars à  19:03 :

      Certes. Encore que les images de Brasilia montrent que la ligne droite a son importance chez Niemeyer.
      Il faudrait surtout voir d’autres pages du livre, où les courbes sont présentes comme contrepoints voire respirations.

      Répondre à ce message

      • Répondu par RD le 2 mars à  09:53 :

        Bonjour,

        Bien sûr la droite n’est pas absente de l’architecture de Niemeyer mais dans le documentaire que Marc-Henri Wajnberg lui a consacré (et dont on peut voir un extrait ici : https://www.youtube.com/watch?v=zh6TofLB9as), Niemeyer explique bien que sa principale préoccupation a toujours été de faire exister la courbe ("les courbes de la femme" dit-il ailleurs dans le documentaire) contre la rigidité et l’angle droit de l’architecture du début du XXe. Regardez le musée Niteroi, regardez sa sublime cathédrale à Brasilia, regardez le centre culturel du Havre (appelé aussi le volcan). Si le Congrès du Brésil, à Brasilia, est dominé par deux tours toutes droites, ce qui frappe le visiteur c’est avant tout l’opposition avec les deux coupoles qui abritent le sénat et la chambre des députés. Ne pas oublier non plus que Niemeyer n’a pas dessiné tous les bâtiments de Brasilia mais seulement les plus importants, les plus emblématiques et dans les plus emblématiques, ce qui marque, c’est la courbe ("La courbe du temps", c’est le nom donné à ses mémoires).

        Répondre à ce message

        • Répondu par Frédéric HOJLO le 2 mars à  11:10 :

          Bien sûr ! Loin de moi l’idée de diminuer l’importance de la courbe chez Niemeyer. Je voulais simplement signaler qu’elle est présente dans "Monde parallèle".
          Et merci pour vos précisions et références utiles.
          Cordialement.

          Répondre à ce message

          • Répondu le 4 mars à  07:38 :

            Les théories et principes du constructivisme russe ne sont pas celles du Bauhaus qui ne sont pas celles de Le Corbusier ni celles d’Oscar Niemeyer… et je ne vois pas le rapport entre le travail de Clément Charbonnier Bouet et les formes citées de la modernité du passé.

            Répondre à ce message

            • Répondu par Frédéric HOJLO le 4 mars à  08:42 :

              Vous faites comme s’il y avait des équivalences là où il n’y en a pas : il s’agit ici simplement de souligner une communauté de formes et non théorique. Et de rappeler ce qui a pu influencer plus ou moins directement l’auteur, ne serait-ce que du fait de ses études (comme il nous l’a d’ailleurs lui-même expliqué lors d’une rencontre en février dernier).

              Répondre à ce message

              • Répondu le 4 mars à  11:16 :

                À part la géométrie la plus basique du monde, il n’y a aucune communauté forme. Suffit pas de citer deux trois noms de mouvements et d’artistes pour faire sens.

                Répondre à ce message

                • Répondu par Frédéric HOJLO le 4 mars à  11:21 :

                  Certes non. Comme il ne suffit pas de nier pour argumenter.
                  Bonne journée.

                  Répondre à ce message

                  • Répondu le 4 mars à  15:40 :

                    Je ne nie pas pour argumenter mais vous vous contentez de citer des références sans les argumenter. Ce n’est pas parce que l’auteur a cité ces références qu’elles nourrissent ce qu’il nous présente. Ou bien il y a vraiment des liens et je ne les vois pas et développez votre critique, ou bien c’est seulement un discours pour faire intello et c’est puéril.
                    Bonne journée aussi !

