Olivier Ihl (Politologue) : « De nos jours, certains dessinateurs critiquent la dédicace au nom d’une certaine conception de la création ou de la liberté de conscience. »

31 juillet 2019 2 commentaires
  • Olivier Ihl est un politologue spécialiste de la sociologie historique du politique. Professeur des universités et ancien directeur de l'Institut d'études politiques de Grenoble, on lui doit notamment l’ouvrage « Le mérite et la république. Essai sur la société des émules » (Gallimard, 2007). Nous l’avons interrogé sur la pratique de la dédicace.

Récemment, Lupano a refusé la médaille des Arts et des Lettres, comme Tardi avec la Légion d’Honneur avant lui. C’est un acte politique ?

Forcément. Mais pour comprendre ce que le mot « politique » veut dire ici, il faut aller plus loin. Il faut interroger les motivations d’un tel geste. Wilfrid Lupano a adressé une lettre publique au ministre de la Culture pour rendre compte de son refus : la médaille lui fut remise, écrit-il, «  par le représentant d’un gouvernement » dont le scénariste des Vieux Fourneaux aurait « ardemment souhaité la chute et la disgrâce ».

Ce n’est pas tout à fait la même attitude que Jacques Tardi en janvier 2009. Lui refusa la légion d’honneur, parce qu’il se voulait « farouchement attaché » à sa « liberté de pensée et de création ». Tardi le dira d’ailleurs avec force : « Je ne veux rien recevoir, ni du pouvoir actuel ni d’aucun autre pouvoir politique, quel qu’il soit. »

En avril dernier, l’humoriste Blanche Gardin refusait, elle, d’être honorée par un gouvernement « qui ne tient pas ses promesses vis-à-vis des SDF ». L’acte de refus peut donc être politique de différentes manières : dans l’adversité à un gouvernement ou ses représentants, par suspicion envers les honneurs d’État, pour faire la promotion d ‘une cause jugée supérieure…

Olivier Ihl (Politologue) : « De nos jours, certains dessinateurs critiquent la dédicace au nom d'une certaine conception de la création ou de la liberté de conscience. »
Wilfrid Lupano a refusé cette année l’insigne des Arts et des Lettres.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

La République a-t-elle à en prendre ombrage ?

Ce serait le cas si ces refus devaient se multiplier. Les décorations d’État pourraient alors perdre significativement de leur crédit. Ne l’oublions pas : dans une société où la reconnaissance dispose d’autres points d’appui (la considération des pairs ou du voisinage, le prestige moral du militantisme, la renommée médiatique, la grandeur qu’apporte la fortune…), les honneurs d’État ne sont pas à l’abri de la concurrence.

Au fond, ce que chaque geste de refus met en cause, c’est l’idée que l’attribution d’une médaille puisse être, en tant que telle, gage de distinction. Qu’ils soient publics ou non, de circonstance ou de principe, les refus des honneurs de la République sont tout sauf anecdotiques. Ils ouvrent sur un débat lancinant, au moins depuis 1792 : celui qui oppose les prérogatives d’honneur à «  l’égalité visible » inscrite au cœur de la citoyenneté, celle dont Jules Michelet considérait qu’elle avait redéfini « l’extérieur et l’apparence sur lesquels les hommes se jugent entre eux  ».

Jacques Tardi. Il refusa la Légion d’honneur.
© and courtesy Véronique Huyghes.
Olivier Ihl
Photo DR

Face à cela, où se situe le citoyen ?

On ne peut que souhaiter que le citoyen se réapproprie un tel débat ! Car ce n’est pas une simple question d’humeur ou de goût. À lire la presse, on pourrait n’y voir qu’un problème de psychologie personnelle, entre « excès de modestie » ou, au contraire, «  prétention débridée  ». La question des honneurs est, en fait, directement politique. S’élever en dignité est sans doute une façon de s’accomplir. Est-ce pour autant une façon de parvenir ? Contrairement à la fortune ou au statut professionnel, les honneurs peuvent se muer en rédemption décorative.

C’est pour cela qu’ils ont toujours posé problème en France. Le principe d’autonomie associé à la figure du citoyen fait obstacle à la légitimité de ces distinctions. Pour le comprendre, encore faut-il ne pas en rester à un argument convenu, celui de la trahison des élites. On peut certes invoquer la république des ducs ou des dupes mais cela n’explique en rien le développement de cette déférence d’État. Or, c’est bien à cette déférence que la Ve République a fini par rattacher sa hiérarchie du mérite.