                    Répondre à ce message

                    • Répondu par Frédéric HOJLO le 4 mars à  15:55 :

                      « Ce n’est pas parce que l’auteur a cité ces références qu’elles nourrissent ce qu’il nous présente. » Je crois au contraire que ce que l’auteur cite lui-même nous permet de voir des éléments qu’une lecture trop simple ne nous permettrait pas de voir, d’autant qu’une référence / influence peut jouer sur une culture, une façon de créer ou une oeuvre sans que cela soit forcément visible.
                      En l’occurrence, il faudrait faire apparaître des parallèles par exemple (ce que permet difficilement un commentaire car il faudrait des images). Ainsi, le Bauhaus ou Le Corbusier ont bien des résonances dans "Monde parallèle" ; le reste beaucoup moins, je vous l’accorde.
                      Merci pour vos lectures attentives.

                      Répondre à ce message

                      • Répondu le 5 mars à  08:32 :

                        Le Bauhaus n’est pas un style mais une école fondée par l’architecte Walter Gropius mais à l’origine, pas une école d’architecture. Une école de l’économie de moyen où on apprend à utiliser l’industrie et des matériaux peu coûteux pour produire de belles choses simples pour le plus grand nombre. Un peu comme si au lieu d’utiliser l’artisanat, William Morris et le mouvement Arts and Crafts s’étaient emparé des usines. Le seul lien que l’on puisse vraiment établir entre le Bauhaus et la bande dessinée, c’est le maître-professeur responsable de l’atelier d’impression qui avant de venir en Allemagne avait publié en 1906-07 des pages fabuleusement construites, dessinées et colorisées dans le Chicago Tribune : Lyonel Feininger. Son goût de la composition, il va l’insuffler à beaucoup de ses élèves. Chicago 1906. À la même époque, le plus brillant assistant de Louis Sullivan est déjà en train de révolutionner l’architecture américaine. Des liens entre Frank Lloyd Wright et Chris Ware, il y en a. Les pages et les livres de Ware sont de merveilleuses architectures. Tant sur la forme que sur le fond.
                        Le Corbusier. Un prophète dogmatique au flux verbeux. Un idéaliste d’extrême-droite. Une modernité qui commence à dater mais qui a encore des influences un peu partout (Aalto, Meier, Ciriani…) et beaucoup dans les écoles supérieures d’architecture. Ce qui pose un peu problème parce que l’architecture moderne aujourd’hui passe d’abord par les thermiciens et l’écologie plutôt que par ses théories formalistes : pilotis, toit-terrasse, fenêtre-bandeau, plan et façade libres. C’est le fond qui doit déterminer la forme et non pas une forme qu’on impose de manière autoritaire sur un sol. Je préfère le romantisme de Frank Lloyd Wright à l’idéalisme ou le rationalisme d’un Le Corbusier ou d’un Mies van der Rohe.
                        Ce qui détermine les formes chez Ware, c’est l’idée. Il sait d’où il vient et il a probablement lu les écrits de F.L. Wright (je vous les conseille, d’ailleurs, ça peut aider à penser la bande dessinée, ils ont étés réunis dans un beau volume aux éditions du Linteau). Chez Ware, tout se compose et s’imbrique à partir du fond. Tous les éléments sont à leur place et font sens. Ses références sont digérées et dégagées de toutes fioritures. C’est beau parce que c’est logique. Chez Clément Charbonnier Bouet - mettons de côté les références qu’il cite à des architectes et mouvements parce que je suis persuadé que ce n’est qu’une attitude de poseur - à part le dessin à la règle, il est où le discours architectural ?

                        Répondre à ce message

                        • Répondu par Frédéric HOJLO le 5 mars à  10:02 :

                          Vous donnez là bien des idées intéressantes. Vous vous éloignez un peu de notre point de départ, mais c’est toujours enrichissant.
                          Dommage de terminer sur une note un peu acerbe... Il est vrai que ce n’est pas vous que nous pourrions accuser d’avoir une « attitude de poseur ».
                          Au plaisir de vous lire, peut-être sur un autre support.

                          Répondre à ce message

                          • Répondu le 6 mars à  14:26 :

                            j’aurais dû dire pauseur. Mea culpa.
                            J’ai tendance à être acerbe. je le reconnais !

                            Répondre à ce message