Venons-en maintenant aux dédicaces : à quoi correspond cette pratique ?

Le mot le dit par son étymologie (du latin dedicare, déclarer, révéler) : c’est un hommage mis en scène par un auteur. La formule, au début de l’ouvrage, vient révéler le lien singulier qui rattache l’auteur à une personne de son choix (le dédicataire). Par quelques mots, parfois plusieurs lignes, l’inscription vient individualiser une relation qui fut longtemps celle du patronage artistique. Avec son aura : celle de l’originalité créatrice et de la pièce unique.

Autre caractéristique : la dédicace s’est donnée longtemps à voir comme une offrande. Ce qui permettait de se tourner avec déférence vers un puissant protecteur ou un personnage bienveillant. L’idée de louange se rémunérait des libéralités qu’en retour le destinataire accordait : l’éloge était donc mis à prix. Il générait des contre-dons, qu’ils soient en argent ou symbolique.

Ces épitres dédicatoires font généralement sourire aujourd’hui. On n’y lit plus, il est vrai, qu’une forme d’habileté intéressée. Mais soyons juste : beaucoup de ces dédicaces demeurent bien énigmatiques, vestiges de relations sociales qui ne sont plus les nôtres.

L’inscription littéraire ? Elle dérive probablement du monde de l’architecture : la mention portée sur un édifice venait jadis célébrer le destinataire. Une figure qui se trouvait comme consacrée par ce geste. On pense aux temples antiques que les dédicaces semblaient inaugurer en solennisant un sacrifice. Ou aux saints sous l’invocation desquels les églises furent placées avec pompe. Nos modernes dédicaces sont bien moins déclamatoires ! Aux divinités et princes d’hier, elles préfèrent de simples figures de l’intime : à son ou sa conjointe, à un enfant, un ami, voire un animal de compagnie, sinon une abstraction (le « public », la « terre », le « genre humain »...)

Le dessinateur danois Halfdan Pisket en dédicace à Livre-Paris

Quel est le lien qui s’installe entre l’auteur et le dédicacé ?

Difficile de résumer ces motivations en quelques mots. Dans ces dédicaces, la variété des motifs n’a d’égale… que celle de leurs mobiles ! Pourtant, force est de constater que l’idée d’hommage domine. Comme si, dans tous les cas, il s’agissait de témoigner publiquement d’une forme de fidélité. Cette marque de gratitude ? Elle peut concerner un dédicataire vivant ou mort, réel ou fictif, légitime ou parodié. Peu importe. L’ouvrage sera là pour mettre en scène l’idée apparente du don : en réalité, un don qui exprime une dette préalable. L’apostrophe (« À celui qui toujours m’a soutenu… », « Daignez agréer ces pages comme… », « Aux pieds de notre amitié », « En cordial hommage…) est censée reconnaître ce lien moral d’obligation. Et déjà en le faisant connaître par une formulation plus ou moins sincère.

Est-il normal de faire payer une dédicace ?

Lorsqu’un dessinateur dédie un de ses dessins, il cherche surtout à lui donner une plus-value par un geste emprunté au monde littéraire. Le mobile peut être banal : dire sa gratitude à un lecteur.

Il peut aussi, lorsque l’inscription est rémunérée en tant quel telle, signifier autre chose. Soit dans la logique de l’enchantement qu’apporte le mythe de la pièce unique : donner un cachet irremplaçable à une œuvre reproduite à des milliers d’exemplaires ; la cote de la dédicace pourra même flamber avec la célébrité du dédicateur ou du dédicataire. Soit dans la logique de l’échange marchand : valoriser le propre nom de l’auteur sur le marché des amateurs ou collectionneurs. Dans ce cas, le véritable bénéficiaire de la dédicace n’est plus son destinataire, à peine celui qui l’a acquise, mais bien celui qui l’a rédigée !

D’où la critique que certains dessinateurs forment, de nos jours, contre cette pratique, au nom d’une certaine conception de la création ou de la liberté de conscience. Comme si décoration et dédicace pouvaient être, chacune à leur manière, de dangereux hochets d’aliénation. Une leçon pour qui s’engage sur les chemins permettant de grandir dans son art ou même, simplement, de s’établir en soi-même…

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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